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A la uneL'editorial

Tribune La France que j’ai choisie Partie 2

Mais j’ai toujours aimé la France des cinq cents batailles, celle des résistances populaires et des guerres de libération. Que me souvient-il de mes preux chevaliers Bayard, à Fornoue, puis sans peur et sans reproche, seul, lance tendue sur le pont de Garigliano annonçant le général Alexandre Dumas qui fut à la fois le Diable noir, Monsieur de l’Humanité, Horatius Coclès sur le pont de Brixen et Buonaparte étendard levé sur celui d’Arcole.

Par Pierre Tavarès*

 

Je les revois tous, Du Guesclin, l’infatigable soldat de sa patrie, Dupleix, l’homme de Chandernagor et de Pondichéry, avec sa belle épouse métisse, tous ces héros à l’ombre desquels j’ai grandi et dont les peintures et le récit des hauts faits d’armes et de vaillance m’initièrent au courage individuel ; et je médite le lourd siège de Pavie, qui vira au désastre, par l’entêtement d’un seul, fut-il roi et esthète : François 1er. Mais encore « notre » Henri IV, le réunificateur de sa patrie, et la lame ensanglantée de Ravaillac ! Je garde près de moi, telle une vraie mise en garde, les inacceptables nocturnes d’épouvantes de la Saint-Barthélemy, au nom d’une appartenance religieuse, qui me firent tolérant.

Et parce que, depuis l’enfance, plus d’un héros m’habitent, souvent, me reviennent les actes héroïques de la Pucelle d’Orléans : le mot-missile de l’archange et des Saintes, avec le banneret Jésus Maria qui libéra la France, anneau de sainte Catherine au cou et, à la taille, l’épée promise de Fierbois ou de Charles Martel à la main ferme ! Jeanne d’Arc fut, je crois, l’héroïne de ma première guerre de libération nationale, peu avant celle d’Amilcar Cabral. C’est d’elle, femme parmi les hommes, que j’ai appris, comment la foi dans la volonté est divine et bouleverse le cours du monde, comme il en fut de la guerre de Cent ans, qui a duré cent seize ans. Et comment oublier la haute trahison bourguignonne de Compiègne (23 mai 1430), avec son auteur et son prix : Jean de Luxembourg, dix mille Livres, comme Judas et sa livraison ! Puis le procès en hérésie, et le bûcher de Rouen, Place du vieux marché (1431) où il me plaît de faire halte silencieuse, avant Écouis dont la belle église de vieilles pierres dédiée à la Vierge-Marie donne un relief sonore particulier au chant grégorien qui emplit son dôme et l’orgue frappante de notes qui interpelle la piété et la foi d’Elvire.

« J’aime également la France des réformes qui, avec la Grande Enquête et la Réformation de Saint Louis, a un modèle inégalé de « justice sociale » et de « bonne gouvernance » »

Jeanne, son à-ban-don par un roi ingrat, sept fois Charles. Eût-il jamais femme virile qui ne porta, par les armes, un dauphin au trône et au sacre à Reims (17 juillet 1429) ? La justice de Calixte III (1451) n’atténua pas ma grande peine, qui, tous les ans, s’enfle lorsqu’un cortège infâme s’empare d’elle et la « viole », en plein jour. De même, la postale de vœux impudiques, carte d’obscénité, d’un républicain qui l’a déshonorée par Bonaparte, celui-là même qui établit l’Empire et rétablira l’esclavage et son Code. Notre Jeanne d’Arc, au fond, la Marianne du Moyen Âge. Je conserve, parmi toutes les peintures de maître, mon tableau préféré, celui vivant de Leneveu où, semblable à Minerve poussant son cri de guerre, la Pucelle en armes, au pied des hauts remparts du château d’Orléans, exhorte la troupe à briser le siège (7 au 8 mai 1429), la première bataille de la campagne de la vallée de la Loire, que j’ai appelée « la guerre des ponts », et qui défit les Anglais. Et, dans la foulée, quatre autres batailles en six jours, du 12 au 18 juin 1429 : Jargeau, avec la blessure ; Meung sur Loire, et la prise du quartier général ennemi ; Beaugency, lieu de reddition anglaise ; et, le lendemain, Patay, qui anéantit les redoutables franc-archers anglais. Patay, mère de toutes les batailles de la Loire, oui, un 18 juin, qui préfigure un appel qui sera lancé 511 ans plus tard, ironie de l’histoire, à Londres même, chez l’Anglais, non plus ennemi mais alors frère d’armes. Autre coïncidence : 8 mai 1429, Orléans ! 8 mai 1945, la France !

J’aime également la France des réformes qui, avec la Grande Enquête et la Réformation de Saint Louis, a un modèle inégalé de « justice sociale » et de « bonne gouvernance ». Et avec autant de force, la France des ruptures, celle des Jacobins et des Girondins.

« Car, rien jamais n’effacera les tristes pages de la traite et de l’esclavage des Nègres, quatre siècles durant, et qui ont produit la douleur la plus lourde de la mémoire endurante »

Savoir-être Français, n’est-ce pas se décider de ne jamais se satisfaire de l’ordre établi lorsqu’il est socialement injuste ? Ainsi, la Fronde parlementaire et princière (1648 – 1653), préfigurant la Commune. Mais, au plan éthique, quel Français a été au-dessus de Saint Vincent de Paul, l’ami des pauvres et des Enfants trouvés ? Je relirai toujours, depuis les plus belles hauteurs grecques, les pages allumées des Lumières sur la raison naturelle, le bonheur, la liberté, ces trois titres du Ciel (Mably). Sans l’oubli des sombres pages du Code Noir : le calvaire de Canaan (Sala-Molins). Car, rien jamais n’effacera les tristes pages de la traite et de l’esclavage des Nègres, quatre siècles durant, et qui ont produit la douleur la plus lourde de la mémoire endurante. Un fardeau, pour combien d’oublis ? Ni la repentance ou son refus, ni une histoire globale ou partielle, et encore moins une loi unanime de condamnation. Et je revois l’éclat d’or de 89, ce magnifique lever de soleil (Hegel). Les joies diurnes des brulants canons de Valmy, aux salves exaltantes, et la charge légère, belle, enthousiaste et embrasée de Kellermann portant la République naissante au bout de son sabre levé. J’ai appris, avec patience, ce qu’en dit Jaurès. Et 1848 ! Et les théories ethnicistes de Joseph Arthur de Gobineau, avec ses processions inégalitaires. Ô Sedan, avec l’arraisonnement de l’Alsace. Et 1914 ! Puis, la lourde débâcle de 39, avec tous les déshonorants contingents de Juifs livrés sans appel aux lourdes reptations des chars d’Anubis (J. D’Hondt), Anubis le Chacal, messager de la mort et gardien des morts. Et ce que Résister signifie, par devers tout. Et la part de sang versé qu’y a pris le « principe mélanien » : la Légion noire, Blaise Diagne, Félix Éboué, les Tirailleurs sénégalais, plus exactement les 24 bataillons de marche coloniaux intégrés aux Forces Françaises Libres (Seconde Guerre mondiale), comme un antique écho à la Geste de Memnon.

Je suis né en France lointaine, au Sud, et pour me refaire des fatigues, j’ai souvent dormi avec mes songes dorés aux pieds des tableaux d’automne aux linceuls ocre de feuilles mortes. Mais la Pointe du groin, en Bretagne, reste mon autel de gratitude, l’autre nom que Hölderlin accorde au Repos. Derrière le Père-Lachaise se profile une voie : la Rue du Repos. Là-bas, le sommeil y est plus profond. Et plus long aussi. J’y ferai le deuil de mon corps.

J’aime aussi à flâner et faire du sommeil un gain à Miers, au nord de la faille de Padirac, au coeur de la vallée de la Dordogne, dans le Quercy, jeté dans le Lot en région occitane. Le bourg est de paix et, sur le chemin de Rocamadour, marque une halte de sérénité. L’église Saint-Martin y habite aussi et le noble Vieux Séchoir offre un gîte rural où vous reçoit, comme cela est dû à l’étranger de passage, Madame Lavergne. Et c’est non loin de là que l’assoiffé peut se désaltérer à la Source Salmière où coule l’eau laxative aux vertus curatives, quand sur les paisibles bordures du Lac un quiet paysage s’organise sur pilotis et se dresse Au fil de l’eau qui sert et vante des repas aux saveurs régionales. Mais qui ne sait ou n’a pas encore vu combien la Nature est meilleure sculptrice, architecte plus grande et peintre sans pareille que tous les arts réunis de Donatello, Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël, celui-là, d’un bond vif, doit se rendre à la verticalité du gouffre de Padirac y contempler les beautés sublimes des cavités d’ombres et de lumières, et aussi des fantaisistes formes que la Nature a façonnées par sa tectonique et ses légers burins aquatiques. La matière et les couleurs s’y ordonnent en une belle œuvre que des cliquetis accompagnent en fond sonore. Dans cette caverne, l’émotion esthétique est mirifique, et fait revivre l’émoi callistique de l’homme de Tautavel. Car le ‘’primitif’’ et le ‘’moderne’’ sont égaux en émotion, en superstition et en plaisir devant la beauté de la Nature, qui est hors de toute condition, dit Kant.

« Qui parcourt et observe la France devient soit monothéiste dans le sillage de Saint Augustin, soit panthéiste (Tout-est-Dieu) à l’instar de Spinoza »

Au vrai, et ce point est capital, quiconque ne peut éprouver l’émotion esthétique de l’homme de Tautavel – ému par la beauté du relief et de la flore de l’Hexagone et choisit d’en faire sa Demeure –, celui-là ne peut (pas) être ou devenir Français. Cette perception affective du beau est le premier enracinement, le plus déterminant, le plus ancien aussi, qui précède et sur laquelle sont construites toute pré-Image et Images de la France. Est-il si étonnant que Hitler ait prémédité d’en brûler le joyau : raser Paris ?

Devant tant de beauté, on devient « ou bien » augustinien « ou bien » spinoziste. Car la mesure se tient difficilement, entre les deux extrêmes de ce déchirement métaphysique dont la beauté est précisément le moyen-terme. En effet, la beauté du pays a frappé si fort et troublé si intensément que l’émotion esthétique de l’observateur rompt son lien initial avec la beauté de la Nature et, alors, ému de sa propre émotion esthétique, il éprouve une seconde émotion (émotion seconde) qui devient son objet principal, le critérium de sa conscience. Il y a là un moment phénoménologique.

Le beau de (ou dans) la Nature a donc donné naissance au beau intérieur, c’est à-dire au beau selon son essence qui transcende l’observateur et surgit telle une œuvre sublime de Dieu, et tel est les beau intérieur conforme à la doctrine du Saint Augustin des Confessions ou alors ce beau intérieur fait percevoir la Nature comme un « est »- là total, entier, nature naturante elle-même, c’est-à-dire Dieu lui-même, ainsi que le conçoit Spinoza et donc nullement comme nature naturée (production de Dieu). Qui parcourt et observe la France devient soit monothéiste dans le sillage de Saint Augustin, soit panthéiste (Tout-est-Dieu) à l’instar de Spinoza, sauf à prendre refuge dans l’édifiant matérialisme géographique de Carl Ritter, dont Marx fut à la fois l’étudiant et grand lecteur. Ma fille, peux-tu savoir et dire duquel des trois, je suis adepte ?

A suivre.

 

* Pierre Franklin Tavares est un philosophe et homme politique Français né à Dakar et de parents originaires de l’archipel du Cap-Vert.

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