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Tunisie « Notre pays a besoin de réformes ! « 

Alors que l’instance supérieure indépendante pour les élections (Isie),  a publié le 9 mai les résultats officiels des premières élections municipales en Tunisie, ANA a souhaité donner la parole à un acteur de la société civile. Lotfi Hamadi, fondateur de Wallah We Can, plus qu’une association, une autre manière d’impliquer la société civile dans le futur de la nation, en investissant dans ce qu’elle a de plus précieux, l’enfant.

Propos recueillis à Tunis, Par Dounia Ben Mohamed

La démocratie tunisienne vivait, le 6 mai dernier, un évènement historique dans sa jeune histoire. Les premières élections municipales. Avec 34% de taux de participation et la victoire des indépendants, peut-on les considérer comme une réussite ?

Les indépendants qui se sont fait élire doivent réaliser l’importance de leur mission : redonner l’espoir perdu à cause des politiques et mieux assumer leurs responsabilités d’élus que ne l’ont les députés élus à l’issue des dernières législatives. Ils ont un devoir de résultat. Leur première mission serait de s’unir autour de projets fédérateurs pour montrer leur capacité de gouverner ce qui n’a pas été le cas durant la campagne ou leur division a rappelé amèrement celle des partis politiques.

Si ces élections révèlent en effet l’échec des partis traditionnels, peut-on toutefois les considérer comme un signe de maturité et de stabilité pour la jeune démocratie tunisienne  ?

C’est en effet le point positif à retenir : la Tunisie est en train de démontrer qu’un pays arabe et musulman peut faire le choix de la démocratie. Il n’est donc pas condamné à la dictature ou l’anarchie. Nous avons appris. Cela a mis du temps. Il a fallu quelques morts, heureusement pas nombreux. Mais, et c’est ce qui est magnifique, les Tunisiens ont appris à débattre dans le respect. Lors de la campagne pour les municipales, ils ont partagé leur point de vue, avec des désaccords, mais sans se battre. C’est l’exercice de la démocratie. Pour être prêt à la démocratie il faut la démocratie. Ce n’est pas en abrutissant le peuple ou en en faisant un peuple d’assistés. Aujourd’hui, on est en train de marquer le coup. Le défi désormais, c’est de mener des réformes structurelles.

Difficile dans un pays où, avec l’avènement de la démocratie, les syndicats, et en particulier l’UGTT, semblent avoir pris le pouvoir et bloquer toutes les réformes?

Tant que les Tunisiens, pardonnez-moi l’expression, ne sont pas prêts à manger de la merde, on n’avancera pas. Et il faut en effet briser l’UGTT, non pas parce que c’est un syndicat, car il en faut dans une démocratie, mais parce que c’est un syndicat qui a le monopôle. Aujourd’hui c’est eux qui nomment les cadres dans les ministères ! Nous sommes arrivés dans une telle situation qu’un fonctionnaire encarté UGTT a plus de pouvoir qu’un ministre. Le plus grave, parce que la Tunisie n’a connu ni la guerre ni le chaos, c’est que nous avons tous les moyens de nous développer mais que nous n’y arrivons pas.

La Tunisie est capable de miracle. Et elle l’a prouvé aux lendemains de la révolution. Aujourd’hui elle est surendettée et face à d’importantes tensions sociales… Que s’est-il passé ?

On n’a pas mené les réformes nécessaires. Nous avons tous les moyens encore une fois de nous développer mais on prend préfère prendre des décisions comme la vision Tunisie 2020 qui ne font que nous endetter davantage.

Une vision pour laquelle on est allé chercher l’expertise ailleurs, chez Dominique Strauss-Kahn en l’occurrence. C’est un problème ? Ne pas être allé chercher les compétences chez les Tunisiens ?

Je ne suis pas contre l’idée d’aller chercher des compétences étrangères. Ce qui est dramatique c’est de ne pas suivre le modèle des Libanais et des juifs  : des peuples qui ont réussi à mettre leur diaspora au service de leur pays.

À condition d’être prêt à accueillir cette diaspora ? Vous en avez fait l’expérience. Après des études en France et plusieurs années au Canada, en 2011, dans le contexte de la révolution vous avez fait le choix de rentrer. Je suppose qu’on ne vous a pas ouverts les portes…

J’ai connu des défaites, comme d’autres. Mais parce que souvent les personnes de la diaspora choisissent la voix facile de l’humanitaire. Alors que l’idée est plutôt, tout en restant dans leur pays d’accueil, de faire profiter leur pays d’origine de leur expertise. Avec tout le recul qu’ils ont, justement parce qu’ils sont à l’étranger, dans un environnement différent et investir dans des projets durables. Il faut sortir du court termisme, pour aller dans le long terme.

C’est ce que vous faites avec Wallah We Can ?

Oui même si au début nous aussi avons commis des erreurs. On a commencé par faire des dons en faveur des internats. Mais confronté à une épidémie de galle, on a dû tout bruler. On a donc réfléchi à des solutions pérennes. Pour cela, on n’a pas besoin d’inventer mais de capitaliser. Pas pour nous, mais pour les prochaines générations. En revenant à la source l’enfant, et l’éducation. Et c’est ce qu’on est en train de faire, à travers des projets pilotes destinés à rendre ces internats autonomes. À Makhtar par exemple, l’internat que nous accompagnions, produit sa propre énergie, solaire, a son potager, … Si les écoles de demain deviennent autonomes, elles soulagent l’État.

La société civile prend le relais de l’État?

Il ne s’agit pas de remplacer l’Étatmais plutôt de leur montrer des alternatives. Je viens d’un milieu modeste. Mon père était maçon, ma mère femme de ménage. Tous deux analphabètes. Mais si j’ai pourtant pu réussir c’est parce que j’ai grandi dans un pays, la France en l’occurrence, où l’école offre encore une certaine égalité des chances. Et c’est ce que les Tunisiens doivent comprendre : quelque que soit la situation d’un pays, endetté, ruiné, tant que l’ on garantit une bulle aux élèves, aux enfants, on peut y arriver. Le plus important est d’offrir à chaque enfant l’accès à un épanouissement, une éducation de qualité, le respect de ses droits… Il ne suffit pas d’offrir un cartable à la rentrée pour s’assurer qu’un enfant a accès à une bonne éducation. C’est tout un écosystème à mettre en place pour s’assurer que demain nos enfants deviendront des adultes responsables. C’est cela investir dans l’enfance, c’est investir dans le futur. Nous avons également, autre projet pilote, un hôpital mobile. Parce que l’accès à la santé est aussi un droit mais aujourd’hui c’est une des premières sources de déscolarisation des enfants. L’hygiène des filles notamment. Fautes de serviettes hygiéniques, elles se voient contraintes d’arracher la mousse des matelas. Ce qui a des conséquences sur leur santé. Nous avons donc lancé un prototype de serviette lavable. Là encore, il ne s’agit pas de réinventer la route. Nous avons utilisé un produit qui existe en Inde.  Nous n’avons pas l’ambition de régler tous les problèmes mais l’humilité de dire que si on ne peut pas tout changer, on peut commencer par notre propre environnement. Pour cela chacun doit devenir un héros du quotidien dans sa famille, son école, son quotidien.


 

Propos recueillis à Tunis, Par Dounia Ben Mohamed

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