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ActualitéL'editorial

Tribune Industrialisation et souveraineté : un même combat ‘Pour un plan industriel africain’

On me demande souvent ce que je fais dans la vie, moi, jeune ‘repat’ né au Sénégal, ayant étudié et travaillé en France et ailleurs en Europe, et de retour depuis deux ans au pays. On s’attend à ce que je réponde que je suis expert au service d’un ministère quelconque, cadre d’une institution bancaire – mes lunettes sans doute ! – ou, très souvent, jeune ‘geek’ avec un projet d’entrepreneuriat numérique. Et c’est souvent la surprise lorsque je réponds que je suis directeur industriel, travaillant sur plusieurs projets sur la plateforme de Diamniadio.

Par Ibrahima Sarr*

 

Première partie

 

Surprise parce que l’on pense qu’il n’y a pas grand-chose à faire en matière industrielle au Sénégal. Surprise aussi parce qu’on s’attend à ce qu’un directeur industriel soit âgé, chenu, un peu vieux jeu. Et que des jeunes s’orientent vers ce qu’on croit être les vrais secteurs d’opportunités, comme le numérique et la finance. Personnellement, je suis fier que Dakar soit un cluster tech, mais je n’imagine ni mon pays, ni l’Afrique à terme, en gigantesque plateau technique ou incubateur peuplé de seuls développeurs et développeuses. J’assume d’être du côté de la vieille économie malgré mon jeune âge. Je dirai, moi, que je suis du côté de l’économie réelle, qui a aussi et sans aucun doute besoin de technologie, mais surtout besoin d’industries. L’Afrique ne représentait en 2014 qu’1.6% de la valeur ajoutée manufacturière mondiale (Données UNIDO, 2017). De nos jours, l’industrie africaine ne représente que 25% du PIB africain (contre 31% en 1980) et ne génère que 700 dollars de PIB par habitant en moyenne, chiffre trois fois moins élevé que l’industrie latino-américaine ou que l’industrie en Asie de l’Est (Données Bearing Point, 2019). La conséquence est l’extrême dépendance de nos économies aux importations extérieures – et dans cette période de pandémie et de crise économique, cette dépendance a montré ses limites et son extrême dangerosité.  Je suis revenu en Afrique pour dire non au statu quo industriel. Je dis oui à l’industrialisation car elle est, selon moi, une nécessité et une opportunité économique telle qu’elle peut, à raison, devancer d’autres secteurs dans les agendas d’émergence et de développement.

 

Transformer les projets industriels en réelles opportunités économiques

 

Industrialisation égale création d’activité et d’emplois : voilà l’équation vertueuse que l’on entend souvent, chez les médias, les experts et les décideurs. L’industrialisation est certes une opportunité économique, mais pas à n’importe quelles conditions. Il faut comprendre les critères qui peuvent aujourd’hui assurer le succès d’un projet industriel, notamment en Afrique, pour pouvoir durablement changer la donne. Nous avons malheureusement beaucoup d’exemples de projets lancés, mais laissés sans suite ; de sociétés qui se sont trouvées dans de grosses difficultés, notamment dans le secteur textile, ici, au Sénégal, où le savoir-faire risque de disparaître sans unités de production pour l’appliquer ; ou d’autres encore qui ont dû carrément fermer au bout de quelques années seulement, comme Nestlé au Congo-RDC, ou procéder à de grosses restructurations, comme Heineken au Congo-RDC toujours, car les conditions économiques n’étaient plus réunies pour avancer, après l’augmentation des coût de facteurs de production stratégiques comme l’eau ou l’électricité.

 

 

Que faut-il donc pour réussir un projet industriel, quel qu’il soit et ‘transformer l’essai’ ? Les facteurs de production, liés aux conditions de marché et aux réglementations, sont importants. Au-delà, il faut se poser deux questions, la première étant celle de la réalité de la chaine de valeur que l’on peut mettre en place. Un projet industriel sera d’autant plus solide que la chaîne de valeur directe – association de partenaires, sous-contractants, et intrants locaux ou proches avec l’unité de production – et la chaîne de valeur indirecte – distribution, marketing seront solides. Ainsi autour d’une crème au beurre de karité, il y a bien évidemment des ouvriers qui récoltent, des opérateurs et des transformateurs agricoles, mais aussi un opérateur de transport, un expert de la certification et de la qualité, un expert marketing et webdesigner qui crée un site de vente en ligne, un expert en études marketing qui valide en permanence les préférences des consommateurs cibles, un opérateur de logistique et de traçabilité produit qui tous, peuvent travailler. La solidité de la chaine de la valeur – directe et indirecte – est un gage de succès quand on a su la penser en amont.

 

Seconde question à trancher pour tirer parti d’une opportunité industrielle, celle de la montée en gamme. Fabriquer localement, tout en important des intrants de très loin peut se révéler dangereux, et aboutir à des prix non-compétitifs, si les prix des intrants eux-mêmes fluctuent. De même, fabriquer localement des produits imaginés en dehors du continent mais sans transferts effectifs de technologie nous condamne à rester des ‘exécutants industriels’. D’accord pour nous approprier – comme cela a été le cas avec succès dans plusieurs pays africains, – le segment des masques de protection COVID. Mais, dans ce domaine, d’accord aussi pour tenter au plus vite aussi la production de tenues plus complexes, réservés aux soignants ou aux personnels très exposés. Il faut voir plus loin que nous ne le faisons généralement en Afrique. A cet égard, on peut évoquer certains débats, à l’aube de la mise en place de la future zone de libre-échange continentale, sur les règles d’origine et les définitions des produits ‘made in Africa’. Si une règle d’origine stricte est mise en place, exigeant un pourcentage élevé d’intrants africains, elle peut créer une situation difficile et faire peur – surtout lorsqu’on sait que la première étape industrielle en Afrique est souvent l’assemblage de composants étrangers. D’un autre côté, une telle règle peut constituer une obligation de montée en gamme, par la construction et la maitrise d’une chaîne de valeur locale, et par la mise en place d’un processus de révision, d’adaptation et de création de nouveaux produits pour justement, ‘rester dans la course’. Un projet industriel est par définition évolutif – et, sans aller jusqu’au bureau d’études intégré à l’usine, il faut se donner les moyens, même en tant qu’industriel, de comprendre son marché et la manière dont il va se transformer. Le produit fabriqué aujourd’hui n’est pas celui qui sera fabriqué demain – mais c’est celui de demain, et celui d’après-demain qui garantiront la pérennité des emplois créés. Sur le long terme, les exécutants industriels n’ont pas d’avenir. Les créateurs industriels, si.

 

Transformer les projets industriels en outils de souveraineté politique

 

Et c’est celui qui crée, qui détient le pouvoir. C’est ce que révèle en creux la crise du COVID-19. Le réveil est violent en mars 2020, tandis que le monde entier se rend compte que la Chine, est seule ou presque à pouvoir produire en masse ce dont tous les pays ont besoin : des masques, du paracétamol, des équipements de protection pour les soignants. Si les pays développés – déjà industrialisés mais qui se rendent compte qu’un virage trop fort vers la netéconomie et les services peut se révéler à double tranchant – décident finalement de réindustrialiser pour retrouver rien moins que leur souveraineté médicale, les pays en développement que nous sommes ne devraient-ils pas en faire autant ?

 

La vérité est que nous avons une occasion unique d’industrialiser l’Afrique et de l’industrialiser de la bonne manière. En effet, à présent qu’il est devenu plus difficile, logistiquement et financièrement, d’importer sur le continent, nous avons la possibilité d’investir une foule de secteurs. Il y a la santé bien évidemment, mais plus largement tout ce qui touche à la vie quotidienne des gens. Aujourd’hui mes équipes au sein de Multi-Industries Group accompagnent l’équipe enthousiaste d’Afritex sur un projet prometteur de confection de tenues scolaires ‘made in Sénégal’, avec le soutien du Partenariat pour la Mobilisation de l’Epargne et le Crédit au Sénégal (PAMECAS), très engagé dans la finance de proximité. Autre exemple, le projet de la Société de Développement pour l’Emergence du Sénégal (SDES) de favoriser le développement du port de Kaolack grâce à la création d’une unité de fabrication d’engins, d’équipements agricoles et de voitures. A tous ceux qui ont des idées et de l’énergie, je dis : allez-y, et surtout dépêchez-vous. Si nous n’agissons pas maintenant pour construire nos propres unités industrielles, alors dans un an, dans dix-huit mois, dans deux ans, ceux qui exportaient vers le Sénégal auront repris leur activité – cette fois en produisant directement ici. Alors, si rien n’a été fait, nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer. Et nous pleurerons d’autant plus si jamais sont importées certaines approches qui pourraient nous porter préjudice à terme – car l’Afrique n’a pas à répéter les erreurs du passé. Pour moi, la notion d’usine polyvalente, non polluante, connectée – ‘digitally-enabled’ comme on dit ! – n’est pas un vain mot. En associant le savoir accumulé depuis deux siècles d’industrialisation sur tous les continents avec les caractéristiques africaines – notamment l’opportunité qu’offre l’approvisionnement en électricité d’origine renouvelable – on peut construire cette usine du futur, efficiente, bas carbone. C’est cela, bien industrialiser. Créer des lieux de travail qui seront des lieux de vie, de partage, de productivité, de fierté collective, de créativité. Et non pas des ‘sweatshops’ comme en voit encore trop dans les pays en développement.

 

*Ibrahima Sarr est Directeur général, Multi-Industries Group

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