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Actualité

Tunisie La jeune démocratie à l’épreuve de vox populi

Malgré le faible taux de participation_autour de 40%, contre plus de 60% en 2014 pour la première élection présidentielle démocratique de l’histoire du pays_, le premier tour de l’élection présidentielle anticipée, qui a porté en tête des résultats deux outsiders, révèle le rejet, et par conséquent l’échec, de la classe politique traditionnelle. Quoi qu’il se passe à l’issue du second tour, le scrutin marque toutefois une victoire pour la jeune démocratie tunisienne.

 

Par Dounia Ben Mohamed, à Tunis

 

Si la classe politique traditionnelle, balayée d’un coup de scrutin électoral, s’est réveillée, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle, avec la gueule de bois, la population tunisienne, elle, vague à son quotidien avec la plus grande banalité. A l’inverse des caciques de la politique locale. Pour ses derniers, l’annonce par l’ l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) des résultats partiels, dès le 15 septembre au soir, a sonné comme un séisme. La publication, le 17 septembre, des chiffres officiels aura fini de les achever. Les poids lourds du paysage politique, Nida Tounes, représentée par Abdelkarim Zbidi, ministre de la défense (10,7%) , au pouvoir jusque-là, Ennahda, le tout puissant parti islamique, par Abdelfattah Mourou (12,8 % ), jusqu’à Tahya Tounes, la jeune fraction politique créée par l’actuel chef du gouvernement, Youssef Chahed, qui a perdu ce soir- là ses rêves de se voir raïs à la place du raïs (7,38 %). Idem pour Moncef Marzouki, candidat de la coalition Tounes Okhra, qui lui, à l’inverse, a déjà connu l’exercice du pouvoir, premier président de l’ère post-Ben Ali (élu par l’Assemblée nationale) et espérait retenter l’expérience. Éliminé (3%). Game over également pour Abir Moussi, président du Parti destourien libre (PDL), dernier espoir des nostalgiques de l’ère Ben Ali (4,7%). Tous sortis du jeu par vox populi et ce dès le premier tour.

 

Finalement, ce sont deux outsiders, deux candidats « hors du système » et donc qualifiés de candidats « anti-système » par la rue, qui se sont vus qualifiés pour le second tour. En tête, l’universitaire et spécialiste en droit constitutionnel Kaïs Saïd (18,4%), indépendant, mais pas tout à fait inconnu de la scène politique post-révolutionnaire puisqu’ il aura participé à l’élaboration de la constitution_ après la révolution de 2011, il a été membre du comité d’experts chargé de réviser le projet de la nouvelle constitution. Candidat « normal »,  popularisé par ses nombreuses interventions dans les médias où il fustige hommes politiques, médias et autres acteurs du « système », habitué des cafés où il passera une grande partie de sa campagne, low cost, ou à échanger avec les habitants des quartiers populaires… le rendant populaire par la même occasion.

 

Le « dégagisme » se poursuit… par les urnes cette fois

 

Le second, le trublion de cette élection, bête noire des partis traditionnels, l’homme des médias, Nabil Karoui (15,6%), popularisé par ses émissions à caractère caritative et ses distributions de denrées aux plus démunis diffusées en boucle sur sa chaîne, Nessma, devenant ainsi le porte-parole des oubliés. Incarcéré pour blanchiment d’argent quelques semaines avant l’élection, ce dernier, fait alors figure de
victime du « système » et donc, de candidat anti-système pour une partie de l’opinion.

 

Celui-ci pose un cas juridique sans précédent pour la Tunisie encore à l’apprentissage de la démocratie. L’Isie, se basant sur la préemption d’innocence, ne peut l’écarter puisqu’il n’a pas été reconnu coupable. Sera-t-il libéré pour battre le pavé à l’approche du second tour ?   Que faire si, à l’issue du second tour, il est porté à la tête du pays ? Faudra-t-il le blanchir en cas de victoire ? Le procès se poursuivra-t-il alors qu’il est installé à Carthage ? Plusieurs questions se posent autour de ce candidat qui reste candidat… depuis sa cellule.

 

Ce qui a été qualifié par les médias nationaux de « dégagisme », traduit la rupture, amorcée lors de la révolution de 2011, et qui se poursuit suite aux illusions perdues, entre une bonne partie de la population et ses dirigeants. Cette fois, c’est par les urnes que le rejet s’est manifesté. Un camouflet également pour la toute puissante fraction syndicale, l’UGTT, qui avait soutenu la candidature d’Abdelkarim Zbidi, indépendant, mais soutenu également par Nida Tounes et Afek Tounes.

 

Un partage du pouvoir entre « ennemis » qui ne passe plus

 

Sa candidature à elle seule reflète le sentiment de la population face à sa classe politique : depuis la révolution, les partis, nés dans les prémices de la démocratie tunisienne, mais avec des personnalités qui composaient déjà le paysage politique pour certains, ont donné le spectacle, malgré leur dissensions, d’un jeu de chaise musicale. Un partage du pouvoir entre « ennemis » qui ne passe plus auprès d’une population lassée et exaspérée à mesure que la corruption et que les accusations d’enrichissements illicites a grandi au sein de la classe politique.

 

Même si, il faut le souligner, le taux de participation aura été relativement faible, autour de 40%, en baisse par rapport à la première élection présidentielle de l’histoire du pays, en 2014, où ils étaient plus de 60% à voter. Les abstentionnistes ont eux aussi manifesté leur rejet « du système » qui aura conduit à la détérioration de leur condition de vie.

La crise sociale et économique, la cherté de la vie (+ 30% depuis 2016), le chômage, de 15%, l’inflation de 7%, la menace terroriste qui demeure, la petite délinquance et l’insécurité qui s’est généralisée… Autant d’éléments qui ont planés au-dessus d’un scrutin majeur pour la jeune démocratie tunisienne. Laquelle, au-delà des résultats du premier tour et de leur singularité, représente une victoire.

 

Une victoire pour la jeune démocratie tunisienne

 

Nées aux lendemains de la révolution de janvier 2011 rappelons-le, il s’agissait dès lors de tester la « maturité » et le bon fonctionnement de ces nouvelles institutions. Et force est de constater que le pays a réussi ce test. A savoir l’organisation de la transition au lendemain du décès du chef de l’État en exercice, Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet dernier, une première dans l’histoire du pays, et l’avancement par conséquent du calendrier électoral, de novembre à septembre. Donnant raison à la maxime « les hommes passent, les institutions restent », du moins quand elles fonctionnent, les institutions tunisiennes ont en effet prouvées leur fonctionnement. Un président par intérim a été nommé le jour même de l’annonce du décès et le scrutin, avancé donc, s’est déroulé selon les règles prévues par la nouvelle constitution. L’ISIE, a joué son rôle de garante de la bonne tenue de l’élection. Par ailleurs, autre première, des débats télévisés, trois au total, ont opposé les 26 candidats. Diffusés en direct sur la chaine nationale, largement suivis par la population, ils auront donné à la classe politique l’occasion de débattre en public, exercice suffisamment nouveau pour être salué. Les résultats ont été annoncés dans les délais prévus, sans être contestés. Les candidats déboutés ont accepté le verdict des urnes… Aucune ombre au tableau donc. Du moins jusqu’à présent…

Redonner espoir aux désenchantés de la révolution

 

En attendant le second tour, prévu entre le 29 septembre et le 13 octobre prochain, l’élu, une fois plébiscité, ne sera pas au bout de ses peines. Bien au contraire. Béji Caïd Essebsi a laissé à son successeur une scène politique, et économique, et sociale, dans un grand marasme. Au-delà des principaux défis que le nouveau chef de l’État devra relever_ relève de l’économie et création d’emplois en priorité pour les jeunes, lutte contre la corruption, etc._, il devra avant tout redonner espoir aux millions de Tunisiens, dont une grande majorité de désenchantées de la révolution. Tandis que la classe politique traditionnelle devra, pour se repositionner sur la scène politique, démontrer à l’approche des législatives, qu’elle aura entendu le message adressé par vox populi. Car, dans cette Tunisie post-révolutionnaire, les prérogatives du président sont limitées, au profit de l’Assemblée nationale dont la composition sera décidée à l’issue des législatives. Et cela, reste un des acquis de la révolution.