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Tribune Industrialisation et souveraineté : un même combat ‘Pour un plan industriel africain’

Si nous assemblons, confectionnons, fabriquons des produits ‘made in Africa’ pour les africains, nous allons regagner la seule souveraineté qui compte, la souveraineté économique. Nous devons approvisionner nos pays et notre continent. Nous devons donner corps à la zone de libre-échange continentale, car en vérité cet accord – ô combien stratégique – a pour objet de favoriser la libre circulation de marchandises…qui n’existent pas encore, et pour cause ! 

Par Ibrahima Sarr*

 

Deuxième partie

 

 

Si toutefois nous développons une capacité industrielle, au Sénégal et ailleurs en Afrique, alors nous serons autonomes ; nous nous serons plus des ‘price-takers’ mais des ‘price-setters’ – ceux qui fixent les prix. Nous créerons notre propre marché de consommation et tirerons parti des 1,2 milliards de consommateurs que nous sommes. Nous changerons le regard de ceux qui nous approvisionnent aujourd’hui. Nous discuterons avec les partenaires étrangers de l’Afrique sur un pied d’égalité, et proposerons notre savoir-faire et notre – nouvelle – valeur ajoutée. Nous n’en serons plus à accepter des prêts lourds à rembourser en échange d’infrastructures ; nous donnerons à notre continent la place qui lui revient dans l’économie mondiale.

 

Je rêve du jour où nous pourrons faire visiter nos usines de dernière génération et en faire des modèles. Du jour où nous accueillerons des ingénieurs venus de France, d’Inde, des Etats-Unis, de Corée du Sud ou du Mexique, pour apprendre ‘ce qui se fait de bien en Afrique’. Du jour où des produits conçus en Afrique de l’Ouest trouveront un marché dans d’autres régions du monde – émergentes ou déjà émergées ! Où nous aurons nos propres instituts de formation industrielle, avec des jurys africains qui examineront des dossiers de candidats venus d’ailleurs, car nous pourrons alors enfin, nous aussi, choisir les jeunes ingénieurs que nous voudrons former – et les transformer, de retour chez eux, en ambassadeurs du savoir-faire ‘made in Africa’ dans une logique d’influence économique. Je rêve du jour où non seulement nous aurons compris les règles du jeu, mais où nous saurons les fixer. 

 

Pour un réveil industriel : tous à la planche à dessin vers des plans d’action régionaux

 

Sortons du rêve et réveillons-nous ! Est-ce que nos hommes et femmes politiques ont véritablement compris cet enjeu ? Certes, les problèmes sont vastes : accès aux services de base, maladies, enjeux sociaux, développement humain, éducation – et en écrivant ces lignes j’en suis particulièrement conscient, travaillant moi-même avec une association, Actions pour l’Espoir, qui s’active au Sénégal et en Gambie dans la construction de puits, d’écoles, de cases de santé, et parraine également des orphelins. Mais je le dis haut et fort : nous ne devons pas nous tromper dans la hiérarchie des problèmes. L’industrialisation doit être une priorité. Absolue.

 

Bien évidemment, il ne sera pas facile de faire évoluer les choses et d’entrer dans une logique d’action et de recherche de résultats dans ce domaine, et ce d’autant plus qu’en matière industrielle, il faut voir loin, penser simultanément construction d’unités, sélection de produits pertinents, formation professionnelle. Il faut aussi penser à ceux qu’un programme d’industrialisation et de production endogène pourrait mécontenter – car l’importation de denrées et de produits fait beaucoup d’heureux aujourd’hui, c’est une réalité. D’autres opportunités seront créées pour remplacer celles qui existent aujourd’hui – les bureaux de contrôle et d’inspection des importations peuvent, par exemple, devenir de nouveaux experts panafricains en traçabilité et en logistique. Le changement, le réveil industriel est aussi affaire de pédagogie.

 

Tout ceci annonce un programme lourd, difficile à l’échelle d’un seul pays. La bonne nouvelle, c’est que toute l’Afrique se réveille, et que la zone de libre-échange continentale africaine se met en place. Nous pouvons travailler ensemble ; nous pouvons définir des avantages concurrentiels par pays pour ne pas entrer en concurrence entre nous ; nous pouvons mutualiser les fonds – publics, issus de lois de finances locales ou de bailleurs de fonds internationaux – pour la création d’instituts qui accueilleront nos jeunes. Nous pouvons structurer des chaines de valeur sur plusieurs pays – et peut-être aurons-nous bientôt, chez Afritex, des producteurs de cotons béninois comme fournisseurs. Nous pouvons créer des liens solides entre les futurs hubs industriels et les hubs technologiques pour que des solutions numériques ‘made in Africa’ accompagne l’économie réelle sur le continent – et je suis certain qu’au-delà des applications visant les consommateurs, il y a un marché incroyable pour les développeurs numériques qui veulent avancer en B2B avec nous, les industriels. Nous pouvons nous poser les bonnes questions maintenant et penser de manière structurée et efficace. Nous avons tellement à construire qu’il y a de la place pour tous. La concurrence ne doit pas être un frein ni inspirer notre logique de travail. Tous les pays du continent peuvent tirer parti de cette approche, si un dialogue efficace et des plans concertés, à l’échelon des régions, sont mis en place.

 

Alors, tous à la planche à dessin. A nous de passer de « l’Afrique que nous voulons » de l’agenda 2063 de l’Union africaine, à « l’Afrique où nous vivons ».Et il faut que les acteurs industriels – de toutes tailles, et pas uniquement les plus gros – puissent travailler mieux et de concert avec les décideurs politiques. J’appelle de mes vœux, dans chaque région du continent, la création de groupes de travail régionaux, et multidisciplinaires, associant ministères de l’industrie, ministères de l’emploi, fédérations professionnelles, banques et bailleurs de fond régionaux, experts financiers capables de nous aider à élaborer une vraie fiscalité pro-industrie, mais aussi représentants des clusters tech, afin de travailler sur des propositions concrètes et opérationnelles dans le cadre de la ZLECA et définir dans chaque région : les secteurs prioritaires d’industrialisation, les pays clés devant se lancer en premier parce qu’ils sont une zone de chalandise réelle, la stratégie régionale de spécialisation, les besoins en termes de développement et transferts de compétences – les pays les plus industrialisés en Afrique aujourd’hui ayant certainement un rôle à jouer. Travaillons ensemble, développons des recommandations inspirées du terrain dans chaque région dans un premier temps et avançons ensuite vers une coordination panafricaine. Jouons collectif.Dans toute l’Afrique, la stratégie du silo, pays par pays, chacun avec « son » plan industriel porté dans des frontières nationales, validé par un grand cabinet de conseil international pas toujours au fait des réalités, souvent difficile à financer, et rédigé parfois juste pour satisfaire des objectifs politiques ponctuels sans démarche de suivi, a montré ses limites. Les silos nous fragilisent, car ils laissent la part belle aux pays qui exportent vers l’Afrique.

 

La vraie puissance est collective. Et l’industrialisation du continent est la plus belle aventure collective à laquelle nous pouvons participer.

 

Ibrahima Sarr, Directeur général, Multi-Industries Group

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