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Tribune « We should all be feminists »

« We should all be feminists » est à l’origine un discours prononcé en 2013 à Londres lors d’une conférence TED par Chimamanda Ngozi Adochie, et repris par Beyoncé dans Flawless. L’auteur nigérienne y  expose les inégalités entre les sexes qui persistent encore et toujours…

J’aimerais commencer en vous parlant d’un de mes meilleurs amis, Okoloma Maduewesi. Okoloma vivait dans ma rue et s’occupait de moi comme un grand frère. Si j’appréciais un garçon, je demandais son avis à Okoloma. Okoloma est mort durant le célèbre accident aérien de Sosoliso au Nigeria en décembre 2005. Presque exactement il y a 7 ans. Je pouvais me disputer, rire et vraiment parler à Okoloma. Il fut aussi la première personne à me dire féministe. J’avais environ 14 ans, nous nous disputions chez lui. Tous deux armés de savoirs partiels issus de livres que nous avions lus. Je ne me souviens pas du sujet de cette dispute, mais alors que j’argumentais, Okoloma m’a regardée et a dit : « Tu sais, tu es une féministe. » Ce n’était pas un compliment. Je le devinais à son ton, le même ton que vous utiliseriez pour dire : « Tu soutiens le terrorisme ». Je ne connaissais pas exactement le sens du mot « féministe » et je ne voulais pas qu’Okoloma sache que je ne savais pas. Alors j’ai écarté la remarque et continué d’argumenter. 

« Féministe heureuse »

La première chose que je ferais en rentrant serait de chercher « féministe » dans le dictionnaire. Avance rapide de quelques années, j’ai écrit un roman sur un homme qui, entre autres, battait sa femme et dont l’histoire ne se termine pas bien. Alors que je promouvais le livre au Nigeria, un journaliste, un homme bien intentionné, m’a dit qu’il souhaitait me conseiller. Pour les Nigérians ici, nous savons tous à quelle vitesse les Nigérians donnent des conseils non sollicités. Il m’a dit que les gens disaient que mon roman était féministe et son conseil à mon égard – il secouait tristement la tête pendant qu’il parlait – était que je ne devrais pas m’appeler féministe car les féministes sont des femmes malheureuses car elles ne trouvent pas de mari. J’ai décidé de me qualifier de « féministe heureuse ». Puis une académicienne, une Nigériane m’a dit que le féminisme n’était pas notre culture ou africain et que je me qualifiais de féministe car j’avais été corrompue par « les livres occidentaux ». Ce qui m’a amusée, car nombre de mes premières lectures étaient clairement non féministes. J’ai dû lire toutes les romances Harlequin publiées avant mes 16 ans. Chaque fois que j’essayais de lire ces livres dit « classiques du féminisme », je m’ennuyais et avais beaucoup de mal à les finir. Mais puisque le féminisme n’était pas africain, j’ai décidé de me qualifier de « féministe africaine heureuse ». A un moment donné, j’étais une féministe africaine heureuse n’haïssant pas les hommes, aimant le gloss et portant des talons hauts pour elle et non pour les hommes. Bien sûr, cela était très ironique mais ce mot est si lourd de connotations négatives. Vous détestez les hommes, les soutiens-gorge, la culture africaine, ce genre de choses.

Voici une histoire tirée de mon enfance. Quand j’étais à l’école primaire, ma prof a dit au début du trimestre qu’elle allait donner un test à la classe et celui qui aurait la meilleure note serait délégué de classe. Être délégué, c’était important. Si vous étiez délégué, vous pouviez écrire le nom de ceux faisant du bruit – ce qui était assez de pouvoir en soi. Mais ma prof vous donnait aussi une canne à tenir dans vos mains lorsque vous patrouilliez pour trouver qui faisait du bruit. Bien sûr, vous n’aviez pas le droit d’utiliser la canne. Mais c’était une idée enthousiasmante pour moi quand j’avais 9 ans. Je voulais vraiment être déléguée de classe. J’ai eu la meilleure note au test. Puis, à ma surprise, la prof a dit que le délégué devait être un garçon. Elle avait oublié de clarifier cela avant car elle supposait que c’était… évident. Un garçon a eu la seconde meilleure note au test et il allait être délégué. Ce qui était encore plus intéressant était que le garçon était gentil et doux et n’avait aucune envie de patrouiller la classe avec la canne, alors que j’en avais l’ambition. J’étais une fille et il était un garçon, il est donc devenu délégué. Je n’ai jamais oublié cet incident.

« Nous avons évolué, mais il semble que nos idées du sexe n’ont pas évolué »

Je fais souvent l’erreur de penser qu’une chose évidente pour moi l’est tout autant pour tous les autres. Prenez mon cher ami Louis, par exemple. C’est un homme brillant et progressiste. Nous discuterions et il me dirait : « Les choses ne sont pas différentes ou plus difficiles pour les femmes. Peut-être avant, mais plus maintenant. » Je ne comprenais pas comment Louis ne voyait pas ce qui semblait si évident. Puis un soir à Lagos, Louis et moi sommes sortis avec des amis. Pour ceux qui ne connaissent pas Lagos, il y a ce super dispositif à Lagos, cette pincée d’hommes énergétiques qui attendent dehors les établissements et, de façon très dramatique, vous « aident » à vous garer. J’ai été impressionnée par le côté théâtral de l’homme qui nous a trouvé une place de parking ce soir-là. Alors que nous partions, j’ai décidé de lui donner de l’argent. J’ai ouvert mon sac, mis la main dans mon sac, sorti mon argent gagné en faisant mon travail et l’ai donné à l’homme. Et cet homme très reconnaissant et content a pris l’argent que je lui donnais, a regardé Louis et a dit : « Merci Monsieur ! » Louis m’a regardée, surpris, et a demandé : « Pourquoi me remercie-t-il ? Je ne lui ai pas donné l’argent. » Puis j’ai vu la prise de conscience sur le visage de Louis. L’homme croyait que l’argent que j’avais venait de Louis. Car Louis est un homme.

Les hommes et les femmes sont différents. Nous avons différentes hormones, différents organes sexuels, différentes capacités biologiques. Les femmes peuvent enfanter, pas les hommes. En tout cas pas encore. Les hommes ont de la testostérone et sont en général plus forts que les femmes. Il y a un peu plus de femmes que d’hommes dans le monde, environ 52% de la population mondiale sont des femmes. Mais la plupart des positions de pouvoir et prestige sont occupées par des hommes. La défunte lauréate kenyane du prix Nobel de la paix, Wangara Maathai, l’a bien dit de façon simple : « Plus vous allez haut, moins il y a de femmes. » Durant les récentes élections américaines, on a parlé de la loi Lilly Ledbetter et si nous allons au-delà du nom allitératif de la loi, il était question d’un homme et d’une femme faisant le même travail, étant autant qualifiés et l’homme étant payé plus parce que c’est homme. De façon littérale, les hommes dirigent le monde et cela avait du sens il y a 1 000 ans car les êtres humains vivaient alors dans un monde où la force physique était l’attribut le plus important à la survie. Une personne plus forte physiquement avait plus de chances de diriger et les hommes, en général, sont plus forts physiquement. Bien sûr, il y a beaucoup d’exceptions. Mais nous vivons aujourd’hui dans un monde très différent. La personne ayant le plus de chances de diriger n’est pas la plus forte physiquement ;c’est la plus créative, la plus intelligente, la plus innovante et il n’y a pas d’hormones pour ces attributs. Un homme a autant de chances qu’une femme d’être intelligent, d’être créatif, d’être innovant. Nous avons évolué, mais il semble que nos idées du sexe n’ont pas évolué.

Il y a quelques semaines, je suis entrée dans un des meilleurs hôtels nigérians. J’ai pensé à nommer l’hôtel, mais je ne devrais pas. Un garde à l’entrée m’a arrêtée et m’a posée des questions désagréables car ils supposent automatiquement qu’une Nigériane entrant seule dans un hôtel est une prostituée. Au passage, pourquoi ces hôtels se concentrent-ils sur l’approvisionnement plutôt que sur la demande de prostituées ? A Lagos, je ne peux pas aller seule dans nombre de bars et clubs « réputés ». Ils ne laissent pas entrer une femme seule, il faut être accompagnée d’un homme. Quand j’entre dans un restaurant nigérian avec un homme, le serveur salue l’homme et m’ignore. Les serveurs sont des produits – Certaines femmes se sont dit : « Il me semblait bien ! » Les serveurs sont des produits d’une société qui leur a appris que les hommes sont plus importants que les femmes. Je sais que les serveurs n’ont pas l’intention de blesser. Mais savoir intellectuellement diffère de ressentir émotionnellement. A chaque fois qu’ils m’ignorent, je me sens invisible. Je suis contrariée. Je veux leur dire que je suis aussi humaine que l’homme, que je mérite tout autant d’être saluée. Ce sont de petites choses, mais parfois ce sont les petites choses qui font le plus de mal.

Il y a peu, j’ai écrit un article sur ce que cela signifie d’être une jeune femme à Lagos et les imprimeurs m’ont dit : « C’est plein de colère ». Bien sûr que c’est plein de colère ! Je suis en colère. Le sexe tel qu’il fonctionne aujourd’hui est une grave injustice. Nous devrions tous êtes en colère. Ma colère a une longue tradition d’entraîner le changement positif, mais en plus d’être en colère, j’ai aussi espoir. Car je crois profondément en la capacité des êtres humains à s’inventer et se réinventer pour le meilleur. Le sexe compte partout dans le monde, mais je veux me concentrer sur le Nigeria et sur l’Afrique en général car c’est ce que je connais et c’est là que mon cœur est. Aujourd’hui, j’aimerais demander à ce que nous commencions à rêver et prévoir un monde différent, un monde plus juste, un monde d’hommes et de femmes plus heureux et plus eux-mêmes. Voici comment démarrer : nous devons élever nos filles différemment. Nous devons aussi élever nos fils différemment. Nous faisons beaucoup de tort aux garçons en les élevant ; nous étouffons l’humanité des garçons. Nous définissons la masculinité de façon très étroite, elle devient cette petite cage rigide et nous mettons les garçons dans cette cage. Nous apprenons aux garçons à craindre la peur. Nous apprenons aux garçons à craindre la faiblesse, la vulnérabilité. Nous leur apprenons à cacher qui ils sont vraiment car ils doivent être, comme on le dit au Nigeria, « des hommes durs ! » Au collège, un garçon et une fille, tous deux adolescents, ayant tous deux autant d’argent de poche, sortiraient et on s’attendrait à ce que le garçon paye toujours pour prouver sa masculinité. Et on se demande pourquoi les garçons risquent plus de voler leurs parents. Et si les garçons et les filles étaient élevés pour ne pas lier l’argent à la masculinité ? Et si l’attitude n’était pas « le garçon doit payer » mais plutôt « celui qui a le plus d’argent doit payer » ? Bien sûr, du fait de cet avantage historique, ce sont surtout des hommes qui auront plus d’argent, mais si nous commençons à élever nos enfants différemment, dans 50 ou 100 ans, les garçons n’auront plus la pression de devoir prouver leur masculinité. De loin la pire chose que nous faisons aux hommes, en leur donnant l’impression de devoir être durs, est de les laisser avec des egos très fragiles. Plus un homme croit devoir être « dur », plus son ego est faible. Nous faisons encore plus de tort aux filles car nous les élevons pour restaurer l’ego fragile des hommes. Nous apprenons aux filles à se rétrécir, à se diminuer, nous disons aux filles : « Tu peux avoir de l’ambition, mais pas trop. » « Tu devrais avoir pour objectif de réussir, mais pas trop sinon tu menacerais l’homme. » Si tu es le gagne-pain dans ta relation avec un homme, tu dois prétendre ne pas l’être, surtout en public, sinon tu vas l’émasculer. Et si nous remettions en question le postulat ? Pourquoi le succès d’une femme devrait-il menacer un homme ? Et si nous décidions de nous débarrasser de ce mot ? Je ne crois pas qu’il y ait un mot que j’apprécie moins qu’« émasculation ». Une connaissance nigériane m’a demandé si je m’inquiétais d’intimider les hommes. Je ne m’inquiétais pas du tout. Je n’avais pas pensé à m’inquiéter car un homme qui serait intimidé par moi est exactement le genre d’homme qui ne m’intéresserait pas.

« Nous leur donnons l’impression qu’en naissant femmes, elles sont déjà coupables »

Mais cela me stupéfiait toujours. Parce que je suis femme, on attend de moi que j’aspire au mariage ; que je prenne mes décisions en gardant en tête que le mariage est la chose la plus importante. Un mariage peut être une bonne chose ; il peut être source de joie, d’amour et de soutien mutuel. Mais pourquoi apprenons-nous aux filles et pas aux garçons à aspirer au mariage ? Je connais un femme qui a vendu sa maison car elle ne voulait pas intimider l’homme qui pourrait l’épouser. Je connais une femme nigériane non mariée qui, quand elle va à des conférences, porte une alliance car, selon elle, elle veut que les autres participants de la conférence « la respectent ». Je connais de jeunes femmes qui ont tant de pression de leur famille, leurs amis et même du travail à se marier et elles sont poussées à prendre de mauvaises décisions. Une femme d’un certain âge qui n’est pas mariée, la société lui apprend à y voir un échec personnel profond. Et un homme d’un certain âge qui n’est pas marié, nous pensons juste qu’il n’a pas encore réussi à choisir. Il nous est facile de dire : « Mais les femmes peuvent refuser tout cela. » La réalité est bien plus difficile et complexe. Nous sommes tous des êtres sociaux. Nous internalisons des idées suite à notre socialisation. Même le langage que nous utilisons pour parler de mariage et de relations illustre cela. Le langage du mariage est souvent le langage de la propriété plutôt que celui du partenariat. Nous utilisons le mot « respect » pour ce dont une femme fait preuve envers l’homme mais pas ce dont un homme fait preuve envers une femme. Au Nigeria, les hommes et les femmes diront – c’est une expression qui m’amuse beaucoup – « Je l’ai fait pour avoir la paix dans mon mariage. » Quand les hommes le disent, il s’agit en général de quelque chose qu’ils ne sont pas censés faire. Ils le disent parfois à leurs amis, ils le disent à leurs amis d’une façon profondément exaspérée, qui, ultimement, prouve leur masculinité, qu’ils sont nécessaires, aimés. « Ma femme m’a dit de ne pas sortir tous les soirs. Pour la paix dans mon mariage, je ne sors que le week-end. » Quand une femme dit « Je l’ai fait pour avoir la paix dans mon mariage », elle parle souvent de laisser tomber un emploi, un rêve, une carrière. Nous apprenons aux femmes que dans les relations, les femmes font des compromis. Nous apprenons aux filles à se considérer comme rivales – pas pour un emploi, des accomplissements, ce qui peut être positif, mais pour l’attention des hommes. Nous leur apprenons qu’elles ne peuvent pas être sexuées comme les garçons. Avoir connaissance des copines de nos garçons n’est pas gênant. Mais les copains de nos filles ? Dieu nous en préserve.

Bien sûr, le temps venu, nous attendons de ces filles de ramener l’homme parfait pour devenir leur mari. Nous surveillons les filles, louons leur virginité mais ne louons pas la virginité des garçons et je me suis toujours demandé comment cela devait fonctionner car… La perte de la virginité est en général un processus impliquant… Récemment, une jeune femme a été violée par un groupe dans une université, certains doivent le savoir. La réponse de nombreux Nigérians, hommes et femmes, était à peu près cela : « Oui, le viol est inadmissible. Mais que fait une fille dans une chambre avec quatre garçons ? » Si nous pouvons oublier l’horrible inhumanité de cette réponse, ces Nigérians ont été élevés pour voir les femmes comme coupables et pour en attendre si peu des hommes que l’idée d’être sauvages sans aucun contrôle est acceptable. Nous enseignons la honte aux filles. « Ferme tes jambes », « couvre-toi ». Nous leur donnons l’impression qu’en naissant femmes, elles sont déjà coupables. Les filles grandissent et deviennent des femmes qui ne peuvent pas voir qu’elles ont des désirs. Elles deviennent des femmes qui se font taire. Elles deviennent des femmes ne pouvant pas dire ce qu’elles pensent et elles deviennent – c’est ce que nous leur avons fait de pire – elles deviennent des femmes pour qui le faux-semblant est un art. Je connais une femme qui déteste les tâches ménagères, elle déteste cela mais elle prétend aimer cela car on lui a appris que pour être « une bonne épouse », elle devait être – pour utiliser le mot nigérian – très « axée sur la maison ». Puis elle s’est mariée et, après un temps, la famille de son mari s’est plainte qu’elle avait changé. Elle n’avait pas changé, elle en avait juste marre de faire semblant.

Le problème du sexe est qu’il édicte comment nous devrions être plutôt que de reconnaître comment nous sommes. Imaginez à quel point nous serions plus heureux, plus libres d’être nous-mêmes si nous n’avions pas le poids des attentes liées au sexe. Les garçons et les filles sont indéniablement différents biologiquement mais la socialisation exagère les différences puis cela devient un processus qui s’auto-réalise. Prenez la cuisine, par exemple. Les femmes ont plus de chances de faire les tâches ménagères que les hommes, la cuisine et le ménage. Pourquoi ? Est-ce parce que les femmes naissent avec un gène cuisinier ? Ou qu’avec les années on les socialise pour voir la cuisine comme leur rôle ?J’allais dire que peut-être que les femmes naissaient avec un gène cuisinier, puis je me suis souvenue que la majorité des cuisiniers célèbres du monde, à qui l’on donne le titre de « chef », sont des hommes. J’admirais ma grand-mère, qui était une femme très brillante, et je me demande ce qu’elle aurait fait si elle avait eu les mêmes opportunités que les hommes en grandissant. Aujourd’hui, il y a plus d’opportunités pour les femmes qu’il n’y avait à l’époque de ma grand-mère du fait de changements dans la politique, les lois, ce qui est très important. Ce qui importe encore plus est notre comportement, notre état d’esprit, ce que nous croyons et estimons quant au sexe. Et si, en élevant des enfants, nous nous concentrions sur les capacités plutôt que le sexe ? Et si, en élevant des enfants, nous nous concentrions sur les intérêts plutôt que le sexe ? Je connais une famille qui a un fils et une fille, tous deux brillants à l’école, qui sont merveilleux et adorables. Quand le garçon a faim, les parents disent à la fille : « Prépare des pâtes instantanées à ton frère. » La fille n’aime pas spécialement préparer des pâtes instantanées, mais c’est une fille alors elle doit le faire. Et si les parents, dès le début, avaient appris au garçon et à la fille à faire des pâtes ? La cuisine est une compétence très utile aux garçons. Je ne trouve pas que cela ait du sens de laisser une chose si cruciale, la capacité à se nourrir -dans les mains des autres. Je connais une femme avec le même diplôme et le même travail que son mari. Quand ils rentrent, elle fait la majorité des tâches ménagères, ce qui est le cas dans beaucoup de mariages. Ce qui m’a frappée à leur propos est que dès que son mari change al couche du bébé, elle le remercie. Et si elle considérait cela parfaitement normal et naturel qu’il s’occupe de son enfant?

J’essaye de désapprendre beaucoup de leçons sur le sexe que j’ai internalisées en grandissant. Parfois, je me sens encore très vulnérable face aux attentes liées au sexe. La première fois que j’ai donné un cours d’écriture à l’université, j’étais inquiète. Je ne m’inquiétais pas de ce que j’allais enseigner car j’étais bien préparée et j’aime enseigner. Je m’inquiétais de quoi porter. Je voulais être prise au sérieux. Je savais qu’étant une femme, j’aurais automatiquement à prouver ma valeur. Je m’inquiétais que si j’étais trop féminine, on ne me prendrait pas au sérieux. Je voulais vraiment porter mon gloss brillant et ma jupe féminine mais j’ai décidé du contraire. Au lieu de cela, j’ai porté un tailleur très sérieux, masculin et moche. La triste vérité est que quand il s’agit de l’apparence, nous prenons les hommes comme standard, comme norme. Si un homme se prépare à une réunion d’affaires, il ne s’inquiète pas d’être trop masculin et de ne pas être pris pour acquis. Si une femme se prépare à une réunion d’affaires, elle doit s’inquiéter d’être trop féminine, de ce que cela dit et si elle sera prise au sérieux. J’aurais aimé ne pas porter ce tailleur moche ce jour-là. Je l’ai banni de ma garde-robe. Si j’avais eu l’assurance que j’ai aujourd’hui d’être moi-même, mes étudiants auraient bénéficié encore plus de mon enseignement car j’aurais été plus à l’aise et plus moi-même. J’ai choisi de ne plus m’excuser pour le fait d’être une femme et pour ma féminité. Je veux être respectée dans toute ma féminité parce que je le mérite. Le sexe n’est pas une conversation facile. Pour les hommes et les femmes, aborder le sexe est parfois reçu avec une résistance immédiate. Je peux imaginer que certains pensent : « Les femmes, égales à elles-mêmes ».Certains hommes pourraient penser : « Tout cela est intéressant, mais je ne pense pas ainsi. » C’est une partie du problème. Que les hommes ne pensent pas activement au sexe ou ne remarquent le sexe fait partie du problème lié au sexe. Que beaucoup d’hommes disent, comme mon ami Louis, que tout va bien maintenant. Et que beaucoup d’hommes ne fassent rien pour que cela change. Si vous êtes un homme allant au restaurant avec une femme et que le serveur ne salue que vous, pensez-vous à demander au serveur : « Pourquoi ne l’avez-vous pas saluée ? » Nous pourrions faire une version longue de cette intervention. Car le sexe peut être une conversation très difficile à avoir, il y a des façons très simples de clore la conversation. Certains personnes évoqueront la biologie évolutive et les singes, comment les singes femelles s’inclinent face aux mâles et ce genre de choses. Mais on ne parle pas de singes. Les singes vivent dans les arbres et mangent des vers de terre, pas nous. Certaines personnes diront : « Les pauvres hommes n’ont pas la vie facile non plus. » Et c’est vrai. Mais ce n’est pas le sujet de la conversation. Le sexe et la classe sont différentes formes d’oppression. J’en ai appris beaucoup sur les systèmes d’oppression et comment ils peuvent ne pas se voir entre eux en parlant à des hommes noirs. Une fois, j’ai parlé du sexe à une homme noir et il m’a dit : « Pourquoi faut-il que tu dises « mon expérience en tant que femme » ? Pourquoi pas « mon expérience en tant qu’être humain » ? » C’était le même homme qui parlait souvent de son expérience en tant qu’homme noir.

Le sexe compte. Les hommes et les femmes vivent différemment. Le sexe colore notre expérience du monde. Mais nous pouvons changer cela.

Certaines personnes diront : « D’accord, mais les femmes ont le vrai pouvoir, le pouvoir de derrière. » Pour les non nigérians, c’est une expression qui, à mon avis, évoque la femme qui utilise sa sexualité pour obtenir des faveurs des hommes. Mais le pouvoir de derrière n’est pas du pouvoir. Le pouvoir de derrière signifie qu’une femme possède une bonne source à laquelle puiser de temps en temps : le pouvoir d’un autre. Bien sûr, nous devons nous demander ce qu’il se passe quand cet autre est de mauvaise humeur, malade ou impuissant. Certains dirons qu’une femme en tant que subordonnée d’un homme, c’est notre culture. Mais la culture change constamment. J’ai de belles nièces, des jumelles, qui ont 15 ans et vivent à Lagos. Si elles étaient nées il y a cent ans, elles auraient été enlevées et tuées. Car c’était notre culture, c’était notre culture de tuer les jumeaux. A quoi sert la culture ? Il y a la déco, la danse… mais la culture, c’est la préservation et la continuité d’un peuple. Dans ma famille, je suis l’enfant le plus intéressé par l’histoire de notre identité, de nos traditions, dans la connaissance de nos terre ancestrales. Mes frères ne sont pas aussi intéressés que moi. Mais je ne peux pas participer, Je ne peux pas aller aux conférences d’Umunna, je n’ai pas mon mot à dire. Car je suis une femme. La culture ne fait pas les gens, les gens font la culture. S’il est vrai que toute l’humanité des femmes n’est pas notre culture, nous devons en faire notre culture.

« Ma propre définition de féministe est : Un féministe est un homme ou une femme qui dit : « Oui, il y a actuellement un problème avec le sexe et nous devons y remédier. Nous devons faire mieux. »

Je pense souvent à mon cher ami Okoloma Maduewesi. Que lui et les autres qui sont morts dans le crash de Sosoliso continuent de reposer en paix. Ceux d’entre nous qui l’aimaient se souviendront toujours de lui. Il avait raison ce jour il y a des années quand il m’a dite féministe. Je suis une féministe. Quand j’ai cherché le mot dans le dictionnaire ce jour-là, voici ce que cela disait : « Féministe : une personne qui croit en l’égalité sociale, politique et économique des sexes. » Mon arrière-grand-mère, de ce que j’en ai entendu, était une féministe. Elle a fui la maison de l’homme qu’elle ne voulait pas épouser et a fini par épouser l’homme de son choix. Elle a refusé, protesté, s’est exprimée quand elle se sentait privée d’un accès, d’un terrain, ce genre de choses. Mon arrière-grand-mère ne connaissait pas le mot « féministe » mais cela ne veut pas dire qu’elle n’en était pas une. Nous devrions être plus nombreux à reconquérir ce mot. Ma propre définition de féministe est : « Un féministe est un homme ou une femme qui dit : « Oui, il y a actuellement un problème avec le sexe et nous devons y remédier. Nous devons faire mieux. » Le meilleur féministe que je connais est mon frère Kene. C’est aussi un homme gentil, beau et adorable et il est très masculin.