ActualitéL'editorial

Tribune- Anne-Elvire Esmel « Aux africains d’écrire l’histoire de la ZLECAf… »

La ZLECAf est un moment historique pour l’Afrique – et en vérité, il y a différentes manières de raconter l’histoire de la ZLECAf...

Il y a d’abord l’histoire des progrès. Une histoire théorique il est vrai, nourrie de modèles mathématiques et économiques, de calculs, et de principes élaborés dans d’autres contextes. Et l’on entend que le libre-échange peut sauver le continent ; le revenu du continent pourrait augmenter de 445 milliards de dollars d’ici à 2035[1] ; les exportations du continent pourraient augmenter jusqu’à 560 milliards de dollars dans la même période notamment grâce à sa révolution industrielle et ses nouvelles capacités de production[2]. Sur le plan humain enfin, les chiffres sont aussi encourageants, quoique modestes au final au vu de la situation des populations africaines. Mais tout de même, on estime que 30 millions d’africains pourraient sortir de l’extrême pauvreté tandis que les revenus de 68 millions d’entre eux seraient améliorés[3].  L’histoire des progrès est parfois jugées naïve, reposant sur trop de postulats et sujette dès lors à caution ; elle est aussi extrêmement abstraite et n’aide pas véritablement les africains à s’approprier la ZLECAf. Cette histoire des progrès présente néanmoins un avenir positif pour les pays du continent ; tous ces chiffres évoquent en creux des opportunités, des chemins possibles. 

Après tout, pourquoi pas ? Car la ZLECAf, c’est aussi une histoire des possibles. Elle commence en 2012, lorsque l’Union africaine engage le processus de réflexion visant à concevoir ce que pourrait être un marché commun africain. Elle se poursuit en 2016 avec l’organisation du premier forum dédié rassemblant les états du continent, avec l’adoption du projet d’accord-cadre en décembre 2017 sous l’impulsion déterminée de Mr Mahamadou Issoufou, alors Président du Niger et Champion de la ZLECAf. Elle culmine une première fois  en mars 2018 – les représentants des états africains tous conviés à Kigali, pour signer les instruments clés de mise en place de la ZLECAf, la Déclaration de Kigali, le Traité ZLECAf bien sûr, mais aussi pour ceux qui comprennent qu’un traité sur la libre circulation des biens et des marchandises ne peut pleinement se réaliser sans que les hommes et les femmes soient aussi libres de leur mouvement, le Protocole sur la libre circulation des personnes et la liberté d’établissement. Vous souvenez-vous de ce jour? Le Kigali Convention Center bruissant de toutes part, les visages souriants et le sentiment d’un immense travail déjà accompli, les délégations refusant d’aller déjeuner pour que leurs membres puissent prendre en photo le moment où leur pays signerait, lui aussi, les trois instruments, et envoyer le cliché mémorable chez eux. Et puis cette histoire des possibles continue – avec quelques hoquets cependant. Retour à Niamey pour célébrer l’entrée en vigueur du Traité en juillet 2019 ; COVID-19 ; report du commencement effectif des échanges ; report des négociations sur les protocoles clés sans lesquels la ZLECAf ne saurait bien fonctionner – concurrence, propriété intellectuelle, politique d’investissement et e-commerce. Mais ils restent bien à l’agenda – pour la fin 2021. 

Ces retards alimentent cependant une autre histoire, l’histoire des échecs. L’histoire déjà écrite qui tire de chaque péripétie de la mise en place de la ZLECAf matière à démontrer que non, cela ne marchera pas, que non décidément, c’est trop beau pour être vrai – c’est trop beau ‘pour les africains’. Car cette histoire des échecs est souvent écrite en-dehors du continent. On parle de la difficulté à s’organiser et à décider sur les points clés – par exemple, ceux à l’agenda des protocoles en discussion. On parle aussi du moment où les états se réveilleront et réaliseront, pour ceux qui dépendent essentiellement des revenus douaniers – il y en a beaucoup – , qu’ils ont érodé leur base de recettes et que le plan ZLECAf ne sera pas effectif en un jour, et que, dans l’incertitude, ils ont peut-être intérêt à faire marche arrière. On critique, à juste titre, la confusion à venir pour les opérateurs économiques dans la ZLECAf, confrontés à un mille-feuille administratif, mêlant règles des RECs, règles ZLECAf, et accord préférentiels bilatéraux pas forcément interrompus. On parle aussi du fait que les règles pourraient aussi favoriser des acteurs non-africains davantage que ceux du continent – parce qu’ils ont la capacité de se préparer, d’optimiser leur circuit de distribution au sein du continent. On parle enfin du fait qu’on ne peut pas rêver trop : les barrières non tarifaires vont demeurer malgré tout pour une part significative, peut-on lire, de telle manière qu’elles finiront par compenser les effets positifs de la ZLECAf. L’histoire des échecs est importante à plusieurs titres : parce qu’elle influence les perceptions africaines sur le continent et fait douter; parce qu’elle peut aussi servir d’alerte et de ligne rouge à ceux qui ne se résignent pas à ce qui est ‘déjà écrit’.

En tant qu’africains, nous avons le choix. Nous ne sommes liés par aucun scenario, et surtout pas par celui de l’échec. Nous pouvons écrire l’histoire que nous voulons – à condition, bien évidemment, d’en avoir la volonté et d’avoir compris que l’intégration africaine peut être une occasion unique pour le rebranding Africa – pour changer l’image de l’Afrique, d’abord aux yeux des africains. Ceux qui doutent et voudraient changer de paradigme ; ceux qui sont convaincus du potentiel de leur mère-patrie mais ne voient pas les choses avancer assez vite. Le problème est de traduire tous les possibles qu’ouvre la ZLECAf en visions que chacun et chacune puisse s’approprier. Sous peine de se trouver rapidement dans la situation de l’Union européenne : une zone de libre-échange efficace, articulée autour d’un vrai droit européen où les sanctions existent, un espace de prospérité, une relatif succès économique qui a beaucoup protégé ses habitants lesquels en ont pourtant une vision nuancée voire négative, la considérant comme une entité lointaine, inefficace, attachée à certains intérêts.  Comment incarner la ZLECAf ? C’est une question essentielle et peut-être l’un des enjeux du succès de la ZLECAf sur le long terme. 

« La réponse à cette question clé pour chaque africain : ‘mais qu’y a-t-il pour moi dans cette ZLECAf’ n’estpas facultative. Ce travail de pédagogie n’est pas ‘facultatif’ – si l’on veut que les premiers acteurs de la ZLECAf, entrepreneurs et entrepreneuses de toute taille issus du continent, entrent dans le jeu du marché commun africain »

Essayons d’y réfléchir – dès maintenant. Et considérons non seulement le Traité ZLECAf en l’état, axé sur la libre circulation des marchandises, mais aussi les autres dimensions clés du marché commun africain qui sont déjà en discussion ou ont été déjà formalisés dans des protocoles ou projets de protocoles. Et intéressons-nous aux impacts concrets, à l’échelon collectif autant qu’individuel. 

Sur le traité tout d’abord, son objectif est de faire circuler des biens ‘made in Africa’ répondant aux critères des règles d’origine, c’est avec un contenu local majoritairement africain. Sur le plan individuel, c’est une question délicate – le niveau de contenu local requis pour être qualifié de bien africain pouvant être élevé pour des petits industriels dont le travail consiste principalement à assembler des pièces venues d’au-delà du continent, et dont l’activité est souvent le départ d’une activité de production industrielle. Cependant, c’est aussi un argument pour investir et monter en gamme en accroissant la part du produit fabriquée chez soi ; un argument pour enfin convaincre une banque de faire un prêt substantiel qui permettra à un ‘opérateur national’ de devenir ‘opérateur régional’. Sur le plan collectif, c’est une incitation pour des états misant sur un flux commercial accru entre leurs frontières communes à investir dans les infrastructures de mobilité – physiques et numériques, si l’on songe aux applications ‘track and trace’ imaginées tant pour le suivi des marchandises que pour celui des convoyeurs. Un exemple intéressant est le Regional Electronic Tracking System utilisé entre le Rwanda, l’Ouganda et le Kenya. C’est aussi, au niveau continental une opportunité, d’investir dans le développement d’une expertise africaine en termes de certification et de standardisation – qui assurera que des biens produits dans toutes les parties du continent puissent effectivement être distribués et utilisés partout, et qui sera un moyen de créer des emplois qualifiés. 

Regard à présent sur le protocole relatif à la libre circulation de personnes et à la liberté d’établissement. Il établit des règles pour permettra aux africains et notamment aux entrepreneurs de penser et d’agir en-dehors de leurs frontières. La liberté d’établissement signifie la possibilité d’installer une entreprise dans n’importe lequel des états parties au protocole et d’y mener une activité économique, sans discrimination – et avec la possibilité de se prémunir, dès lors que ce droit est reconnu, contre des problèmes d’installation prenant parfois la forme de ‘frais d’installation’ excessifs. Une fois ce protocole en vigueur, un acteur industriel peut donc imaginer de s’installer hors de son pays dans un état présentant des conditions de marchés intéressantes ou possédant une infrastructure de transport facilitant l’accès à d’autres marchés stratégiques pour son activité. Une entrepreneuse dirigeant une société de e-commerce peut imaginer de prévoir des points de collecte dans ses différents marchés d’opération et élargir ainsi sa zone de chalandise. Mieux encore, le même protocole prévoit une reconnaissance mutuelle des diplômes et qualifications – ce qui signifie étudier chez soi et ne pas être discriminé sur le marché du travail dans un autre pays africain et vice-versa. Ce qui signifie, au niveau collectif, la possibilité de voir émerger davantage d’établissements d’enseignement technique ou supérieur, dont la formation sera reconnue à l’échelle du continent. Des pôles de savoir – rayonnant en Afrique et au-delà, un jour attirant des étudiants, élèves ingénieurs, financiers, venus d’autres régions du monde, à la recherche de diplômes leur ouvrant ‘le marché africain’ où ils verraient plus d’opportunités que chez eux. 

Encore un dernier exemple, sur le protocole relatif à la concurrence – prélude (peut-être) à un vrai droit de la concurrence africain. Encore un volet essentiel pour faire fonctionner un marché commun, quel qu’il soit, à fortiori de 1.2 milliards de consommateurs comme la ZLECAf. A ceux qui considèrent cet aspect théorique ou inutile ou non prioritaire, on opposera l’intérêt d’avoir des règles contre les abus de position dominante et limiter le développement d’acteurs qui, s’ils restaient uniques ou principaux ou organisés en oligopoles sur le marché, pourraient manipuler les prix à leur guise. Où le fait qu’un entrepreneur numérique innovant peut espérer un autre avenir que le simple rachat par un concurrent plus gros de sa société (et sa propre éviction à lui en tant que fondateur). Ces conversations et deals léonins, ponctués de :  «c’est une bonne idée ! Mais tu ne pourras pas le faire tout seul, créons un JV, et je prends 70% des parts » – sont bien fréquentes…  Et puis le droit de concurrence n’est pas qu’un utile système de sanctions. C’est aussi l’organisation des aides d’état, pour qu’elles ne favorisent plus seulement les proches de certains familles de décideurs ayant plus facilement accès à l’information, mais des catégories bien ciblées. A l’échelon collectif – et si on parvenait à jouer collectif ! – qu’est-ce qui empêche d’imaginer un ensemble de règles d’aides d’état applicables dans la ZLECAf orientées de manière stratégiques, vers des secteurs, activités ou acteurs (PMEs et PMIs, ETI) jugés prioritaires ? 

On pourrait en citer encore beaucoup d’autres, de ces exemples, de ces applications pratiques de la ZLECAf.  La réponse à cette question clé pour chaque africain : ‘mais qu’y a-t-il pour moi dans cette ZLECAf’ n’est pas facultative. Ce travail de pédagogie n’est pas ‘facultatif’ – si l’on veut que les premiers acteurs de la ZLECAf, entrepreneurs et entrepreneuses de toute taille issus du continent, entrent dans le jeu du marché commun africain. Il faut créer l’espoir, et ouvrir des perspectives simples qui font sens pour ceux et celles qui commercent sur le terrain. Alors seulement après avoir convaincus ces derniers, l’autre message pourra résonner. 

« Ce message, c’est qu’avec la marque ZLECAf, l’Afrique peut disposer de trois attributs clé de l’influence. Le marché, par sa taille le plus grand au monde ; le rayonnement, à travers des secteurs économiques déterminants en termes de positionnement à l’international ; le droit africain, enfin, capable de s’imposer aux partenaires étrangers »

Cet autre message, on le chuchote aujourd’hui, parce que tant que certaines étapes ne sont pas franchies, il est difficile de se réjouir trop vite ni de dire qu’on a réussi.  N’empêche.  Ce message, c’est qu’avec la marque ZLECAf, l’Afrique peut disposer de trois attributs clé de l’influence. Le marché, par sa taille le plus grand au monde, qui donnera un jour à ses états un nouveau pouvoir de négociation et une capacité de faire évoluer les termes de l’échange dans un sens plus favorable aux africains. Le rayonnement, à travers des secteurs économiques déterminants en termes de positionnement à l’international, éducation, clean tech, industries créatives, dans lesquels l’Afrique a une vraie proposition de valeur à défendre. Le droit enfin : si le droit ZLECAf parvient à s’imposer dans tous les domaines du futur marché commun africain – concurrence, investissement, règles d’origine…cette jurisprudence pourra aussi s’imposer aux opérateurs étrangers actifs sur le continent. Et voir s’accroitre l’influence africaine, voici encore une perspective importante pour bon nombre d’africains. La ZLECAf peut aussi être un instrument stratégique à cet égard. 

Cet instrument, à nous de savoir l’utiliser, à nous d’en tirer parti. A nous d’écrire l’histoire qui va avec. C’est là une responsabilité partagée, qui s’est matérialisée à Niamey en 2019, ou peut-être encore avant – à Kigali, toujours en mars 2018, à ce moment particulier où tous les participants se sont interrompus, levant les yeux vers la chorale invitée par Mr Paul Kagamé, Président du Rwanda et Président en exercice de l’union africaine alors, qui s’était mise à chanter ‘Asimbonanga’, conviant à ce moment le souvenir du Président Nelson Mandela. Alors oui, on a pu prendre la mesure de ce qui se jouait, l’espérance des anciens et de ceux qui étaient partis, l’espérance des plus jeunes, et voir ce jour non comme l’aboutissement de négociations difficiles mais comme un le point de départ d’une tâche immense – la mise en œuvre.  La mise en œuvre des chemins possibles. 

*Anne-Elvire Esmel est Directrice générale d’Impulse Africa

Impulse Africa est l’un des partenaires stratégiques de l’Initiative AfroChampions

Ce message est également disponible en : Anglais