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Younes El Mechrafi : « Le marché des paris sportifs en Afrique va exploser »

Elu il y a un an à la tête de l’Association des loteries d’Afrique (ALA), Younes El Mechrafi est également Directeur général de la loterie leader des paris sportifs en Afrique, la Marocaine des jeux et des sports (MDJS).  Un homme qui commence à compter sur le continent et qui a accepté de partager avec nous les grands développements et enjeux à venir de son activité.

Depuis votre arrivée à la tête de la MDJS, en 2009, votre chiffre d’affaires a presque doublé (de 780 millions de dirhams à 1,54 milliard en 2014). Comment expliquez-vous ce succès ?

Le marché des paris sportifs est en explosion à travers le monde, contrairement aux paris sur les courses de chevaux, qui est en déclin. Cette tendance est une tendance mondiale qui explique en partie notre réussite. Mais elle est également le résultat d’un profond projet de transformation de notre entreprise, et d’une mise en conformité avec les référentiels de la World lottery association (WLA) en matière de jeux responsables et de sécurité des systèmes. Nous avons été les premiers en Afrique à obtenir les certifications de plus haut niveau dans ces deux domaines. La MDJS est une loterie de paris sportifs leader et pionnière en Afrique, la première en termes de chiffre d’affaires.

Pourtant le Royaume est davantage connu pour sa passion pour les courses de chevaux ?

Oui, et c’est toujours le cas puisque la SOREC (Société royale d’encouragement du cheval, NDLR) représente encore 75% du marché des paris au Maroc, soit 6 milliards de dirhams. Les paris sportifs sont autour de 15%, et la loterie nationale, autour de 10% (520 millions de dirhams). Mais notre part de marché a augmenté de 3 à 4% ces cinq dernières années.

Comment envisagez-vous votre développement à l’avenir ?

L’exemple turc me convient bien. La Turquie est un pays avec un modèle culturelle très proche du nôtre. Or, le développement de Sportoto, notre équivalent turc, a été phénoménal, ces dernières années. Ils sont passés de 4% de parts de marché en 2004, à 50% en 2011. J’aimerais écrire la même histoire au Maroc.

La MDJS est une entreprise d’Etat, vers quel budget sont dirigés ses bénéfices ?

Vers le ministère de la Jeunesse et des Sports. Nous avons doublé notre contribution au Fonds national du sport de 100 millions de dirhams, il y a cinq ans, à 250 millions aujourd’hui. Si on le rapporte au budget du ministère, qui est de l’ordre d’un milliard de dirhams, c’est énorme. Le poids de l’apport de la MDJS au sport marocain ne cesse d’augmenter. Dans deux ou trois ans, cet apport atteindra plus de 300 millions de dirhams par an.

Au sein des paris sportifs quel est le sport leader ?

Le football est le sport roi. La grande majorité des paris sportifs au Maroc se concentre sur les matches de Ligue 1 (championnat de France de football, NDLR). Mais les équipes sur lesquelles les Marocains parient le plus sont le FC Barcelone et le Real Madrid.

Que représente une compétition comme la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) dans l’ensemble des paris ?

L’effet CAN sur notre chiffre d’affaires n’est pas énorme. Les paris générés augmentent de 3 à 4% durant la compétition, pas plus. Le sujet croustillant, cette année, était l’annulation de la CAN au Maroc. En termes de business, l’impact est faible. En revanche, nous avons manqué une très belle opportunité de prise de parole. On avait imaginé tout un dispositif avec beaucoup d’animations autour de l’évènement, du marketing terrain etc. Malheureusement, cela n’a pas eu lieu.

Vous avez été élu, début 2014, président de l’Association des loteries d’Afrique (ALA). Quels sont vos projets au sein de cette instance ?

En effet, 2014 a constitué une année charnière. Nous avons contribué à la redynamisation de l’ALA en faisant en sorte que chacune de ses loteries soit transparente et conforme aux standards internationaux. C’est un chantier sur lequel j’entretiens notamment une étroite collaboration avec Amadou Samba Kane, le Directeur général de la Loterie nationale sénégalaise. Notre mission est de faire en sorte qu’il y ait un maximum de loteries africaines qui soient certifiées afin de les aider à se mettre à niveau. Tout ceci, in fine, rejaillira bénéfiquement sur les populations africaines car plus les loteries seront professionnelles et crédibles, plus elles pourront canaliser leurs joueurs vers leurs jeux responsables, et plus elles pourront générer de ressources pour de nobles causes. C’est un cercle vertueux.

Le marché des paris sportifs est quasiment inexistant en Afrique. Cette situation va-t-elle changer ?

La MDJS est en train d’accompagner ce développement sur le continent à travers l’ALA et des partenariats. Le Sénégal vient de lancer les paris sportifs en opération pilote. Même chose en Côte d’Ivoire. L’Afrique est un terrain vierge en termes de paris sportifs. Or, ce type de jeux est l’avenir des loteries au niveau mondial comme africain. Ils constituent un formidable relais de croissance. Les paris sportifs sont particulièrement populaires auprès des jeunes passionnés de sport, et il ne vous aura pas échappé que l’Afrique possède une population très jeune.

Avez-vous une idée du potentiel chiffré sur le continent ?

La difficulté, aujourd’hui, c’est déjà d’avoir des données fiables en matière de chiffre d’affaires des loteries africaines. Ce travail n’a pas encore été fait. Il faut le faire. Ensuite viendra celui des calculs de potentialités.

La MDJS espère-t-elle à l’avenir pouvoir facturer ses conseils aux autres loteries africaines ?

Nous avons plusieurs loteries amies, au Burkina-Faso, au Sénégal, ou au Bénin, avec lesquelles nous collaborons. Pour l’instant, nous le faisons bénévolement, mais, à terme, tout est envisageable. Vendre des prestations, former des joint-ventures avec d’autres loteries, investir le marché africain avec un partenaire métier…

Où en êtes vous du point de vue des paris en ligne ?

Nous avons lancé les jeux en ligne, en juin 2011, mais je suis un peu déçu. Ils ne représentent encore que 1% des paris. Internet est très réglementé au Maroc et il existe de nombreuses barrières à l’entrée. Il y a beaucoup de contrôles, de papiers à fournir ; c’est un peu une usine à gaz. De plus, le taux de bancarisation au Maroc n’est pas encore suffisant et c’est encore plus vrai en ce qui concerne les jeunes.

Le développement des Smartphones peut-il concourir à cette expansion ?

Oui puisque d’après les études au niveau mondial, à l’horizon 2018, 45% des paris sur Internet s’effectueront via le Smartphone. Or nous suivons la même tendance.

Les nombreux scandales de matches truqués sont-ils un danger pour votre activité ?

Bien sûr, mais surtout pour le sport en général. Aujourd’hui, le sport au niveau mondial est en danger. Parce qu’il est victime des mafias qui tentent de truquer des matches. Le crime organisé investit le sport et peut faire d’énormes ravages si nous n’y prenons pas garde. Nous, en tant qu’industrie, avons apporté une réponse concrète en créant, le 22 janvier dernier, le Global lottery monitoring system (GLMS), qui est un observatoire de paris sportifs à l’échelle mondiale destiné à émettre des alertes et à engager des investigations. Mais la responsabilité doit être partagée avec les grandes institutions sportives et politiques si nous voulons éradiquer ce phénomène.

La Confédération africaine de football vous entend-elle sur ce sujet ?

La WLA et la CAF n’ont pas encore noué de contacts. Ce chantier pourrait peut-être s’ouvrir à l’avenir. Mais la WLA travaille déjà avec la FIFA, une centaine d’associations sportives à travers le monde et l’Association internationale de la presse sportive. J’ai d’ailleurs convenu, début mars, avec le président de l’AIPS Afrique, qu’il me rende visite en avril pour établir un partenariat de manière à sensibiliser davantage le public à toutes ces problématiques de jeux responsables et de matches truqués.

En contrepartie d’un financement ?

Oui, mais d’un financement symbolique.

Au Maroc, l’Islam est religion d’Etat, cela pose-t-il des contraintes à votre activité ?

Je n’ai aucune contrainte. La MDJS est une entreprise publique dont l’Etat marocain est actionnaire à 90% et la Caisse des dépôts et de gestion à hauteur de 10%. J’agis dans le cadre d’une mission qui m’a été confiée, à savoir protéger les citoyens marocains contre les paris illégaux, de le faire de la manière la plus responsable possible, et de financer, grâce aux bénéfices générés, le sport marocain. Il n’y a jamais eu aucune demande d’interdiction. Un débat a eu lieu à un moment donné sur l’opportunité ou non de faire de la publicité sur les médias publics, mais c’est tout. Il faut comprendre que si nous disparaissons, nous ne serons plus à-même de canaliser les joueurs vers une une offre légale. C’est ça l’enjeu. Plus la MDJS sera connue, et plus les gens comprendront que c’est l’Etat marocain qui garantit leur intégrité et leur transparence, et que l’argent engrangé servira à financer des nobles causes.


Par Julien Wagner