A la uneL'editorial

Tribune La France que j’ai choisie Partie 3

En tous les cas, ce second regard est mon guide à travers France. J’observe la France et beaucoup moins les Français. Mais je ne saurais le faire seul. Car mon second regard est plus large lorsque, dans une marche volontaire, il est partagé avec ta mère. Et que d’Images le Souvenir n’a-t-il pas construit en nous et qui, depuis, semées et collectées dans nos mémoires comme des provisions (acomptes) pour l’Automne et notre Hiver, sont nos pro-visions. Et c’est cela le pro-voir, l’acte essentiel, auquel seul est accordé le secret du monde : voir le monde à partir du Souvenir : voir par le Sous-Venir !

 

Par Pierre Franklin Tavares 

 

Et voici qu’après Nantes viennent La Roche-sur-Yon dans le bocage vendéen, puis les Sables d’Olonne, avant la gracieuse bande routière qui mène à L’Île de Ré, enjambant le pont aux Images, et qui, de loin, s’approche à grands pas. Qu’elle est belle, l’île, cette asymptote qui tient ensemble le proche et le lointain ! Ta course, par la vélocité de tes pas, dévoreront les chemins vicinaux, pour pro-voir ou capturer du regard les apaisants recoins de cet archipel charentais.

Il m’en souvient, la folle course de Saint-Martin-de-Ré à La Flotte, parmi les pinèdes, les chaudes vignes gorgées de soleil et les marais de sel endormis. Tel l’île-de-Sel aux Hespérides. Et, en un bouquet d’arômes, les succulents coquillages au beurre d’ail cuit au four, dont l’odeur se mêle à l’effluve des vagues du bord de mer, et que relève un sec vin blanc. Comment ne pas y revenir ? Le Souvenir commande tout et oriente aussi les pas des marcheurs.

Heureux de tant de beauté, même épuisé, tu pourras aller par la route longue des Cévennes, pour arriver à Rousset, dans les Bouches-du-Rhône, non loin de Marseille et d’Aix-en-Provence, pour reposer nos âmes dans un réconfortant hôtel.

« Tu y visiteras, large et magistral, le magnifique Palais des Papes avec l’éclatante blancheur de ses vieilles pierres »

Le lendemain, tel un don du ciel, viendront à toi Marseille et sa Bonne-Mère qui, depuis sa hauteur, bénit du regard la ville, et protège ses nautoniers et toute l’étendue de la « Mer médiane », selon le joli mot de Senghor appelant à lui la Méditerranée. Tu peux y plonger, dans un bain qui régénère l’esprit, rien que d’éclat. Son bleu est plus bleu que tous les virginaux bleus du Ciel. Si tu lèves les yeux, Avignon, « ville d’esprit », s’étendra à toi, avec son émouvant pont aux Demoiselles, le pont Saint-Bénézet de son vrai nom, et qui n’est présent que de moitié mais intact et entier par ce qui lui manque et que comble le coulant du majestueux Rhône. Tu y visiteras, large et magistral, le magnifique Palais des Papes avec l’éclatante blancheur de ses vieilles pierres.

Et impatients, t’attendront, Toulon et son port aux calmes et accueillants flots, mais aussi une soupe de poissons, tandis qu’en face et non loin, canots et voiliers bercés par les vagues, alors que, vides, de lourds paquebots et des navires de plaisance dorment les paupières lourdes.

Alors surgira, éclatant, Aix en Provence, l’amante du Ciel, superbe, avec son vêtement ensoleillé. Et de là s’approcheront les asphaltes qui creusent les Cévennes, paradis sillonnant l’admirable chaîne montagneuse du sud-ouest du Massif central qui hurle sa vulcanienne beauté à la fois mi-divine, mi-tellurique. Là-haut, les nuages inclineront leurs rubans cévenols jusqu’à ton visage. Et tu les cueilleras, tel nous également gourmands d’air pur, pendant que tu marcheras par les bornes et les routes des monts, pour reprendre le vers de Hölderlin.

Le sais-tu ? on ne visite que des lieux et des sites dont on se souvient.

Tout, dans la Nature, est beauté en terre de France ! Dans ses grandes œuvres, la Nature y dévoile « son » édifice esthétique dont le bel équilibre des grandes formes géographiques (montagnes, plaines, côtes et système hydrographique) est la manifestation originelle et l’émotion esthétique la résultante.

« Ma France est celle égalitaire de Camille Desmoulins, celle juste de Saint-Just, non pas la France révolutionnaire « mais » discriminante de Barnave »

Cet édifice esthétique naturel a pour unique équivalent et seul double la langue française, chatoyante construction linguistique. La terre et la langue sont les clés de la beauté ! Bien parler cette langue assure un meilleur pro-voir.

L’une et l’autre, émotion esthétique et langue française, précèdent toutes les autres déterminations, que celles-ci soient historiques, politiques, psychologiques, juridiques, économiques, poétiques, sociologiques, sociales, etc. Aussi, pour que tu connaisses la France, il te faudra parcourir, par le pro-voir, tout l’édifice, comme ta mère et moi, mais également séjourner, comme moi, à l’intérieur même de la langue française.

Mais la France qui a saisi mon enfance mais aussi mon adolescence, c’est celle des Mérovingiens, des Carolingiens et des Capétiens de Mme Ambrosini, et que n’étais-je alors fasciné, subjugué par les Regalia : l’oriflamme (bannière), les couronnes sacrées (de Charlemagne et Saint Louis), l’épée Joyeuse (ou de justice) et le sceptre, avec tout le rituel de leur attribution et les occasions de leur port, notamment lors des sacres et couronnements.

La France qui a choisi ma jeunesse, c’est celle que chante Jean Ferrat avec ses collines de l’Ardèche reposantes de beauté et où les fins rayons d’or, semblables à des baies sûres d’elles-mêmes, tombent mûres, rebondissent légères, puis roulent et s’endorment sur les verts feuillages : ô Verte campagne où je ne suis pas né reprise par « la Diva aux pieds nus » et adaptée aux Hespérides ! Ma France est celle égalitaire de Camille Desmoulins, celle juste de Saint-Just, non pas la France révolutionnaire « mais » discriminante de Barnave qui bave un mot injuste et incompris, « le nègre ne peut croire qu’il est l’égal du blanc », qui vaudra dans l’accusation où il perdit sa tête.

Oui, ce sera toujours avec un souvenir alerte que, depuis la grande Place de la Nation, empruntant l’avenue Philippe Auguste, premier roi de France, j’observe la place Bouvines où court encore l’âme ardente et imperturbable de ce noir inconnu qui fut son Écuyer et Maître-fauconnier.

La France que j’ai choisie, celle qui m’a pris et que je chérie comme on aime d’éternité sa fiancée, c’est celle de Léger Félicité Sonthonax et de Toussaint Louverture, les libérateurs de tous les esclaves du monde, et non pas la France de Rochambeau ; la France que j’ai choisie est celle qui, lors de l’Expédition d’Égypte, était portée et universellement exportée par Kléber et Alexandre Dumas père, et non par Bonaparte ; cette France n’est pas celle qui a perdu son Image et égaré son honneur dans l’ignoble Expédition de Saint-Domingue de Napoléon consul, ni celle de la désastreuse Guerre du Mexique de Napoléon III ; Ma France, c’est la France qui s’affirme en Bosnie avec le général Morillon et qui n’est plus la même avec le général Poncet en Côte d’Ivoire, et qui durant la Commune (1871) n’était pas celle du général Gaston de Galliffet, l’abject « Marquis aux talons rouges », monstre de la Semaine sanglante. Et c’est en rappel annuel de toute cette horreur que, chaque 1er-Mai, je lève l’azerolier ou le cenellier, en souvenir de la jeunesse de Marie Blondeau (18 ans), la fiancée du Nord à l’aubépine brandie, de Félicie Tonnelier (16 ans), d’Ernestine Diot (17 ans) et de Louise Hublet (20 ans), ce frais bouquet de jeunes fillettes, mais aussi de cette paire de jeunes hommes, Kléber Giloteaux et Charles Leroy, belle jeunesse en fête fauchée par la démesure de la répression armée, interrompant les gais festins, par le vacarme fou des Lebel armés sous la folie du commandant Chapus s’époumonant Feu ! Feu ! Feu rapide ! Visez le porte-drapeau ! Ô coeur de pierre, sourd au cri fraternel lancé depuis l’église : Français, nous sommes frères. Ainsi tombèrent grévistes et badauds de La Sans-Pareille. De la sorte, je conjure la barbarie de Fourmies (1er -Mai 1891), hécatombe de courte durée. Car sur la foule jamais ne tire une Armée digne !

Tu sais, le Souvenir, la Sodade, transforme tout coeur de pierre en coeur de chair, comme aurait dû naître le « nouvel homme » tant réclamé par les anciens prophètes.

J’ai, pour tout présent, donné à la France trois gemmes taillés, polis : un onyx, une émeraude et un saphir ; précieuses pierres que, dans le travail familial, Elvire et moi avons policées : promesses françaises, meilleurs que moi ! C’est cela Ma France.

« La France, notre valeur commune. Je résiderai toujours, avec un bonheur large comme le firmament, entre la France qui a fixé les yeux saisis de mon enfance et celle qui m’a choisi » 

Bref, il faut choisir son appartenance nationale, ainsi que s’exclame Braudel. La France que j’ai choisie sera toujours celle éternelle de l’abbé Grégoire qui, d’elle-même, ne cesse de tendre vers la République universelle. C’est la vaste France de Félix Eboué, gouverneur noir qui donna à la Résistance son premier territoire libéré, le Tchad, bien loin du territoire continental, et qui dort d’un sommeil mérité au Panthéon, quand le gouverneur général Boisson refusait Dakar à Charles de Gaulle sur le point d’y débarquer. La France, il ne faut pas l’aimer pour l’abandonner, au premier coup de feu de l’adversaire, fut-il aryen. Comment oublier « notre » Jean Moulin, alias Max, héros à l’écharpe fière semblable à l’oriflamme des temps jadis, mais en signe de deuil enroulée autour du coup, et ce port du feutre symbole qui protège la force du regard patriotique, sûr et confiant, sub-venant à la France, se sous-venant d’elle, Jean Moulin, la figure du patriotisme, qui est notre Etéocle. Max, juste un homme juste, juste un homme qui, tel Lamartine, fit de la vérité son pays, préfet qui ne signa pas le mensonge allemand : Non, je ne signerai pas [le « protocole » accusant de mutilations et de viols des tirailleurs sénégalais, sans preuves]. Vous savez bien que je ne peux pas apposer ma signature au bas d’un texte qui déshonore l’armée française ; Max, dont le premier combat, fut l’honneur des soldats noirs venus des colonies défendre la nation meurtrie ; Max, l’esprit d’Alésia, âme vivante de cette France juste, forte et résistante, la seule France, la vraie France, qui est aussi celle de Félix Éboué, de Henry Frenay, de Gaston Monnerville et de Charles de Gaule, du coruscant Aimé Césaire et du brillant Jean-Paul Sartre.

Et la France des hautes pensées et du cogito fondateur : Pascal, Descartes, Montesquieu, Montaigne, A. Dumas, V. Cousin, Alain, Damas, Bergson, Levinas, Jaurès, Senghor, Camus, Sartre, Char, Raymond Aron, Foucault, Deleuze, Derrida, D’Hondt, Sala-Molins, et tant d’autres encore !

La France, bucolique à la manière de Virgile, qui a fixé la paix de ma maturité comme on rive au sol une vie pour qu’elle croisse, tel un olivier tout en olives, c’est celle amoureuse extravertie des droits de l’homme, qui voit dans l’ensemble des « concitoyens-étrangers » non pas une hostilité recherchée mais une fraternité annoncée, dont la Ban-Lieue est la terre et le ciel de toutes les promesses.

La France, notre valeur commune. Je résiderai toujours, avec un bonheur large comme le firmament, entre la France qui a fixé les yeux saisis de mon enfance et celle qui m’a choisi. Cette France-là est celle qui le mieux sait entendre ce que Sodade ou Souvenir veut dire, et elle doit être honorée de gratitude.

En vérité, vois-tu Marie-Adeline, « être » Français, c’est bien toujours-déjà cela : pressentir esthétiquement la France et aimer séjourner parmi ses hautes Images. C’est prendre pour abri les Images, y bâtir demeure, quand soufflent les vents mauvais. Car la France, songe de toutes mes espérances, est un livre infini ! Chacun peut y écrire une page, avec l’encre de ses racines, dans la continuité de l’histoire de France et de la République qui culminent et se fixent dans les hautes Images.

Mais, parce ce que je suis un français d’origine lointaine, je suis le français de proximité ; et parce que je suis un français d’hier, je suis bien celui de l’avenir, celui du lendemain, si bien décrit par Lamartine : Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité, c’est mon pays. Au fond, en son cours le plus intérieur, la France est la demeure où la vérité est ou devrait être l’époux du droit. Aussi puis-je reprendre le mot célèbre d’Andromaque :

Voici la règle que je loue et que je me prescris :

Ni dans ma cité ni dans mon ménage,

Nul pouvoir où ne soit le droit.

Vois-tu et écoutes-tu, Marie-Adeline : sème des Images de France. Alors, aux jours de solennité ou de solitude, tu feras une récolte d’enthousiasme. C’est dans les Images que vit la France. C’est avec elles que tu construiras Ta France, celle qui accomplira la force du message nationel.

Épinay, le 25 décembre 2010

* Pierre Franklin Tavares est un philosophe et homme politique Français né à Dakar et de parents originaires de l’archipel du Cap-Vert.

Ce message est également disponible en : AnglaisArabe