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Tunisie L’éveil d’une nation ou l’histoire de la Tunisie moderne remémorée par une exposition

A l’occasion du soixantième anniversaire de l’Indépendance et du cinquième anniversaire de la Révolution, la Fondation Rambourg organise l’exposition « L’éveil d’une nation, L’art à l’aube de la Tunisie moderne (1837-1881) », une période charnière dans l’histoire du pays, celle des grandes réformes et des grandes avancées sociales. Une initiative plus que symbolique dans le contexte post-révolutionnaire actuel dans lequel les Tunisiens s’interrogent sur leur identité.

« La Tunisie a plus de 3000 ans d’histoire et depuis Carthage, il s’en est passé des choses.  Et pourtant, quand on parle de l’histoire de la Tunisie, à l’étranger comme en Tunisie, on s’arrête à Carthage. » Et pourtant, entre autres, l’ère romaine, byzantine, arabo-musulmane, ottomane, beylicale, le protectorat français, l’indépendance avec la période bourguibienne puis bénaliste, la révolution… Et entre temps, le XIXème siècle, période charnière qui a vue naître la Tunisie moderne, sous l’impulsion d’une nouvelle classe dirigeante, symbolisée par le règne d’Ahmad Bey (1837-1855), avec des avancées socio-culturelles majeures et des textes fondamentaux dont le Dostour de 1861, première constitution du monde arabe et musulman, l’abolition de l’esclavage, qui vont marquer l’histoire nationale… Jusqu’à aujourd’hui, une société post-révolutionnaire encore en construction de son modèle démocratique et en quête de son identité.
« Se réapproprier cette histoire, celle des grandes réformes de l’Etat, celle qui a vue la naissance du drapeau tunisien, la construction de l’école Sadiqiya, de la réforme de l’armée, de la grande diplomatie tunisienne ; … de la construction de la Tunisie moderne. »
Et c’est dans ce contexte de grandes réflexions, qu’Olfa Terras Rambourg, Tunisienne de naissance et de cœur, travaille depuis plusieurs mois, à travers sa fondation éponyme, sur l’exposition « L’éveil d’une nation, L’art à l’aube de la Tunisie moderne (1837-1881) ». A l’occasion du soixantième anniversaire de l’Indépendance et du cinquième anniversaire de la Révolution célébrés cette année, l’exposition invite à revenir sur une période charnière dans l’histoire du pays, celle des grandes réformes et des grandes avancées socio-culturelles. « La fondation, créé en 2011, a vocation à promouvoir les droits de l’homme dont le droit à l’éducation mais aussi le droit de tout Tunisien à participer à la vie culturelle de son pays, explique Olfa Rambourg. Cette exposition revient sur une histoire qui, pour des raisons politiques et autres, a totalement été effacée de la mémoire collective. Dans cette phase postrévolutionnaire, il est important pour les Tunisiens de décider de leur avenir, pour cela ils doivent revenir sur leur passé, analyser cette période, se réapproprier cette histoire, celle des grandes réformes de l’Etat, celle qui a vue la naissance du drapeau tunisien, la construction de la Sadiqiya, l’équivalent du lycée Louis le Grand en France et dont sont sorties les plus grandes personnalités de notre histoire moderne ; la réforme de l’armée, de la  diplomatie tunisienne ; … de la construction de la Tunisie moderne. Alors que les Tunisiens s’éloignent de plus en plus les uns des autres, il était important de les rassembler sous cette histoire commune. » Une exposition qui porte donc un aspect politique totalement assumé. « La culture, disant André Malraux, c’est le chemin le plus court de l’homme à l’homme. Il y a des messages que l’on peut faire passer par l’art beaucoup plus facilement. Et y a effectivement une réflexion que l’on suggère à travers cette exposition. On ne fait ni l’apologie de l’époque ottomane ou beylicale mais on revient sur cette période pour apprendre du passé et ne pas commettre les même erreurs. On ouvre une réflexion sur les avancées socio-culturelles acquises à cette époque et qui, pour certaines, sont en train de reculer. Une réflexion sur la société, la mixité. Un artiste quand il créé, il créé pour interpeller les gens sur certaines problématiques sociales, religieuses, culturelles… On espère qu’à travers cette exposition les gens vont nourrir une réflexion sur la Tunisie, son passé, son futur, comment on veut y aller, et ce qu’on peut apprendre de cette période. »
Le premier PPP conclu dans le domaine du patrimoine culturel en Tunisie
Une exposition qui se tiendra dans un autre site oublié de l’histoire contemporaine et pourtant ô combien chargé d’histoire, le Palais Qsar es-Saïd, la dernière demeure des beys de la Tunisie ottomane jusqu’à l’avènement du protectorat français, fermé depuis 70 ans faute d’entretien et de valorisation, qui ouvrira ses portes pour la première fois au public. A partir de 300 œuvres et objets_toiles historiques, manuscrits, dessins, médailles, costumes d’époque_, pour la plupart jamais vue du grand public, cette invitation à un retour sur le passé est le fruit d’un partenariat, inédit, entre la fondation et l’Institut national du patrimoine tunisien (INP). « C’est le premier partenariat public-privé conclu dans le domaine du patrimoine culturel en Tunisie, souligne Olfa Rambourg. Il n’a pas été difficile de les convaincre, au contraire ils ont été très réactifs justement parce qu’on ne se limite pas à l’organisation d’une exposition mais on restaure un patrimoine, en l’occurrence le palais Qsar es-Saïd et on forme des Tunisiens à la restauration de peintures. » En effet, pendant près d’un an, une vingtaine de restaurateurs français, coréens, italiens et autres sont venus partager leur savoir-faire avec les restaurateurs de l’INP. Il en est du devoir de la société civile tunisienne, juge Olfa Rambourg, de mener, également, ce combat pour la revalorisation du patrimoine culturel national, au même titre que ceux pour le maintien des avancées sociales. « A un moment, il faut comprendre que l’Etat providence c’est fini. Ce qui n’est pas propre à la Tunisie mais comme ailleurs c’est à nous, peuple de Tunisie, de prendre des initiatives. Et on le voit : ce que la société civile tunisienne a fait depuis cinq ans est extraordinaire. Et ce dans tous les domaines, politique, économique, écologique même. Des choses qui touchent les Tunisiens dans leur quotidien. »
Un centre culturel à Kasserine
C’est dans ce sens que la fondation porte un autre projet, tout aussi ambitieux et symbolique. « Cette année, nous portons deux projets phares, l’exposition et la construction d’un centre culturel à Jebel Samama, à Kasserine, dans les montagnes, où un groupe de djihadistes c’est implanté et descend périodiquement sur la ville pour terroriser la population. Kasserine, c’est une ville a qui on a promis beaucoup mais où il n’y a rien, toujours rien et quand on sait que la nature a horreur du vide… » L’objectif de centre, « réalisé avec les habitants de Kasserine » précise la présidente de la fondation, a vocation à créer de l’activité économique grâce à la culture. « On nous dit que la culture, ce n’est pas le moment, mais ce n’est jamais le moment. Or la culture ce n’est pas seulement un divertissement c’est aussi une source de création de richesse, sachant qu’en France l’industrie culturelle rapporte sept fois plus que l’automobile. Ce centre va créer une dynamique culturelle, sociale, économique, touristique dans un lieu où il n’y a rien. D’autant qu’au delà des activités culturelles des ateliers de théâtre, cinéma et autres, il  y aura aussi la transmission de savoir des gens de montagnes aux jeunes. Des richesses qui localement peuvent être utilisés pour promouvoir cette région. » Et d’ajouter : « Tous les acteurs sont locaux : entrepreneur, architecte, éducateur… Tout a été fait avec eux. C’était très important pour nous de ne pas arriver en évangélistes mais de faire en sorte qu’ils soient maitres de leur propre destin. Moi je suis la pour les accompagner et non pas pour leur imposer quoi que ce soit. Ils sont partie prenante du projet. »
« Pendant une heure les Tunisiens, en sortant de l’exposition, se sentiront fiers d’être Tunisiens, de leur histoire »
En attendant l’ouverture du centre au cours de l’été 2017, l’exposition L’Eveil de la nation accueillera ses premiers visiteurs le 25 novembre pour le vernissage et jusqu’au 27 février 2017 pour le grand public. Et pour rendre l’exposition accessible au plus grand nombre une tarification spéciale a été mise en place : gratuit pour les moins 18 ans, 3 dinars pour les adultes, gratuit les derniers dimanches du moins. L’aspect pédagogique a été également mis au centre du projet. « Avec pour la première fois en Tunisie également, un véritable travail pédagogique en direction des enfants. Un espace dédié aux enfants a été intégré, on encourage les scolaires à voir l’exposition, on discute dans ce sens avec le gouvernorat et le ministère de l’éducation pour mettre à leur disposition des bus. On va créer une bande dessinée. Mon rôle, en tant que fondation, est de donner l’exemple, montrer que c’est possible. Pendant une heure les Tunisiens en sortant de là se sentiront fiers d’être Tunisiens, de leur histoire, et ça n’a pas de prix. C’est une thérapie nationale. »
Pour en savoir plus : www.rambourgfoundation.org


Par Dounia Ben Mohamed