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Tribune La France que j’ai choisie Partie 1

Marie-Adeline, il y a donc longtemps, tu me questionnais : pourquoi es-tu français, papa ? Tu tiens, à présent, ma réponse : « je ne le suis que par la francophilie de mon père ». Lui-même, il faut le dire, n’a jamais songé à le devenir, sans doute parce que, pour lui, « être » Capverdien c’était comme être de toute nation et de toutes les nationalités du monde. Mais il me fallait aller au-delà de sa francophilie dont les racines anciennes s’enfoncent jusqu’à se perdre dans les « replis » et les « cavités obscures » de sa mémoire et celle de ses ascendants. Aussi ai-je patiemment construit, pour moi-même, pour toi et tes frères, Ma France, « celle que j’ai choisie » et qui tient en une Image, semblable à celle que Hypérion, le surhomme de Hölderlin, a élaborée de l’Italie.

Par Pierre Franklin Tavares*

 

Lorsque j’étais un enfant et que la Sodade me peuplait d’une abondance d’Images, n’est-ce pas Ronsard qui me guida vers deux troubadours devenus depuis mes lyriques préférés, dont j’entends toujours, en profondes paroles intérieures, les belles mélodies du fin’amor, cette inépuisable fidélité à l’inaccessible Dame bien trop lointaine, Hodierne de Jérusalem ou Aliénor d’Aquitaine ? Jaufré Rudel, le prince de Blaye, chantre de l’amour de loin, et Bernard de Ventadour, le prince de l’amour, parolier du chemin lointain, pris et épris d’Aliénor ? J’écoute ces deux pères de la Sodade française, mandoline ou luth, harpe ou tambourin à cymbales, à la main ; je les imagine vêtus d’une tunique grise ou rouge, ou d’une chasuble bicolore, pantalon noir peut-être, capeline verte sans doute, gilet jaune, ceinture à la taille retenant dague et bourse ; et leurs sûrs sentiments aux lèvres, qui parcourant le chemin lointain en tressant la poétique de l’amour de loin.

« Aujourd’hui, je mesure ma dette à l’endroit des troubadours, chantres de la Sodade, qui contribuèrent tant à me franciser »

Durant ma préadolescence abidjanaise, je ne connaissais ni l’un ni l’autre. Cependant, j’étais déjà admiratif des troubadours, dont mes institutrices parlaient durant les cours d’histoire relatifs à l’organisation des cours royales françaises du Moyen Âge, que je voyais également dans mes livres d’école et de la bibliothèque familiale ou sur les tableaux de peintres qui les représentaient ou, parfois aussi, au détour d’un film. Tous me faisaient songer aux sérénades capverdiennes racontées par mes parents, où le namorado, l’amoureux, fort de son amour mais faible dans ses espérances, guitare en main, chantait sous les fenêtres de sa bien-aimée, déclarant sa passion latine, son fin’amor, et attendant l’impossible réponse. Aujourd’hui, je mesure ma dette à l’endroit des troubadours, chantres de la Sodade, qui contribuèrent tant à me franciser.

Plus que tout autre, les troubadours jettent un pont entre les Hespérides et la France. Avec eux, je passais, sans discontinuité culturelle, de la capverdianité à la francité, depuis la Côte d’Ivoire. C’est à cette époque que je voulus, de façon obstinée, être musicien. Trois semaines durant, j’avais réclamé à mes parents une guitare, jusqu’à en tomber malade. Sur insistance de ma mère, mon père en acheta une. Ce fut ma première guitare. Alors, des heures, assis près du portail de notre villa, j’en jouais, pour me guérir de ce que je crois avoir été ma première « maladie » de troubadour. Je chantais pour une Dame, au vrai une petite krióla, Elvire, qui, de Dakar, venait d’arriver à Abidjan. Elle était si jolie, que je n’osais l’aimer.

Combien de fois, pensant à elle, j’en ai fredonné l’air et chanté les paroles ? J’étais déjà amoureux d’elle, pour l’avoir vue sur une photo, un ou deux ans avant. Mais l’amour jamais n’est donné. Il nous faut apprendre à aimer. Car l’amour n’a rien de spontané. Les vrais amants, comme l’enseigne Hölderlin, se rencontrent uniquement parce qu’ils se re-connaissent comme s’étant déjà connu2. C’est avec Rudel, de Ventadour et Ronsard, entre autres, que j’ai appris à comprendre et surtout à composer les paroles d’amour. C’est toujours vers eux que me renvoient les deux magnifiques chansons que je fredonne : L’amour est bleu et l’inégalé Aranjuarez Mon amour.

« Je leur dois, autant qu’aux philosophes, une part de mon inclination à rechercher les sens cachés et les significations celées des textes »

Au reste, sans les troubadours, nul ne peut évoquer la Sodade. Et la lecture des poèmes de Hölderlin qui, d’eux, a sans doute appris ce qu’est musiquer, le sacre des muses, et marcher en poétisant le monde, nous fait habiter la terre en poète. Et Suzette Gontard, la Diotime d’Hypérion, n’est-elle pas, proche de nous, la figure rajeunie de Hodierne et Aliénor ? Mais ma dette à l’endroit des troubadours ne consiste pas qu’en l’apprentissage puis la maîtrise des chants de l’amour. Je leur dois, autant qu’aux philosophes, une part de mon inclination à rechercher les sens cachés et les significations celées des textes. Ce sont eux qui m’ont préparé et exercé à l’herméneutique. Parfois, lorsque je découvre le sens des paroles d’un texte, comme eux, je m’exclame : trobar clus ! Et les Souvenirs souriants qui me font encore sourire, je me souviendrai, avec un joy (une joie) toujours recommencé, de toutes mes gaîtés d’écolier au spectacle madré de Guignol rouant de coups rudes l’injuste gendarme, lors des après-midis de classe primaire. Et le cirque Bouglione : fauves domptés et clowns hilarants !

Mais comment peut-il donc, un adolescent africain aux « aïeuls » gaulois, oublier ses deux premiers 45 tours en vinyle, sur la gaité et la peine : Les Comédiens d’Aznavour, qui m’ouvrirent à l’animation de quartier, et Le pénitencier de Johnny, sans doute le plus beau texte jamais écrit sur les peines d’amour et les risques d’incarcération de toute jeunesse incomprise ? Et qui fait écho à l’émouvant In the Ghetto du King, qui nous rapporte le désarroi d’une mère face à la naissance qu’elle donne à l’enfant qui n’a pas d’avenir. Terrifiant destin ! J’écoutais, des heures durant, mes deux premiers 45 Tours, avec le Tourne-disque Teppaz Oscar Lyon, de couleur marron, année 1963, de ma grande sœur Lucette. Et depuis, une fois l’an, veilleurs impénitents, rassemblés dans la nuit du souvenir de l’Espérance avec les miens, Tino Rossi me ressuscite aux tendres Noël de mon enfance, où le natal triomphe du cours du monde.

A suivre.

* Pierre Franklin Tavares est un philosophe et homme politique Français né à Dakar et de parents originaires de l’archipel du Cap-Vert.

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