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Tribune : Les créatifs somaliens utilisent l’art comme une arme

La plupart connaissent la Somalie pour sa guerre civile qui dure depuis des décennies. De nombreux citoyens vivent en dehors du pays en raison du conflit et de l’instabilité. Sagal Ali fait partie des deux millions de membres de la diaspora. Contrairement à d’autres qui se contentent de se plaindre de la situation « au pays », elle a choisi de s’engager dans un effort différent pour reconstruire son pays.

Par Claude Grunitzky*

L’arme d’Ali est l’art, et son véhicule est la Somali Arts Foundation  (SAF), la première institution d’art contemporain en Somalie. Basée à Mogadiscio, la SAF a pour objectif de permettre au public de mieux apprécier et comprendre l’art contemporain. Ali veut utiliser l’art pour contribuer à l’édification d’une société plus pacifique, prospère et harmonieuse dans un pays souvent qualifié d’État défaillant.

Ali estime que les blessures dans un pays perdurent longtemps après la fin du conflit. La guerre civile est connue pour perturber la mémoire collective d’une société et rompre l’idée de communauté. Elle aggrave les divisions et les sentiments de « nous contre eux ». Les conflits, comme celui qui a déchiré la Somalie, ont tendance à détruire les contrats sociaux. Sans ces derniers, la confiance s’effondre inéluctablement.

La Somali Arts Foundation œuvre à créer un sanctuaire qui accélère le processus de guérison à travers la promotion de l’expression de soi chez l’artiste somalien.

“L’art après un conflit crée une occasion unique d’exprimer la douleur de la perte et de la guerre, de partager la charge, et de commencer potentiellement à en guérir », dit-elle. « De nombreuses formes d’art peuvent contourner les différences culturelles et linguistiques. Il existe de nombreux exemples dans le monde où les campagnes visant à réduire la violence et à soutenir le redressement après un conflit ont utilisé une variété d’approches, notamment le théâtre, la musique, les arts visuels et la poésie. 

L’art, dans sa forme la plus aboutie, peut offrir des espaces pour rêver 

« En même temps, ils peuvent également démontrer le besoin de justice, l’espoir d’un avenir commun, et les efforts qui visent à briser les stéréotypes, encourageant ainsi l’empathie dans les groupes opposés, ce qui est essentiel pour jeter des ponts après un conflit. »

Ali considère l’art comme un moyen permettant aux gens d’étudier leur environnement, de s’y engager de manière critique, de le remettre en question et de le contester, tout en se ménageant des espaces pour imaginer des avenirs meilleurs. Elle insiste sur le fait que l’art, dans sa forme la plus aboutie, peut offrir des espaces pour rêver, et instaurer un véritable changement dans la société.

« L’art contemporain, en particulier, peut être un moyen d’interroger le passé traumatisant récent de la Somalie, ajoute-t-elle, tout en servant de canal pour des recherches sur le vécu quotidien actuel.”

La communauté des créatifs de Sagal Ali en Somalie est composée, entre autres, de jeunes artistes, de femmes et de personnes issues de communautés marginalisées.

Bon nombre des Somaliens les plus influents vivent désormais dans la diaspora, principalement en Europe et en Amérique. Alors qu’elle cherche à façonner la paix avec différents types de Somaliens, Ali compte sur la diaspora somalienne pour aider le pays à guérir par l’expression créative. La diaspora somalienne est connue pour jouer un rôle central dans les affaires politiques et économiques, et son impact socioculturel en Somalie est indéniable.

« Pour de nombreux Somaliens de la diaspora, en particulier les jeunes, la vie peut être guidée par une philosophie transnationale. Il s’agit de l’intersection entre les sentiments d’appartenance à la « Somalie » en tant que « patrie » et les pratiques de citoyenneté à l’étranger, principalement en Europe et en Amérique du Nord. Cette identité transnationale, je crois, permet aux Somaliens de la diaspora de comparer les contextes et cette comparaison peut amener à des contestations sur l’avenir de la Somalie pour le meilleur. »

Elle indique que l’art et la culture sont complètement absents du système éducatif en Somalie depuis que la guerre civile a éclaté. Avec l’effondrement du gouvernement, le système éducatif a été repris par des entités et des individus privés, qui ont cherché à en tirer profit. Ainsi, les industries créatives sont restées à la traîne, car seuls les secteurs considérés comme « traditionnellement employables », tels que la médecine, l’ingénierie et l’enseignement, ont été privilégiés.

« Playtime » par Fardosa Hussein

« Shangani » par Hana Mire

Dans son plaidoyer en faveur de l’art comme arme, elle souligne le fait qu’il est prouvé que les méthodes artistiques réduisent le recours à la communication verbale, ce qui les rend particulièrement utiles pour explorer des sujets sensibles et controversés. Ces sujets peuvent souvent être difficiles à exprimer verbalement. Pour cette raison, Ali pense que les créatifs de la diaspora somalienne peuvent « tirer parti de l’éducation, de la formation et des ressources qu’ils ont pu acquérir ailleurs pour soutenir les arts contemporains en Somalie ».

Si elle parvient à atteindre une masse critique dans son effort pour mobiliser suffisamment de penseurs et d’acteurs créatifs, la Somali Arts Foundation apportera certainement une légitimité à l’efficacité de l’art dans la guérison des traumatismes.

* Claude Grunitzky, fondateur de True Africa et CEO de Equity Alliance

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