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Mohamed Zoghlami : De Facebook à META, quels enjeux pour l’Afrique ?

L’annonce du changement de nom, de Facebook en Meta, intervient dans un contexte très tendu pour l’entreprise californienne, avec des actions et plaintes d’associations de consommateurs dans l’Union européenne, mais aussi après une série de pannes, et le scandale des “Facebook Files”, accusations portées par une lanceuse d’alerte selon qui Facebook fait tout pour rendre les adolescents accros aux réseaux sociaux….

Par Mohamed Zoghlami

Tout le monde s’interroge, Facebook tente-t-il de sortir de la zone de turbulence qu’il traverse en créant une diversion ?

Certes le groupe est fragilisé, son modèle est fortement critiqué, changer de nom ne change pas la réalité…

Au-delà du changement de nom de Facebook, qui n’est pas que cosmétique, c’est donc la nouvelle stratégie, vision qui questionne. Derrière cette annonce se joue l’Internet du futur, Facebook promet de nous transporter dans un monde virtuel encore jamais exploré.

En étant le premier à communiquer aussi intensément sur le Metaverse, en citant des investissements records en milliards USD, en voulant recruter 10 000 ingénieurs en Europe, Mark Zuckerberg prend position, et il affirme haut et fort….

Que doit-on penser ? il faut être réaliste, et voir au-delà du nom, si cette idée nous paraît aujourd’hui disproportionnée, saugrenue,  parfois à la limite de la science-fiction quand on voit les présentations vidéo du lancement, qu’en sera-t-il demain ? 

Souvenez-vous, il y a quelques années ce que l’on pensait de la téléphonie mobile, d’Internet et de leurs conséquences sur le lien social….

Une entreprise du futur, une entreprise du Metaverse

En révélant son nouveau logo du groupe, une icône rappelant un symbole de l’infini, bleue, et nommant le nouveau Groupe Meta , signifiant en grec “au-delà”, Mark Zuckerberg réorganise son groupe pour se tourner vers son objectif , le Metaverse.

“À l’heure actuelle, notre marque est si étroitement liée à un produit qu’elle ne peut pas représenter tout ce que nous faisons aujourd’hui, et encore moins à l’avenir”, a déclaré Zuckerberg.

En 2015, Google, après une série d’acquisitions et d’ambitions, d’activités nouvelles, s’était entièrement restructuré sous une société holding appelée Alphabet… et Meta ne concernera uniquement que le groupe.

Les Facebook, Instagram, WhatsApp resteront inchangé.

Par Meta, on tente de faire oublier les déboires actuels, d’isoler la réputation négative de Facebook afin qu’Oculus, Instagram, WhatsApp, etc. ne soient pas associés à la même crise sociale et réglementaire et se projeter dans ce qui pourrait constituer une véritable “révolution technologique”, le Metaverse.

Le Metaverse, contraction de méta-univers «metaverse» en anglais, est une sorte de doublure numérique du monde physique, accessible via Internet. Meta, «au-delà de» en grec, et «verse» pour l’anglais « universe ». 

Aussi futuriste qu’il puisse paraître, le concept de « Metaverse » n’est pas nouveau,  ce réseau ultra-connecté et interactif est mentionné pour la première fois en 1992, dans le roman de science-fiction « Snow Crash », de Neal Stephenson. 

Il désigne un univers virtuel en trois dimensions dans lequel on peut évoluer et échanger via un avatar ou un hologramme, notamment grâce à la réalité augmentée et à la réalité virtuelle. Le film « Ready Player One », réalisé en 2018 par Steven Spielberg et inspiré du roman éponyme d’Ernest Cline, y fait lui aussi longuement référence.

L’idée sous-jacente, implicite, c’est de générer un univers virtuel entièrement numérique mais connecté au monde réel. Ce dernier nous permet d’interagir en générant des activités de tous types, des jeux, du divertissement, travailler, acheter des biens ou des services numériques, aller à un concert virtuel, faire un voyage en ligne, acheter et essayer des vêtements numériques.…

Quelle est la vision de Facebook  ?

En investissant pas moins de 10 milliards de dollars sur cette doublure numérique du monde physique, accessible via Internet, Mark Zuckerberg fait le pari de relancer son réseau social Facebook dont le modèle outre le fait d’être fortement critiqué, semble stagner.

Si Facebook espère démultiplier les interactions humaines, en les libérant des contraintes physiques, via internet et révolutionner les habitudes des consommateurs, ce n’est pas par altruisme et désintéressement.

Malgré ces 3 milliards d’abonnés et sa valorisation boursière actuelle de 900 milliards de dollars USD,
Facebook semble vaciller.

Le réseau social le plus utilisé au monde est de plus en plus concurrencé par de nouvelles applis, fun et ludiques, qui séduisent les millennials, tels TikTok, Instagram. Facebook a vieilli et son public aussi, les jeunes s’en éloignent doucement menaçant sa rentabilité.

En mettant en avant Meta, Mark Zuckerberg s’affranchit progressivement de Facebook, il semble ainsi vouloir se concentrer sur l’obsession du moment, la réalité virtuelle et le Metaverse, à la vision plus futuriste, attrayante, mais aussi plus risquée.

Dans cette vision tout est très axé sur le jeu vidéo, les relations sociales positives, la culture, loin de ce qu’est Facebook aujourd’hui.

En créant ce monde virtuel totalement connecté, en souhaitant promouvoir de nouvelles formes d’interactions sociales, en se libérant des contraintes physiques, Mark Zuckerberg ne veut pas simplement  créer une nouvelle expérience formidable, mais aussi « une vague économique qui pourrait favoriser des opportunités pour les gens dans le monde entier », démultiplier les nouveaux services, notamment de e-commerce, où les marques, les entreprises pourront vendre des biens virtuels, des services, avec en arrière-pensée de nouvelles sources de revenus, au moment où la publicité ciblée, qui fait vivre le groupe, est de plus en plus encadrée. 

Dans sa décision de changer de nom, Mark Zuckerberg a perçu les opportunités de croissance, et repositionne Facebook au-delà d’un simple réseau social, mais comme une entreprise technologique du futur. “A partir de maintenant, nous allons d’abord être Metaverse, pas Facebook”, a-t-il déclaré. “J’espère que les gens connaîtront la marque Meta et l’avenir que nous défendons.”

Mais derrière toutes ces annonces autour du Metaverse, se joue également une partie de poker menteur. En effet, d’autres acteurs et pas des moindres, géants du jeu vidéo et des réseaux sociaux se disputent l’attention des internautes depuis des années. Meta ne s’inscrit-il pas dans cette nouvelle mouvance et ne cherche t’il pas à combler son retard par des investissements massifs ?

Mais surtout Meta parie que demain l’entrée du net, ne sera plus le PC comme c’était le cas hier, ni le smartphone comme aujourd’hui, mais des lunettes ou d’autres objets connectés fabriqués et commercialisés par Meta.

Le Metaverse ressemble-t-il à la vision de Facebook ?

Le projet présenté par Facebook est loin de faire l’unanimité à travers le monde, l’utopie technologique a du mal à convaincre, mais qui sait ce que nous réserve le futur ?

Mark Zuckerberg a tenu à souligner que, le Metaverse « ne se limite pas à une seule entreprise, et chacun d’entre nous est nécessaire pour le réaliser ».

Effectivement de nombreuses sociétés ont commencé à poser les premières pierres d’univers parallèles où les utilisateurs peuvent mener une seconde vie propre. Des mondes virtuels, mais avec une économie en tant que telle et qui débouche sur des revenus bien réels.

Les mondes numériques imaginés par Sandbox et Decentraland, permettent ainsi aux développeurs et aux joueurs de gagner de l’argent pour eux-mêmes, avec une infrastructure bâtie sur la cryptomonnaie et plus ouverte que Meta.

Sur Decentraland à l’aide de la crypto MANA, on peut s’acheter des vêtements, des maisons et les décorer avec des objets de collection. Fin septembre, Snoop Dogg s’est associé à The Sandbox pour reconstruire son manoir réel sur le métaverse NFT de la plate-forme.

La monétisation de ces espaces commence à donner naissance à des sociétés immobilières Métaverse, la première étant Metaverse Property. 

Le concert de Travis Scott sur Fortnite en avril 2020, et ses quelque 27,7 millions de spectateurs, qui a généré plus de 5 milliards de dollars de CA, ou encore celle de la chanteuse Ariana Grande, qui a réuni pas moins de 78 millions de personnes sur un auditorium virtuel, permettent de réaliser la portée et donc la monétisation potentielle de ce monde virtuel rêvé par Facebook.

Epic Games avait annoncé au printemps dernier qu’il avait réuni un milliard de dollars dédié à développer sa vision du Metaverse, en concurrence frontale avec Roblox, une autre société du jeu vidéo, qui profitant de la crise du Covid, voit se connecter plus de 40 millions d’utilisateurs quotidiennement  (de deux fois plus qu’il y a deux ans) dont une grande partie est mineure.

Minecraft fait parfois de même et a notamment proposé, à ses joueurs, un événement de musique électronique avec plusieurs centaines de DJ en juin 2020, et sur Animal Crossing, on avait assisté à des remises de diplôme.

Ce qui fait la force et l’intérêt de Fortnite, Roblox, Minecraft, c’est qu’ils ne sont pas linéaires comme les jeux traditionnels et offrent de multiples possibilités aux joueurs de visiter des espaces, univers créés par les gamers eux-mêmes.  

La vision de Roblox est de créer une plateforme partagée immersive, dans laquelle il est possible de vivre des millions d’expériences 3D, que ce soit pour apprendre, travailler, jouer, créer ou encore socialiser.

Par la voix de Satya Nadella, Microsoft a indiqué, outre le développement de Minecraft, s’être positionné sur le « Metaverse d’entreprise » sans donner plus de précisons, ce qui souligne l’ADN et le stratégie « B to B » du groupe.

Nvidia, dit, lui, avoir pour ambition de « rassembler les mondes 3D dans un univers virtuel commun » via sa plateforme Omniverse lancé en 2020.

Le Metaverse s’impose déjà comme une vitrine de choix pour les entreprises. 

Les marques de luxe, sont déjà dans la course aux actifs virtuels. Sur Roblox, un espace virtuel baptisé « Gucci Garden » était disponible et Gucci a également sorti une édition limitée de sacs virtuels dans le jeu, qui se sont vendus à plus de 4000 dollars.

Alors si la pandémie a démocratisé les relations humaines à distance, et les jeux basés sur la création d’un monde virtuel, elle a également banalisé l’usage des monnaies virtuelles. L’émergence des cryptomonnaies pourrait aussi jouer un rôle clé dans le développement du Metaverse, notamment via les NFT.

Une start-up française incubée à Polytechnique, Mainbot, vient d’annoncer la création de son propre Metaverse, le Winkyverse. Son ambition est de créer un univers numérique pour initier les enfants aux technologies encore méconnues comme la blockchain, la cryptomonnaie ou encore les NFT.

Si le Metaverse est l’endroit où les gens passent du temps, alors c’est là que l’économie réelle voudra être. La guerre pour concevoir le ou l’un des Metaverses de référence ne fait que commencer….

Le Metaverse, un concept universel ?

Selon un récent rapport de Bloomberg Intelligence, le marché du métaverse pourrait représenter 800 milliards de dollars en 2024, et l’on comprend pourquoi qu’il n’y a pas que Facebook qui travaille sur un projet de Metaverse.

Ce n’est pas un hasard si le Metaverse a gagné en popularité, intérêt, la pandémie de Covid-19 ayant considérablement restreint les activités dans le monde physique, entraînant une demande accrue pour le monde virtuel. 

Et ce monde virtuel qui permet aux gens de parcourir la planète assis dans leur fauteuil préfigure ce que certaines personnes espèrent voir à l’ère post-pandémique. 

Alibaba, la plateforme de e-commerce chinoise, a enregistré plusieurs marques comme Ali Metaverse, Taobao Metaverse, de même que Tencent, leader chionis du jeu vidéo qui a déposé début septembre Timi Metaverse,  Kings Metaverse et a même investi dans Wave, un organisateur de concerts virtuels.

Le Metaverse semble générer un véritable engouement auprès des entreprises technologiques chinoises, preuve que le sujet intéresse.

Les plateformes Kuaishou (application de partage vidéo semblable à TikTok), iQiyi (détenue par Baidu) ou encore Li Auto, un constructeur de voitures électriques ont également déposé leurs propres marques en Chine. ByteDance (TikTok) a acquis une société de réalité virtuelle du nom de Pico pour à 772 millions de dollars.

Roblox et Tencent ont annoncé en 2019 un partenariat stratégique pour aider à alimenter la prochaine génération de créateurs chinois. 

Devenir le pionnier d’un tel marché pourrait bien permettre à n’importe quelle entreprise de se positionner comme le leader du monde virtuel.

Mais se pose déjà un problème majeur pour ces sociétés, car la Chine vise à réduire la dépendance aux jeux et interdire les crypto-monnaies sachant que les premiers Metaverse se sont bâtis sur ces deux principaux éléments. 

La loi sur la sécurité des données entrée en vigueur en Chine accentue le contrôle du gouvernement sur le secteur du numérique. 

Selon The Korea Times, le ministre sud-coréen des Technologies de l’Information et de la Communication a rallié 17 entreprises de pointe pour collaborer autour de la création de nouvelles technologies propices au lancement d’un Metavers et leur a alloué 7 milliards d’euros.

Ces entreprises et groupes industriels œuvreront ensemble pour étudier et comparer les différentes tendances et technologies en rapport avec le Metavers, tout en examinant les enjeux éthiques et culturels du marché. En parallèle, différents projets seront lancés conjointement avec le soutien du ministère. 

Le réseau social japonais GREE a annoncé également le lancement de son activité de Metaverse, l’Europe ne sera pas en reste, mais qu’adviendra-t-il de l’Afrique ?

Quelle place pour l’Afrique dans la vision du Metaverse par Facebook ?

Dans mon précèdent article (l’Afrique sera-t-elle au RDV de la prochaine étape numérique : le Metaverse ?) paru dans ANA, je m’étais penché sur ce que pourrait être un Metaverse africain.

Mais ici, je m’intéresserai plus à la vision de Mark Zuckerberg, ses conséquences et ses enjeux pour le continent.

Un premier point à attirer rapidement mon attention, Facebook veut embaucher 10 000 ingénieurs en Europe pour développer son projet, sachant que l’Europe va connaître une pénurie de 500 000 emplois numériques par an dans les prochaines années selon Digital Skills and Jobs Coalition que des milliers d’offres dans le numérique sont non pourvues actuellement. Alors ou trouver ces ingénieurs ?

Si Facebook et les entreprises américaines attirent les meilleures compétences, il est clair que l’Europe viendra chercher comme elle le fait aujourd’hui les talents et compétences africaines, au détriment une nouvelle fois d’un secteur clé du développement africain.

Pourquoi continuer d’investir dans le capital humain, si on ne peut retenir et attirer les talents africains, un levier important pour mener à bien la transformation digitale du continent.

L’Afrique doit créer des emplois en nombre pour tirer les bénéfices du dividende démographique lié à une forte population d’âge actif. 

Ainsi si, Internet offre la possibilité de travailler à distance, battons-nous pour que les grandes entreprises internationales créent des emplois sur le continent, travailler ensemble est une bonne façon de transférer la technologie en Afrique. 

Le Metaverse risque de générer une hausse colossale de la consommation d’énergie, de télécommunication et d’échanges de données, entrainant des émissions de gaz à effet de serre.

Le numérique devrait consommer à lui seul 20% de l’électricité mondiale d’ici 2025 et représenter 14% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2040, contribuant ainsi à alimenter un réchauffement climatique dont l’Afrique subit d’ores et déjà les conséquences de façon disproportionnée.

Comme pour toutes les technologies émergentes, il est important de prendre en compte les implications sociétales et politiques du Metaverse ainsi que les manières dont les populations peuvent être affectées de manière variable par le déploiement de cet univers virtuel.

Se pose alors la question de l’acceptation, de l’adaptation du Metaverse au contexte africain. Quels usages déployer, quels sont avantages productifs et l’impact sociétal.

Comment intégrer ce concept, alors que la priorité des États africains est ailleurs, focalisés sur l’urgence des besoins que sont la santé, l’agriculture, l’éducation, les transports, l’inclusion sociale et financière.

Pour pénétrer cet univers immersif,  il faudra du matériel fiable et peu onéreux, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, tandis que la réalité virtuelle si elle s’avère primordiale pour Meta, elle est presque inexistante sur le continent ou rare sont les services proposés. Quelques initiatives ont émergé, comme le Festival Fakugasi en Afrique du Sud, le DigiArt Living Lab de Tunisie, l’AR/VR Africa Community qui regroupe les « créateurs de contenu, les passionnés, les créatifs, les développeurs et les technologues qui souhaitent faire la différence avec la réalité virtuelle et augmentée.

Également de nombreuses startups se sont lancées dans des applications de réalité virtuelle pour promouvoir le tourisme culturel, visite de musée, reconstitution de site archéologique en 3D.

De plus, ce qui inquiète les africains, sera la question des données gigantesques que ce nouveau monde en ligne lié aux géants des médias sociaux et du jeux vidéo vont générer. 

L’Afrique risque de devenir une industrie extractive au profit des GAFAM et BATX…

Conscient que le Metaverse ne sera pas construit du jour au lendemain, que Facebook aura besoin de partenaires pour mieux le rendre interopérable, il a décidé d’investir 50 millions de dollars dans des projets de Metaverse pour les pays émergents.

C’est ainsi que Facebook vient de s’associer avec des organisations comme Africa No Filter, Electric South et Imisi3D sur un projet de narration numérique à technologie immersive appelé “Amplifying African Voices” (“Amplifier les voix africaines”, NDLR).

Mais l’Afrique, malgré ses difficultés réussit toujours à innover, et c’est ainsi que vient d’être lancé Africarare , le premier Metaverse sud-africain. Cette expérience immersive passionnante de réalité virtuelle 3D apporte un tout nouveau marché Metaverse qui présentera le meilleur de la créativité africaine et fournira une nouvelle plate-forme pour les artistes africains. 

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