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Tunisie Envers et contre tous, l’exception tunisienne

Le 14 janvier, la Tunisie a célébré le neuvième anniversaire de la révolution. Un anniversaire en demi-teinte tant les attentes quant aux promesses de la révolution sont encore grandes alors que le pays connait une situation socio-économique difficile, sur fond de crise politique. Et pourtant, le pays qui a ouvert la voie au Printemps arabe affiche des progrès exceptionnels en matière de transition démocratique et de garantie des libertés individuelles. A l’ombre d’une actualité complexe, se dessine une nouvelle Tunisie méconnue, ambitieuse, innovante, résiliente, qui renoue avec son continent, et à l’aune de créer un nouveau modèle de développement socio-économique et de démocratie participative. Analyse.

Par Dounia Ben Mohamed

Insécurité, flambée des prix et de l’inflation, effondrement du dinar, instabilité politique, généralisation de la corruption, économie enlisée, endettement… Autant de maux que connait la Tunisie post-révolutionnaire pourtant seule rescapée des pays traversés par le printemps arabe. Du moins, si l’on s’en tient à l’actualité. Car, à y regarder de plus près, même si elle reste fragile, la transition démocratique toujours en cours au pays du jasmin, a donné ses premiers fruits et ils sont loin d’être amers.

Promulgation de lois qui marquent des avancées majeures en matière de libertés individuelles

A comptabiliser dans le bilan, l’organisation de RDV électoraux dans la transparence avec des résultats incontestés (2011, 2014 et l’élection présidentielle d’octobre 2019) ; l’adoption d’une nouvelle constitution en 2014 garante des droits et libertés individuelles, qui intègre notamment la liberté de conscience et le caractère civil de l’État, et confirme la nature du régime, parlementaire, limitant ainsi le pouvoir du président ; la promulgation de lois qui marquent des avancées majeures en matière de libertés individuelles dont celle sur l’égalité homme-femme devant l’héritage ;  contre les violences faites aux femmes ; toutes les formes de discrimination raciales, une loi qui accorde une couverture médicale universelle à tous les citoyens…

L’émergence d’une cyber-citoyenneté

Et pourtant, la colère gronde. Il s’agit là sans aucune doute du principal facteur de « la réussite » de la révolution tunisienne : l’existence d’une société civile, solide, riche, mobilisée, elle aussi en pleine mutation avec l’émergence d’une cyber-citoyenneté, née pendant la révolution et animée par des jeunes qui réinventent une forme de citoyenneté, loin des schémas politiques classiques, organisant des opérations de nettoyages des plages ; des mobilisations en faveur des sinistrés des inondations et toutes formes d’actions caritatives;  appelant à voter lors des élections municipales… Lesquelles ont effectivement vu, contrairement à ce qui se passe ailleurs dans le monde, une forte participation des 18-25 ans.  « Ils sont intuitifs, aiment leur pays, participent à la vie de leur quartier… Et nous bousculent » analyse Sara Masmoudi, directrice générale de Teriak, une filiale du groupe Kilani, et présidente de la Chambre nationale de l’industrie pharmaceutique (Cnip).  Postrévolutionnaire, non formatée par les années Ben Ali, les habitudes clientélistes et la politique rentière, ces jeunes, qui représentent aujourd’hui 37 % des élus, participent à la vie politique, à leur manière, transformant la société tunisienne de l’intérieur. Sur la scène politique comme économique. En phase avec leurs homologues du continent, ils entreprennent, innovent, et construisent la Tunisie de demain.

Agro-industrie, aéronautique, technologie… Le Made in Tunisia s’exporte

Laquelle se dessine de plus en plus. D’autant que les signes de reprises sont bien-là, timides mais tangibles.  La reprise de la croissance en premier lieu, encore timide mais réelle. Les touristes sont de retour. Avec 8 millions de visiteurs, la Tunisie redevient une destination touristique. Les investisseurs également tandis que le made in Tunisia s’exporte. Premier exportateur mondial d’huile d’olive et de dattes, 2e pays exportateur d’Afrique de produits bio, 10éme producteur mondial de tomates… Si le secteur de l’agro-industrie connait un pic de ses exportations, avec des niches qui se développent comme le bio, d’autres sont concernés. Tel que l’aéronautique en plein essor depuis une décennie et qui se confirme avec des activités à haute valeur ajoutée allant de l’ingénierie software/hardware à la production des systèmes aéronautiques en passant par le décolletage et l’usinage de haute précision. Un secteur exportant près de 70% de la production vers l’Union européenne, un des marchés les plus concurrentiels. Et tandis que start-up et sociétés in Tech se multiplient, la Tunisie qui s’était dotée d’un Technoparc il y a plus de dix ans déjà avant d’être talonnée par d’autres sur le continent, se rêve à nouveau en hub technologique.  Avec notamment le projet Smart Tunisia, qui vise à créer plus de 50 000 emplois au cours des cinq prochaines années, avec l’aide des entreprises locales et étrangères. Parmi lesquels, le groupe français Orange qui a choisi la Tunisie pour lancer son premier Orange Digital Center. 

Un modèle de développement « 100% tunisien »

Reste la flambée des prix, l’inflation de 7,5%, le dinar qui a perdu 50% de sa valeur, la corruption qui se généralise… et le chômage toujours trop important (plus de 600 000), en particulier celui des jeunes diplômés qui touche 15% de la population active. De quoi nourrir un sentiment de révolution inachevée qui grossit au sein de la population. Alimenté également par « le désordre » politique. Balayé lors de l’élection présidentielle, les partis traditionnels se sont de nouveau affrontés au parlement avec pour résultat l’incapacité de se mettre d’accord sur un gouvernement. 

Et c’est le visage d’une société qui se cherche, encore, neuf ans après la révolution, que donne à voir « l’exception tunisienne », seule rescapée du « Printemps arabe ». 

Très orientée vers la Méditerranée et l’Europe, un peu plus vers l’Afrique mais pas vraiment, davantage vers le Proche et le Moyen-Orient ; ni 100 % laïque et encore mois 100 % islamique, pas totalement libérale, ni même socialiste… La Tunisie est encore à la croisée des chemins, plus que jamais en quête de son identité, et de la définition de son modèle. Lequel ne pourra être que « made in Tunisia ».

Le sentiment d’une révolution « envers et contre tous »

Alors que le monde a salué la révolution tunisienne, il n’y aura eu finalement ni plan Marshal en faveur de la Tunisie ni autre forme de soutien que des prêts, à taux d’intérêts élevés, participant à l’endettement du pays. Le constat amer d’un entrepreneur français, Fabrice Haccoun, installé en Tunisie.  Dans une tribune publiée dans Opinion Internationale, soulignant la « maturité politique inversement proportionnelle à la jeunesse de sa démocratie », il rappelle : « Voici un pays qui se libère d’un régime autoritaire en 2011 lançant par la même occasion ce que l’on a appelé le printemps arabe. Libéré plutôt seul puisque son principal partenaire et ancienne puissance protectorale avait totalement sous-estimé l’ampleur du mouvement et avait même proposé, dans cet éclair de génie dont sont parfois capables nos dirigeants, d’envoyer des moyens d’action au pouvoir en place pour écraser la contestation. » D’où là aussi le sentiment d’une révolution « envers et contre tous » … Et peut-être même malgré les Tunisiens eux-mêmes.

FOCUS COMESA… un pas vers une nouvelle africanité assumée

L’Afrique est plus que jamais dans le viseur des acteurs, publics comme privés, avec notamment l’adhésion de la Tunisie au Marché commun de l’Afrique orientale et australe, la Comesa, qui repose sur une union douanière entre ses 21 pays membres, un espace-marché de 500 millions d’habitants, au produit intérieur brut (PIB) de 800 milliards de dollars, et par la même occasion de bénéficier du Traité de libre-échange tripartite (TFTA), zone d’intégration du libre-échange regroupant trois régions économiques africaines du Caire au Cap: le Comesa, la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Soit six pays pour un marché de 625 millions de consommateurs et un PIB global de plus de 1000 milliards de dollars.

Une alternative à la crise pour les entreprises nationales et un ticket d’entrée pour se lancer à la conquête des marchés en Afrique subsaharienne…

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