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Tribune L’approche du Maroc peut-elle inspirer une révolution en matière de développement ?

Les décennies de conflit et de dynamique de pouvoir complexe entre les communautés juives et musulmanes ont abouti à une aversion profondément enracinée envers toute forme d’engagement culturel. Aujourd’hui encore, cela continue d’entraver les relations multiethniques dans toute la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Malgré ce paradigme, une riche histoire de diversité ethnique et religieuse demeure l’incarnation inaltérable de l’atmosphère culturelle au Maroc. Dans le numéro de juin 2018 de la revue Mediterranean Quarterly, Yossef Ben Meir discute de l’engagement notable du Maroc en faveur de la coexistence pacifique entre communautés, présentant des résultats prometteurs pour le royaume. Dans le même temps, il faut se demander si cette intégration marocaine de la préservation culturelle et du développement durable est capable de transcender les frontières à travers le monde arabe. 

Par Julia Al-Akkad *

Au lendemain de son indépendance, le Maroc était la patrie de la plus grande population juive du monde musulman. Le mellah – quartier juif traditionnel – à Marrakech a émergé au XVIe siècle, et témoigne de manière univoque de l’identité juive éminente instillée depuis que le pays a commencé à écrire son histoire. Cette histoire multiculturelle vibrante est mise en évidence par les quelque six cents « saints » hébreux enterrés sur des sites à travers le Maroc, et qui sont maintenant reconnus dans le cadre du Programme national de préservation. Dans un acte de solidarité bienveillant, la communauté juive marocaine a commencé à faire don de terres à la High Atlas Foundation (HAF) en 2012 pour planter des pépinières d’arbres fruitiers biologiques au profit des familles et des écoles d’agriculteurs musulmans. Alors que les familles démunies ne peuvent pas se permettre d’attendre deux années, période nécessaire pour cultiver des arbrisseaux à partir de graines, la communauté juive a, par un acte interconfessionnel, aidé à surmonter cet obstacle en initiant le projet House of Life.

L’accès à des ressources rentables au nom du don de la terre vise à accroître la visibilité de ces communautés sur le marché, à obtenir une certification biologique et à améliorer leur sécurité alimentaire. La création d’opportunités d’autosuffisance fait progresser le statut socioéconomique et, par conséquent, conduit à l’accessibilité aux ressources – l’éducation et la santé – qui peuvent fournir les moyens de lutter contre le piège de la pauvreté. Ces résultats du développement humain sont catalysés en partie par l’acte interconfessionnel des communautés juives à travers le don de la terre. La composante multiculturelle de l’approche de développement contribue au respect et à la confiance mutuels qui se créent entre les communautés, ce qui suggère une plus grande durabilité de ces projets.

Les plateformes culturelles contribuent à enraciner et à perpétuer de manière entêtée le contenu stéréotypé et les arguments fallacieux sur des groupes de personnes, ce qui conditionne nos esprits de toutes sortes de préjugés. Ces phénomènes de préjugés et de partis pris utilisés à l’extrême sont préjudiciables à la civilisation et agissent contre l’endurance humaine. Même lorsque les groupes multiethniques ne se livrent pas à une concurrence explicite, les déséquilibres de pouvoir et l’accès à des ressources précieuses entre divers groupes mènent à des perceptions de compétitivité. Les deux communautés doivent être perçues comme ayant une contribution aussi bénéfique l’une pour l’autre afin de réduire la propension au sentiment de vulnérabilité vis-à-vis de l’autre communauté. Par conséquent, dépeindre les groupes externes (exo-groupes) comme des bénéficiaires de la réussite dans les groupes peut en fait réduire les préjugés et les partis pris parmi les communautés juive et musulmane, car cela peut faire passer l’exo-groupe du statut de concurrent à celui d’allié. En focalisant ses efforts sur la culture du respect mutuel et l’appréciation des autres groupes, la High Atlas Foundation ouvre une perspective prometteuse pour l’avenir du développement interreligieux et durable.

Cependant, dans l’essai du Dr. Ben-Meir, les preuves de la légitimité de l’approche marocaine du développement se limitent largement à l’observation directe du travail de terrain d’une seule organisation. L’évaluation du succès ou de l’échec des efforts extérieurs en matière de développement humain contribuerait à une meilleure compréhension des facteurs qui en facilitent ou en entravent la mise en œuvre efficace. La thèse souligne le potentiel du Maroc à servir de modèle positif dans le développement du dialogue interconfessionnel. Par exemple, la visite d’Israéliens et de Palestiniens dans les pépinières près des cimetières juifs au Maroc ces dernières années avait pour but d’inspirer les individus à mettre en œuvre ces projets dans leurs communautés locales à travers la région. Même si l’essai n’a pas mis en exergue la manière dont les conditions antérieures dans le pays, une quasi-spécificité géographique, peuvent être fondamentales dans sa capacité à mener des projets de manière efficace.

Dans le contexte de la question israelo-palestinienne, nous devons reconnaître la seule formation récente de l’Etat juif a eu pour effet d’exacerber les tensions déjà existantes historiquement dans la région. Malgré les tensions indéniables qui ont persisté entre les communautés juive et musulmane au Maroc, il existe toujours un historique et une mémoire contemporaine d’une coexistence pacifique. En outre, la dynamique complexe du pouvoir crée une méfiance entre les membres des deux communautés en raison des vulnérabilités qui se manifestent au sein des communautés palestiniennes, qui se voient refuser un accès égalitaire aux ressources sociales, économiques et politiques. Bien que des initiatives de développement durable par des actes interconfessionnels sont déjà prises dans le contexte du conflit israélo-palestinien, la preuve de tels projets confirmerait la validité de l’approche marocaine. Cependant, il est nécessaire de tester et d’analyser les différents facteurs qui cultivent ou entravent la mise en œuvre efficace du développement humain intégré à l’interconfessionnel. Ensuite, ces efforts permettent de créer, en connaissance de cause, l’environnement approprié pour la croissance de la communauté dans différents contextes culturels.

En fin de compte, le développement humain ne se produit pas à des niveaux adaptés aux conséquences néfastes de l’immense pauvreté et de la marginalisation au Maroc. Par conséquent, l’investissement dans le développement humain enraciné dans l’inter-culturalisme est essentiel pour transformer le potentiel des communautés pauvres en un succès retentissant sur le plan socio-économique. Le monde de plus en plus globalisé sort grandi sur le plan collectif, d’un point de vue politique, social et économique dans une atmosphère de tolérance au détriment d’une atmosphère de dénonciation. Dès lors, l’approche marocaine doit être un leitmotiv, car si elle est appuyée, elle pourrait représenter un symbole fort au sein de sites, tels les cimetières religieux, qui servent de sanctuaire pour nourrir les conditions d’un avenir unifié et plus prospère.


* Julia Al-Akkad est stagiaire à la High Atlas Foundation à Marrakech et étudiante à l’Université de Virginie en Études étrangères et Études du Moyen-Orient.

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