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Tunisie Dix ans après la révolution, que reste-t-il de l’exception tunisienne ?

Si vous interrogez un Tunisien lambda, il vous répondra par : « Pas grand-chose… ». Et pourtant, depuis ce 14 janvier où les Tunisiens ont pris en main leur destin, et inspiré par la même occasion les populations du monde entier, le pays a profondément changé. Parmi les principaux acquis de la révolution, la fondation d’un nouveau socle démocratique. Mais ce n’est pas la démocratie qui nourrit son homme lorsque la rue gronde de Tunis à Zarzis, en passant pour Sidi Bouzid, là où tout a commencé. Car long est le chemin vers l’égalité et la justice, les mots d’ordre de la révolution du jasmin, et nombreuses sont les embûches qui restent à surmonter…

 

Analyse, par Dounia Ben Mohamed

 

 

Après la pluie, vient le beau temps. Le dicton pourrait s’avérer vrai pour ce qui concerne la Tunisie. Après avoir affronté toutes les tempêtes en 2020_instabilité politique, explosion de l’inflation, pandémie Covid-19, et finalement une récession lourde, -9,1% _ encore dissimulé par les nuages qui planent au-dessus de la Tunisie, un arc en ciel se dessine. En effet, selon la Banque mondiale, dans son dernier rapport sur les perspectives économiques mondiales publié récemment, la Tunisie figurera parmi les champions d’Afrique de la croissance économique en 2021, aux côtés de Djibouti, du Kenya, du Rwanda et du Botswana. Avec 5,8%. Même si l’Institution annonce d’ores et déjà un ralentissement en 2022, avec une croissance à 2,2%, le retour de la croissance est donc au rendez-vous.

 

Une bonne nouvelle pour le pays qui a ouvert ce qui a été inauguré le «Printemps arabe», et finalement le seul à en être sorti sans sombrer dans le chaos, «l’exception tunisienne» dresse toutefois un bilan morose du dixième anniversaire de sa révolution. De fait, la situation socio-économique actuelle est peu glorieuse. Si les progrès réalisés sur le plan du processus de transition politique vers un système de gouvernance ouvert et démocratique sont tangibles- l’organisation de RDV électoraux dans la transparence avec des résultats incontestés (2011, 2014 et l’élection présidentielle d’octobre 2019) ; l’adoption d’une nouvelle constitution en 2014 garante des droits et libertés individuelles, qui intègre notamment la liberté de conscience et le caractère civil de l’État, et confirme la nature du régime, parlementaire, limitant ainsi le pouvoir du président ; la promulgation de lois qui marquent des avancées majeures en matière de libertés individuelles dont celle sur l’égalité homme-femme devant l’héritage ;  contre les violences faites aux femmes ; toutes les formes de discrimination raciales, une loi qui accorde une couverture médicale universelle à tous les citoyens…- la transition économique n’a pas suivi le même rythme (Lire l’interview de Taieb Talbi « Changer, évoluer ou périr, c’est le choix qui est proposé par l’Histoire à la Tunisie »).

 

« Résiliente jusqu’à alors face aux multiples crises affrontées, la pandémie Covid-19 est venue achever un patient déjà bien malade… »

 

Résiliente jusqu’à alors face aux multiples crises affrontées_ le chaos libyen suivi des attentats terroristes, la hausse des prix du pétrole, et la pandémie Covid 19 qui est venue achever un patient déjà bien malade… « Le PIB a reculé de 21,6% au Q2 2020 en glissement annuel, analyse Coface. Les exportations de biens et services (50% du PIB en 2019), enregistrent une baisse de 20,6% en valeur au S1 2020 en glissement annuel. La majorité des secteurs est touchée. » A commencer par celui du tourisme, à l’arrêt à la suite des attentats, avant une légère reprise de nouveau interrompue par la pandémie. «La contribution directe du tourisme au PIB représentait 13,9% en 2019. Ce secteur se voit à l’arrêt suite à la fermeture des frontières nationales pendant 14 semaines et aux mesures de confinement. Les recettes touristiques ont ainsi baissé de 47% au S1 2020 en glissement annuel», souligne Coface.

 

Dette, chômage et inflation sur fond d’instabilité politique

 

Le rapport de la Banque mondiale pointe notamment  » le fardeau déjà élevé de la dette publique « , autour de 80%. Tandis que le climat social se détériore.  Le taux de chômage s’accroît et devrait passer à 21,6% en 2020, alors qu’il atteignait 15% en 2019, et l’inflation pèse sur le niveau de vie des ménages déjà éprouvé par l’instabilité politique et la montée de la corruption. Si un remaniement est en cours, avec de nouvelles figures du secteur privé notamment, mais aucune femme, les récents échauffourées entre jeunes et forces de l’ordre témoignent de la tension qui pèse. L’instabilité politique, la morosité de l’économie, et la montée du discours populiste, les défis de la jeune démocratie.

 

Ceci étant dit, le pays conserve un certain nombre d’atouts, lesquels figurent parmi les socles de la société tunisienne, à savoir la dynamique et la résilience de son secteur privé, un tissu de PME qui continue, envers et contre tous, à innover, exporter et créer de l’emploi ; la société civile, plus que jamais mobilisée, et ce sur tous les fronts. Ajouté à cela le soutien des bailleurs de fonds internationaux, et notamment du FMI dans le cadre d’un programme de mécanisme élargi de crédit (MEDC) et la Proximité du marché européen et accord d’association avec l’UE… et une ouverture sur le continent, lente certes, mais de plus en plus affirmée comme le démontre l’adhésion de la Tunisie au Marché commun de l’Afrique orientale et australe, le Comesa. Cet espace repose sur une Union douanière entre ses 21 pays membres, un espace-marché de 500 millions d’habitants, au produit intérieur brut (PIB) de 800 milliards de dollars, et par la même occasion de bénéficier du Traité de libre-échange tripartite (TFTA), zone d’intégration du libre-échange regroupant trois régions économiques africaines du Caire au Cap: le Comesa, la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Cela représente six pays pour un marché de 625 millions de consommateurs et un PIB global de plus de 1000 milliards de dollars. Sans oublier la ZLECAf, qui vient de démarrer (lire l’interview de Chawki Jebali « La Zlecaf offre de nombreux opportunités à la Tunisie »).

 

Un hub technologique qui s’affirme et inspire

 

Par ailleurs, grâce à l’efficience de sa plateforme médicale, et à la mobilisation de sa société civile et de son secteur privé, la Tunisie fait partie des premiers pays à mettre en place des mesures pour limiter l’impact de la pandémie sur le plan sanitaire mais également économique. Ce pays figure parmi les pays qui s’en sont le mieux sorti. Allant jusqu’à innover, à travers des initiatives, telles que celles d’Enova Robotics (Lire Focus sur une innovation : Enova Robotics, une innovation made in Tunisia) qui a mis à la disposition des autorités des robots pour assurer les contrôles pendant les périodes de confinement dans les rues de Tunis et d’autres pour le suivi des patients dans les établissements de santé. Des avancées technologiques qui confirment le positionnement du pays comme hub technologique (Lire l’interview de Khaled Ben Jilani «L’écosystème innovant apporte certaines solutions, pas toutes mais une bouffée d’air frais à des jeunes pour lesquels l’économie tunisienne ne propose pas de solutions d’avenir»), en matière d’intelligence artificielle, notamment, avec un écosystème tech qui a particulièrement bénéficié de l’adoption du Startup Act, depuis inscrit comme référant par l’UA, inspirant d’ores et déjà d’autres pays du continent dont le Sénégal, le Mali et dernier en date Rwanda. Avec d’autres mesures telles que la loi sur le Crowdfunding, le secteur doit décoller, et se traduire sur l’économie qui se diversifie de plus en plus, développant des alternatives au tourisme, en berne, avec des activités à forte valeur ajoutée, telles que l’aéronautique en plein essor depuis une décennie et qui se confirme.

 

« Malgré la pandémie, les bases d’un nouveau modèle de développement durable porté par les compétences et l’innovation se sont consolidées. Elles vont de pair avec le monde post-COVID »

 

De quoi laisser espérer des lendemains plus radieux pour la jeune démocratie tunisienne dont l’avenir dépendra, sans aucun doute de la reprise économique. A en croire Zied Lahbib du Fipa (Lire l’interview de Zied Lahbib « L’attractivité post-Covid du site Tunisien sera en grande partie portée par l’innovation ») , l’organe en charge de la promotion du Made in Tunisia, même si la population n’en jouit pas encore, les retombées de la démocratisation du pays se sont traduites par des mesures qui ont posées les jalons d’une société plus moderne, juste, et prospère. «En ce début d’année, les effets d’une crise à plusieurs dimensions et la morosité ambiante essaient de masquer la résilience dont a fait preuve montre la Tunisie au cours de 2020. La contraction de l’économie frôlera les deux chiffres, mais elle a été fortement impactée par des effets exogènes», concède-t-il avant de se montrer plus enthousiaste. Il ajoute que : «En 2020, des réformes socio-économiques d’avant-garde ont vu le jour. Elles ont été développées par une proche concertation entre le public et les opérateurs privés. La loi sur le Crowdfunding a complété le Startup Act et permettra aux plateformes intermédiaires de jouer un rôle de financement pour les entreprises. L’année 2020 a aussi confirmé l’efficacité du Startup Act qui a consolidé l’écosystème de l’innovation et a été dupliqué par des pays africains comme le Sénégal, le Mali ou le Rwanda.
Les lois sur le Crowdfunding, sur l’économie sociale et solidaire, la création du statut d’Auto-Entrepreneur sont autant de cadres en mesure de permettre l’inclusion, de dynamiser l’entrepreneuriat et de booster l’innovation. » Et d’en conclure : «Malgré la pandémie, les bases d’un nouveau modèle de développement durable porté par les compétences et l’innovation se sont consolidées. Elles vont de pair avec le monde post-COVID qui sera centré sur l’humain, la créativité et un développement plus soutenable.» Autrement, la Tunisie, vieille de plus de 3 000 ans d’histoire, est résolument entrée dans une nouvelle ère…

 

 

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