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Tribune L’Afrique Post-Covid « Se recentrer sur les fondamentaux »

Si l’Afrique n’est pas exempte des impacts de la pandémie du coronavirus, les plus vives craintes qui pesaient, à tous points de vue, sur l’avenir sanitaire des populations ne se sont pas concrétisées, fort heureusement, à la hauteur prévue par les commentateurs d’une catastrophe annoncée.

 

Par Taieb Talbi*

 

Ceux qui survivront à la maladie, comme à la peur, auront à concevoir un monde différent, faute de quoi, ils seront condamnés à revivre les mêmes erreurs ou, comme on le voit dans la plupart des pays occidentaux comme asiatiques, à mettre à bas ce qui restait des plus élémentaires libertés sociales et individuelles.

Concernant le continent africain, avant même de construire un monde sur de nouvelles bases, il nous faut, dès à présent tourner notre regard vers les nombreux modèles économiques et sociétaux qui ont, au cours des décennies, mis à mal les règles de base d’une africanité qui soit en phase avec elle-même et le monde. Pour que les choses changent, il faudra bien avoir l’audace de nous recentrer sur les fondamentaux.

 

« Le Covid-19 nous renvoie à la face tous les péchés capitaux auxquels les dirigeants et les populations d’Afrique ont pu céder »

 

Le Covid-19, petit virus par la taille, mais géant de la déconstruction guerrière de nos modèles mondialisés comme de nos certitudes économiques, nous renvoie à la face tous les péchés capitaux, si nombreux, auxquels les dirigeants et les populations d’Afrique ont pu céder.

Il faut bien l’admettre, l’épidémie ressemble de plus en plus à un mal qui touche cruellement les sociétés riches et en moindre mesure bon nombre de pays pauvres pour lesquels les prévisionnistes annonçaient une cruelle hécatombe.

C’est vrai au niveau de l’Afrique, mais aussi en Europe au travers de quelques exemples. Ainsi, la Grèce a-t-elle eu de bonnes performances face au Covid-19 malgré l’incurie de son système de santé. Le Portugal fait, lui aussi, partie des « bons élèves ».

Mais c’est cette faiblesse qui, par pur pragmatisme, a poussé les autorités à réellement protéger la population et à tester et soigner précocement. Le pragmatisme et le respect des réalités sont certainement les meilleures vertus appliquées en Afrique également.

La France s’est, une fois encore gonflée d’orgueil derrière une « ligne Maginot » sanitaire. Les USA ont plongé dans un déni de réalité suivi par le Royaume-Uni dans cette voie.

Les pays du continent ont agi comme de vrais pauvres et ont fait pour le mieux avec ce qu’ils avaient quand les grandes nations, comme trop souvent, ont parlé sans fin, fait preuve d’orgueil et montré les muscles avant un combat qu’ils étaient certains de gagner.

Chacun était certain que le continent africain allait tant souffrir et perdre une grande part de sa population sous les assauts de la pandémie. Le sort morbide qui devait s’acharner une fois encore sur l’Afrique était presque rassurant pour les grandes nations développées.

 

« On peut dire que l’Afrique s’en est sortie seule »

 

On pouvait presque se rassurer face aux milliers de morts dans les pays européens et montrer la pauvre Afrique où tout irait de mal en pis. Le malheur était d’autant plus grand qu’on aurait, au cœur de la tempête, toutes les peines à les aider une fois de plus. Le constat est bien différent aujourd’hui et on peut dire que l’Afrique s’en est sortie seule.

Malgré tout, quels qu’ils soient, les peuples font et refont la sempiternelle expérience de l’angoisse, de la peur et de la mort qui frappe, plus que jamais, frères, parents et amis qui souffrent et meurent dans la solitude et dans la peine.

La pandémie a couru comme un raz-de-marée et circule encore activement. La révélation sans fard de nos mauvaises décisions, de l’asservissement des peuples à une consommation débile, la couardise, l’avidité et l’irresponsabilité de certains gouvernants conduira, encore et toujours, à la pire situation si un revirement humaniste n’est pas opéré immédiatement.

En lieu et place d’un salutaire pragmatisme, le parasitage économique et boursier a donné lieu à des démonstrations de l’ignominie des « faiseurs de santé » dans la tempête épidémique.

Seuls les naïfs n’auront pas compris que de lourds intérêts financiers apparus soudainement créaient des appétits d’ogres chez les big-pharma déjà alléchés par les profits immenses qui se profilaient soudainement sans qu’ils y soient préparés.

Les vaccins tarderont car les enchères n’en sont qu’à leurs prémices. Il y aura eu grand honneur de la part des populations africaines qui se sont d’emblée refusées aux projets qui les ciblaient, une fois de plus, une fois de trop comme « bénéficiaires » des tests vaccinaux.

On le voit bien, la raison vacille encore et peine à se substituer à une panique générale dans laquelle l’improvisation et les mensonges honteux règnent encore.

Les médias, dans leur grande majorité, relaient ces impostures soutenues par trop d’experts de pacotille qui rendent la monnaie au service des lobbys pharmaceutiques, financiers ou politiques dont ils ont, pendant des années, sucé la mamelle empoisonnée.

Avouer qu’on s’est trompé, qu’on a fonctionné dans un monde qui n’existe pas, tout cela pour l’intérêt de quelques parasites internationaux, serait le vrai courage. Ce type de courage mérite le pardon s’il est suivi d’actions altruistes et sincères. Le sacrifice collectif n’est admissible que dans la clarté de la vérité et de la victoire.

Concédons tout de même que les pays d’Afrique, en dehors de leur sérieux et de leur pragmatisme ont quand même joué de chance. Face au virus, la jeunesse des populations a été déterminante. De plus, les pays du continent ont une expérience particulière des maladies virales dévastatrices avec, depuis des décennies les épidémies du Sida, d’Ebola, de Zika, de Malaria et du Paludisme qui colle au continent autant que le soleil ne l’embrase.

Les Occidentaux sont comme certaines personnes citées dans « La peste » de Camus et, au début, ne se sont pas sentis très concernés, et du fait, ne se sont obligés à rien.

Pire encore, les Occidentaux ont profité de l’urgence pour engager le chantier des dispositions d’exception promises à la permanence concernant les libertés et les questions sociales.

Pourtant, bien au contraire, en lieu et place des mesures d’exception qui n’aboutissent, en général qu’à l’anéantissement des libertés et de l’initiative des peuples, la consécration de nouvelles approches économiques et sociales devrait devenir la règle.

 

« L’avènement de politiques globales au service de l’homme au centre de la vérité des fondements des sociétés devra en passer par une démondialisation positive »

 

L’avènement de politiques globales au service de l’homme au centre de la vérité des fondements des sociétés devra en passer par une démondialisation positive qui pratique les échanges économiques dans le respect des fondamentaux des sociétés humaines.

Tout d’abord, il est impérieux de concentrer les logiques de développement local et les circuits courts.

Il ne faut pourtant pas oublier que le monde de demain sera de plus en plus dématérialisé, global et virtuel. Les cartels financiers, industriels et agroalimentaires seront les derniers bastions de la matérialité économique.

L’Afrique peut alors se rassurer car s’il fallait rompre avec l’économie actuelle, les chantiers de développement « intérieurs » sont si vastes qu’un modèle prospère est possible.

Cette approche simple et pratique qui permettrait d’améliorer la vie de millions de personnes est également le chemin de la stabilité et d’une meilleure ambition démocratique. Dans ce sens, la crise du Covid-19 serait presque la clé d’un renouveau.

Ceci est valable pour tous les états, mais plus encore pour l’Afrique. Un satisfecit louable doit-être accordé aux régimes politiques africains qui n’ont pas cédé à un sur-autoritarisme, mais qui ont su relever l’opportunité de plaider la cause du continent en matière d’aide au développement et de réduction de la dette. Car, l’un des arguments était de bon sens puisque le charge de la dette pourrait, à elle seule, permettre de lancer des investissements sanitaires indispensables qui font actuellement défaut. Prudence, réalisme, pragmatisme et bon sens, voilà ce que l’Afrique aura produit de mieux pendant cette crise.

Il faudra maintenant capitaliser ces valeurs et les mettre en pratique afin de soutenir les besoins fondamentaux que sont l’accès à des conditions de vie dignes, à la santé, à une utilisation durable et respectueuse des sources d’énergie,  à l’eau, au logement, à l’éducation et à la nourriture afin de constituer l’armature constitutionnelle de l’action publique dans tous les états.

Des plans, des principes et des lois devraient, pour la sauvegarde et la renaissance de l’Humanité, être bâtis dès maintenant. Dans ce type de démarche éthique et sociale, la mondialisation prendrait enfin toute sa légitimité en délaissant la compétition eschatologique pour une coopération et un soutien mutuel au bénéfice des peuples, et non celui du profit aveugle.

L’Afrique a montré qu’elle était capable de faire de grandes choses par elle-même en situation de crise en mettant en œuvre des solutions simples et adaptées. Il faudra donc continuer dans cette voie et appliquer une autonomie de pensée dans les domaines de la coopération et de l’économie en refusant désormais d’être une variable d’ajustement structurelle mondiale.

Il faut cesser d’accepter que les richesses physiques et humaines de l’Afrique constituent encore et toujours la réserve de croissance des pays développés.

Ignorer davantage les prédations de richesses en échange de mains tendues plus promptes à prendre qu’à donner. L’aide au développement ressemble trop souvent à un tour d’illusionniste.

D’autres pays du continent pourront, à l’avenir cesser de tolérer d’être la cour de récréation de touristes low cost qu’on pousse et qu’on entasse sans le moindre respect ni considération dans des zones autrefois magiques de beauté devenues indécentes de vulgarité et de saleté quand les entreprises locales finissent par devoir tendre la main à des tour-opérateurs inconscients de la richesse culturelle et environnementale qu’ils détruisent.

Le tourisme est un secteur économique à part entière et le continent ne saurait plus longtemps se contenter des miettes que lui laissent les flux de visiteurs qu’on isole et qu’on nourrit de force buffets « all inclusive » pour des prix dérisoires.

Il faudra bien prendre conscience que ces pauvres touristes, qu’ils s’en rendent compte ou pas, ne sont poussés que par le discount dans une « thérapie du loisir » qui n’offre pas de sens ni de développement de la personne.

Le continent a bien plus à offrir de par sa richesse culturelle, sa diversité de paysages et son histoire. Le bénéfice en matière de ressources économiques peut mieux être réparti et, le Covid-19, en réduisant la circulation des populations autour de la planète, pourrait motiver de nouvelles approches locales bénéfiques pour le tourisme africain.

Il faut maintenant, après cette crise mondiale, comprendre et dire que l’Humanité n’a d’avenir que si elle est riche d’elle-même et non des ressources naturelles. Le ralentissement de la consommation de pétrole pendant le plus gros de la pandémie démontre bien le caractère artificiel de nos comportements en matière de consommation.

 

« Mettre en place une réal-économie, adaptée à la réalité des aspirations et des besoins des populations, est maintenant un besoin fondamental et urgent »

 

L’Afrique, dans toutes ses facettes se trouverait transfigurée par la sublimation de sa nature profonde. Mettre en place une « réal-économie », adaptée à la réalité des aspirations et des besoins des populations est maintenant un besoin fondamental et urgent.

Il est avéré que la crise plongera, sur le continent, plus de 20 millions de personnes dans une situation très difficile au regard de l’emploi et on peut s’attendre à ce qu’elles viennent grossir les rangs de ces hommes et femmes d’Afrique vivant dans le plus grand dénuement.

Que faudrait-il faire ? Avoir éternellement confiance en la diplomatie des promesses que pratiquent les pays de l’Union Européenne ou alors accorder foi et reconnaissance dans la diplomatie des masques dans laquelle les Chinois se sont révélés être de grands maîtres ?

Assurément, ce serait une troisième voie qu’il faudrait suivre. Cette troisième voie est africaine et comme pour le Covid-19, il faudra faire ce qu’on peut, comme on peut, avec ce qu’on a.

A défaut d’être philosophes, les Africains ont dû être sages. En effet, une hiérarchie des priorités s’est imposée. Si, ailleurs dans le monde, les états se sont endettés pour payer le coût social de la crise, cette option a été et restera impossible pour les états africains.

Il a fallu prendre l’argent où il était déjà et, en quelque sorte déshabiller Jaques pour habiller Jean. Il a fallu préserver l’activité et le travail car le moindre sou gagné chaque jour par les hommes et les femmes du continent font la différence entre un estomac rempli ou vide. Hors des grandes villes, la solution du confinement n’était pas possible.

Porter un regard ambitieux sur l’avenir révèle combien l’avantage africain est grand, car, en matière d’économie et de développement, le continent a beaucoup et peut énormément.

S’il parvient à encourager les hommes de raison et de volonté et s’il accepte enfin de ne plus accorder confiance à tous ceux qui jouent contre leur camp, ce continent aura la révélation, peut-être grâce à la crise sanitaire, de ses forces et de ses capacités réelles.

Dans la période que nous vivons, l’Afrique doit apprendre à cheminer seule pendant un temps et ne pas suivre les tendances des pays développés qui consacrent, bien qu’ils s’en défendent, l’émergence de la plus grande violence sociale jamais vécue depuis l’ère préindustrielle. La notion politique de classe qui avait largement disparue, noyée sous la potion magique de la consommation, s’est réveillée d’un seul coup, révélant ceux qui pourraient rester à l’abri comme ceux qui doivent s’exposer et travailler malgré tout.

Les logiques de l’Etat-nation montrent combien une crise globale, sanitaire ou économique, met à mal l’essence même de la résistance aux stress économiques.

Ces tensions extrêmes ne font que mettre à jour les tares permanentes des politiques qu’on prétend développer dans les unions multinationales comme l’Union européenne ou l’Union africaine notamment.

 

« L’Afrique doit apprendre des erreurs de ses grands partenaires qui lui donnent des leçons depuis si longtemps »

 

L’Afrique doit apprendre des erreurs de ses grands partenaires qui lui donnent des leçons depuis si longtemps. Il n’y a plus de leçons à recevoir des « grands frères », la crise a mis en lumière une grande capacité africaine à résister à l’adversité.

Elle peut désormais garder ses énergies actives pour, enfin, sublimer son quotidien et ne plus être un continent où l’on meurt de faim dans des proportions bien plus dramatiques que celles de l’épidémie qui aura, jusqu’aujourd’hui fait moins de 100 000 victimes sur une population de 1,2 milliard d’êtres humains.

Le pari est difficile mais loin d’être impossible. Pour le relever il faudra, et tout particulièrement en Afrique, refuser de suivre, une fois encore, les savants économistes et divers docteurs en croissance qui nous promettent une relance dans tous les secteurs, comme si ce cataclysme mondial n’aurait été qu’une crise forte, certes, mais banale.

Beaucoup voudraient y croire, Mais quelques esprits plus chagrins posent immédiatement la question maudite : « Pour quoi faire ? »

Est-ce pour relancer le même train vers les mêmes abysses ? Dans ce cas, il faudrait refuser, s’insurger, se révolter s’il le fallait. La vraie richesse du monde économique est constituée d’hommes et de femmes de chair, d’os et de sang, mais aussi de rêves et d’efforts.

Relancer la machine ne serait qu’une seconde tentative de suicide pour l’Humanité. Refonder, réinventer, renaître, voici les trois axes d’une relance telle que nous devrions la conduire. Le courage qui convient pour aller dans cette direction ne peut venir que des peuples eux-mêmes. Ainsi, la reconquête démocratique initiée, avant la pandémie, sur tous les continents, a vocation à reprendre avec plus de force, de vigueur après la sortie de crise.

Si certains croient voir les indices d’un « plan mondial » qui consacrerait la manipulation des masses, aidée par les technologies,  cela ne doit pas constituer une option pour l’Afrique car les cyber-solutions, qui naissent en générations spontanées depuis le début de la crise, ne servent ni les peuples ni leur sécurité. En réalité, tout cela ne sert que les intérêts de quelques-uns.

S’il devait y avoir un plan mondial en sortie de crise, il devra être conçu au bénéfice des peuples comme pour répondre à leurs besoins fondamentaux ainsi qu’à leur épanouissement dans le respect des droits et aspirations des générations à venir. L’écrasante proportion de la population qui a moins de 25 ans doit absolument être mise à contribution dans la construction du monde d’après.

L’opportunité qui se montre à nous, au travers des fumées du chaos,  devrait être unique à l’instar des trains qui ne repassent pas deux fois. Ce serait bien paradoxal que l’Afrique contribue à remettre le monde sur ses rails. Mais le continent n’en est pas à un paradoxe près.

 

  * Taieb Talbi est économiste franco-tunisien.

 

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