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Tribune : La CEDEAO à la croisée des chemins

Après 46 ans d’existence, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) peut se réjouir de nombre de ses réalisations, notamment dans le domaine de la paix et de la sécurité, de la prévention, de la gestion et du règlement des conflits.

Par Paul Ejime*

Pendant plus de deux décennies après sa formation par le Traité de Lagos le 28 mai 1975, l’organisation de 15 pays dont le siège était à l’origine à Lagos, mais maintenant à Abuja, a été saisie face à la myriade de crises politiques et sécuritaires qui ont tourmenté nombre de ses membres. C’était au détriment de son programme principal de promotion de l’intégration économique, mais la préoccupation était alors compréhensible, étant donné que la paix, la stabilité politique et le développement économique sont étroitement liés.

Le Libéria avait allumé le feu avec sa guerre civile en décembre 1979, suivie par la Sierra Leone puis les crises en Guinée Bissau, plus tard en Guinée Conakry, en Côte d’Ivoire et dans d’autres pays.

En 1990, le Nigeria et le Ghana, avec le soutien de quelques autres dirigeants régionaux, ont mis en place la force régionale de maintien de la paix, le Groupe de surveillance du cessez-le-feu de la CEDEAO (ECOMOG), qui, avec le soutien de la communauté internationale, a mis fin aux guerres civiles au Libéria et en Sierra Leone. La CEDEAO a récemment mis fin à une mission similaire en Guinée Bissau, mais en a toujours une en Gambie.

L’organisation régionale a également fait d’énormes progrès dans d’autres domaines tels que son Protocole phare de 1979 sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement, ce qui en fait la seule région d’Afrique où les citoyens peuvent visiter et séjourner dans un pays autre que le leur. pendant au moins 90 jours sans visa. Également en 1979, la région a adopté le schéma de libéralisation du commerce de la CEDEAO (ETLS) pour promouvoir la coopération, l’intégration économique régionale et le marché commun.

Il y a également eu des progrès dans le développement des infrastructures, dans les projets de routes régionales, d’environnement, de pool électrique/énergie et de gazoduc, et d’autres programmes communautaires, ainsi que dans la synergie entre le genre et les affaires humanitaires, la collaboration sur les questions électorales à travers le réseau de la CEDEAO. Commissions électorales (ECONEC) et l’assistance électorale de la CEDEAO aux Etats membres.

La vague de démocratie pluraliste qui a balayé le continent africain dans les années 1990 a en fait commencé dans la région de la CEDEAO (Bénin), mais la région est depuis devenue l’épicentre des bouleversements socio-économiques, politiques et sécuritaires du monde.

Tous les États membres de la CEDEAO professent pratiquer un système de gouvernement démocratique, mais l’amère vérité est qu’au cours de la dernière décennie, la démocratie est en fait en régression dans la région en raison de la qualité de la gouvernance et des conflits électoraux déstabilisants et de la tendance des partis politiques au pouvoir à manipuler les constitutions nationales soit pour allonger le mandat présidentiel, soit en faveur du gouvernement au pouvoir.

L’intolérance politique et religieuse et les conflits ethniques sont également en augmentation, accentués par le taux élevé de chômage des jeunes, la pauvreté, les privations et la répression, avec même des coups d’État militaires qui refont surface !

En réponse à ces récessions, la CEDEAO, autrefois considérée comme un pionnier parmi les Communautés économiques régionales (CER) en Afrique, semble avoir perdu ses dents, devenant de plus en plus réactive et donc inefficace pour relever les défis régionaux et même ses propres défis existentiels.

Par exemple, il y a des conflits politiques couvant au Bénin, en Guinée Conakry, en Guinée Bissau, au Togo, en Gambie, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Le Mali a connu deux coups d’État militaires en neuf mois et le Niger a récemment signalé une tentative de putsch.

Le pronostic semble très sombre avec la crise financière mondiale en cours et les conséquences de la pandémie de COVID-19, n’arrangeant pas les choses.

Les observateurs attentifs de la CEDEAO attribuent la situation actuelle à une combinaison de facteurs, notamment la faiblesse, l’inefficacité et le manque de volonté politique des dirigeants. Ils avertissent qu’à moins que des mesures correctives drastiques ne soient prises, l’organisation pourrait devenir complètement hors de propos.

Le Nigéria, compte tenu de sa position stratégique en tant que puissance régionale et du rôle central qu’il a joué avec le Togo dans la création de la CEDEAO, a la responsabilité de travailler avec des États membres engagés et partageant les mêmes idées pour sauver la CEDEAO d’un effondrement imminent. Le même zèle qui a propulsé la naissance de l’organisation régionale doit être ravivé pour contrer toutes les forces qui s’opposent au projet d’intégration régionale.

La mission de sauvetage de la CEDEAO doit commencer sérieusement alors que les dirigeants régionaux se réunissent à Accra, au Ghana, pour leur sommet régulier, qui discutera de la sécurité régionale, des problèmes de santé et surtout de la réforme institutionnelle tant vantée.

Une partie des problèmes de l’organisation est liée à sa structure de gestion très lourde, à son système de recrutement défectueux, à un manque de capacités et à la non-utilisation du capital humain existant, à une rivalité sourde entre les groupes linguistiques et à des interférences externes.

Mais ceux-ci peuvent être abordés au niveau des chefs d’État et de la Commission de la CEDEAO.

Par exemple, la transformation du Secrétariat Exécutif de la CEDEAO  à une Commission en 2007, avec toutes ses bonnes intentions, semble avoir laissé place au gaspillage. Cette décision serait conforme à la structure de la Commission de l’Union africaine et de la Commission européenne. Mais ironiquement, la CEDEAO est plus ancienne que la Commission de l’Union africaine qui a vu le jour en 2002, et la Commission européenne souligne également son unité à travers la nomenclature de l’Union européenne.

La CEDEAO devrait évoluer vers une union et une intégration plus grandes conformément à son slogan d’une « CEDEAO des peuples au lieu de la CEDEAO des États ». Mais la Commission, qui comptait initialement sept commissaires plus un vice-président et un président, compte désormais 15 commissaires avec l’énorme augmentation des coûts de personnel et de fonctionnement et la tendance inutile de certains commissaires à fonctionner en vase clos, protégeant les intérêts nationaux au détriment de l’objectif communautaire. .

En outre, certaines personnes nommées par la loi suivraient prétendument les directives de leur gouvernement d’origine pour traiter les questions communautaires et considéraient donc l’organisation comme un « gâteau régional ».

Malgré l’opposition il y a deux ans, les 15 commissaires sont toujours en place et avec la crise financière mondiale exacerbée par la pandémie de COVID-19 ; de nombreux pays ont été durement touchés, dont le Nigeria, puissance économique régionale productrice de pétrole, principal contributeur financier de la CEDEAO.

L’implication est que la CEDEAO pourrait faire face à de graves difficultés financières, similaire à son expérience dans les années 1990 lorsque le Secrétariat exécutif s’appuyait sur le Nigéria pour le paiement des salaires du personnel.

Avec la rotation des postes statutaires de la CEDEAO, augmenter le nombre de commissaires à 15, même avec des ressources illimitées, n’a aucun sens économique. Mais si les États membres insistent pour avoir des commissaires en même temps, chaque membre devrait payer la facture, comme l’a suggéré le Nigeria. Cela évitera à l’organisation le fardeau financier inutile des salaires supplémentaires du personnel et d’autres implications financières d’une structure élargie, y compris de nouvelles directions, des locaux et des équipements de bureau, et des coûts de fonctionnement supplémentaires.

Un autre domaine de grave préoccupation pour la survie de la CEDEAO est sa progression insatisfaisante vers la réalisation d’un marché commun et d’une union monétaire unique, qui sont essentiels à l’intégration économique régionale. La France, agissant en collaboration avec la Côte d’Ivoire, a effectivement détourné le nom de devise proposé par la CEDEAO, ECO, pour remplacer le franc CFA, utilisé par les anciens États membres des colonies françaises de la CEDEAO.

Étant donné que la CEDEAO a été lente dans son programme de monnaie unique avec plusieurs reports pour son décollage, la décision de Paris et de ses alliés est non seulement de mauvais goût, mais ressemble à un stratagème pour saper le programme d’intégration de la CEDEAO. Il y a mille et un noms au choix, au lieu de substituer le franc CFA à l’ECO, alors que la France maintient sa mainmise sur le destin économique et financier de ses anciennes colonies et avec le projet d’ECO qui devrait être arrimé à l’euro.

Les changements de positions statutaires de la CEDEAO attendus en février/mars 2022 sont une opportunité en or pour des mesures drastiques et prospectives qui permettront à la CEDEAO de retrouver sa gloire passée et de faire de plus grands pas. Outre le recrutement de mains compétentes, les critères de recrutement pour la direction de la Commission et des institutions communautaires, y compris le président et les commissaires, doivent être plus rigoureux, plus fiables et axés sur les performances.

Il existe des cadres ou des instruments normatifs robustes, et si possible, c’est l’occasion d’effectuer les changements pertinents et d’entreprendre un exercice de nettoyage de la maison stratégique et d’installer un nouveau leadership efficace avec une vision, un dynamisme et la volonté politique de repositionner la CEDEAO.

Par exemple, pour faire face efficacement au malaise actuel de la région, la CEDEAO dispose d’instruments tels que la Déclaration des chefs d’État de 1991 sur les principes politiques réaffirmant l’engagement de la Communauté en faveur de la démocratie et du libre marché, le Traité révisé de 1993, qui a créé la Cour de justice de la Communauté et le Parlement de la CEDEAO, et le Protocole de 1999 relatif au Mécanisme de prévention, de gestion, de règlement, de maintien de la paix et de sécurité des conflits (ou le Mécanisme).

L’article 25 du Mécanisme prévoit la création d’un Conseil régional de médiation et de sécurité et des interventions de paix et de sécurité, y compris l’utilisation du Conseil des (Anciens) des Sages, pour la diplomatie préventive.

Il y a aussi le Protocole additionnel de 2001 sur la démocratie et la bonne gouvernance, qui fixe des critères de convergence constitutionnelle minimum pour l’adhésion à la CEDEAO basés sur les valeurs partagées de la démocratie et du marché libre, la séparation des pouvoirs, la participation populaire, le contrôle démocratique des forces armées et les garanties de libertés fondamentales.

Une disposition clé de ce protocole est la « tolérance zéro » pour le pouvoir obtenu ou maintenu par des moyens inconstitutionnels, qui a été suivie en 2008 par l’adoption du Cadre de prévention des conflits de la CEDEAO (ECPF) pour recalibrer l’architecture régionale de paix et de sécurité.

En appliquant la clause de tolérance zéro du Protocole additionnel, la CEDEAO a exercé une pression percutante sur les « régimes capricieux » pour qu’ils changent leurs habitudes par une combinaison de sanctions et de diplomatie préventive. Trois États membres – la Guinée Conakry, le Niger et la Côte d’Ivoire – ont été suspendus pour violation du protocole entre 2009 et 2011.

La Commission de la CEDEAO a également refusé d’envoyer des observateurs à l’élection présidentielle organisée par la Gambie en 2011 et a refusé de reconnaître le résultat de cette élection au cours de laquelle le président désormais déchu Yaya Jammeh a revendiqué la victoire. Bien plus tôt, la Commission avait résisté à une tentative de l’ancien président nigérien MamadouTandja de prolonger son mandat avec un changement constitutionnel douteux par le biais d’un référendum bâclé en 2009.

Mais des scénarios similaires ou pires se répètent actuellement dans la région, la CEDEAO semblant plutôt impuissante. Le problème n’est pas tant l’absence de l’instrumentalité habilitante, comme le manque de volonté politique et de leadership fort pour agir avec altruisme au nom des quelque 410 millions de citoyens de la Communauté. Mais il est temps d’agir maintenant plutôt que plus tard !

*Paul Ejime, Ngérian, auteur et ancien correspondant diplomatique/de guerre, est consultant en communication, médias, élections et affaires internationales.

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