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Tunisie : Syphax Airlines crie aux « abus » du gendarme de la bourse

L’affaire a débuté au mois d’août dernier quand le Conseil du Marché Financier (CMF) a rendu publique sa décision de soumettre les actions de la société Syphax Airlines à une Offre Publique de Retrait (OPR) au profit des actionnaires minoritaires, à 3,9 dinars l’action. Une décision confirmée par la Cour d’appel, après que le patron de la compagnie aérienne ait déposé un recours en référé visant le sursis à l’exécution de la dite opération.

Le bras de fer se poursuit entre le fondateur de la compagnie aérienne Syphax Airlines, Mohamed Frikha, et le Conseil du Marché Financier (CMF). Le patron de la compagnie aérienne a adressé un courrier à l’Association des Intermédiaires en Bourse (AIB) pour dénoncer les « abus » et les « dépassements » perpétrés par le Conseil du Marché Financier (CMF) visant à l’obliger à activer l’Offre Publique de Retrait (OPR), laquelle opération couterait plus de 9 millions de dinars. Tout compte fait, si tous les actionnaires « flottants », détenant 2.402.671 actions, souscrivent à cette offre, avec le prix de dernière cotation du titre à 3,9 dinars, l’actionnaire majoritaire se trouve dans l’obligation de rembourser 9.370.416 dinars (environ 4.250 millions d’euros).

 

N’ayant suscité aucune réaction de la part du régulateur du marché boursier, le commissaire aux comptes de la dite société a envoyé, hier jeudi 22 octobre 2015, une copie de cette lettre datée du 19 octobre courant, dont on a obtenu copie, à quelques parties prenantes, en vue de faire pression sur le CMF et intervenir auprès des autorités compétentes, sans tomber dans la propagande, a-t-il précisé. Le document mentionne que « le CMF a le droit d’annoncer ou refuser une OPR, mais il ne peut en aucun cas obliger l’entreprise à l’activer », en se basant sur l’article 30 de la loi 94-114 régissant du novembre 1994. Et de commenter : « Le CMF s’est érigé en juge pour émettre des décisions contraignantes ». « Un dépassement sans précédant », selon le même document. M. Frikha a accusé ouvertement le président du CMF, Salah Sayel, d’occulter un autre courrier émanant de Syphax Airlines, datant d’août dernier, dans lequel le patron du transporteur aérien s’est dit prêt à examiner la possibilité de lancer une OPR, sous certaines conditions. Ce qui a induit le public et les opérateurs de la bourse de Tunis en erreur, d’après l’actionnaire majoritaire. Il est à rappeler que M. Sayel a été reconduit à la tête du régulateur boursier au mois de septembre dernier, alors que cette affaire battait son plein.

 

L’un des neuf membres du Collège du CMF s’est contenté de dire que l’institution de régulation a respecté tous les textes de loi applicables dans le cadre de cette affaire. Toutefois, il a reconnu que le dossier de Syphax a été entaché de plusieurs anomalies, depuis son introduction en bourse. « Le prospectus d’introduction est bourré d’incohérences et le business plan présenté par la compagnie ne tient pas debout. Je me demande comment le CMF n’a pas fait attention à ces erreurs. S’agit-il d’un laxisme ? », s’est interrogé un directeur d’un société d’intermédiation en bourse, qui a requis l’anonymat. Après l’introduction en Bourse, a-t-il poursuivi, le CMF et le conseil d’administration de la Bourse semble avoir négligé le premier signal d’alerte envoyé par le rapport du CAC mentionnant que « suite aux pertes enregistrées au 30 juin 2012, les fonds propres de Syphax Airlines sont devenus en-deçà de la moitié du capital…». Le CMF est devenu aujourd’hui le talon d’Achille de notre secteur, a-t-il conclu, et l’affaire Syphax-Airlines n’a fait que le confirmer, faisant allusion que la réforme s’impose pour cette structure gérée par des textes caduques datant de 1994.

 

Les actionnaires minoritaires agonisent à petit feu 

 

« Même si l’OPR n’est pas satisfaisante et la perte est conséquente pour le petit porteur, elle reste une porte de sortie envisageable, car on ne voit pas encore le bout du tunnel », estime le vice-président de l’Association de Défense des Actionnaires Minoritaires (ADAM), Moez Joudi. Les actionnaires minoritaires souffrent au vrai sens du mot, déplore-t-il, dans le cas de Syphax et dans plusieurs autres. Dans cette affaire, le gendarme de la bourse de Tunis, le CMF, n’a réagi que tardivement, a-t-il déploré. « Depuis sa création, l’entreprise était sous-capitalisée, son introduction en bourse n’était pas conduite sur des bases solides et son plan de développement était trop risqué », a-t-il énuméré comme  défaillances qui sont passées inaperçues. Le rapport du commissaire aux comptes présenté à l’Assemblée générale de l’été 2014, se rapportant à l’exercice 2013, a suscité des débats houleux sur fonds de la situation alarmante qu’il reflétait, a rappelé l’actionnaire. A partir de là, les actionnaires avaient réalisé que la compagnie avait beaucoup de faille et encourait le risque de faillite. « L’ADAM a tenu une réunion avec M. Frikha qui s’est engagé sur un ensemble d’actions, dont la reprise de l’activité, le remboursement de certains engagements, l’activation d’un plan de redressement… mais jusqu’à maintenant on attend leur concrétisation », a-t-il ajouté. En d’autres termes, il ne voulait pas que les actionnaires minoritaires cèdent leurs actions en leur promettant une reprise de l’activité de l’entreprise et un rééquilibrage de ses comptes.

 

Le plus récent des épisodes de cette série sombre est celui du rejet de l’appel interjeté par l’actionnaire majoritaire de la compagnie aérienne contre la décision du Conseil du Marché Financier (CMF). Désormais, l’actionnaire minoritaire peut céder ses titres à 3,9 dinars, bénéficiant ainsi de l’Offre Publique de Retrait (OPR), alors que la valeur nominale de l’action, le jour de l’introduction en bourse, affichait 10 dinars.

L’affaire a débuté avec la suspension de la cotation du titre sur la Bourse de Tunis puisque, selon le communiqué du CMF, « les états financiers de la compagnie Syphax Airlines relatifs à l’exercice 2013 n’étaient pas véridiques, trompeurs et comportant des chiffres erronés à propos du chiffre d’affaires, des charges, de l’endettement et des fonds propres de la société, en plus du non-respect par Syphax de ses obligations envers ses actionnaires ».

 

Les actionnaires minoritaires ont manifesté leur désarroi, lors de la dernière Assemblée générale, tenue en septembre dernier, a relevé M. Joudi, rappelant que des débats houleux ont éclaté sur fond des modifications comptables opérées sur les états financiers de 2013, que le CMF avait qualifié de « trompeurs et erronés ». Bien que prévisibles, a-t-il enchainé, cette révision a confirmé les appréhensions des petits porteurs. « Le chiffre d’affaires de 115 millions de dinars a été révisé à la baisse pour se situer à 105 millions de dinars, les charges ont grimpé de 124,2 millions de dinars à 145,3 millions de dinars. Ce qui généré un nouveau déficit de 44,4 millions de dinars. Pour l’exercice 2014, la compagnie a creusé ses pertes pour se situer à 65,5 millions de dinars et ce suite à la chute des revenus de 14,7% à 89,5 millions de dinars par rapport à 2013 », a-t-il précisé.


Par Ridha Maamri