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Togo : Transformer l’agriculture en une véritable industrie

La relance de la machine économique entreprise depuis décembre 2007 par le Togo ne saurait se passer de la reviviscence du secteur agricole qui occupe 75% des Togolais. A ce titre, depuis 2011, le PNIASA (Programme national d’Investissement agricole et de Sécurité alimentaire pour la période 2011-2015) est devenu la principale feuille de route du gouvernement. Les premiers résultats du PNIASA sont certes visibles sur le terrain, cependant, à quelques mois de l’achèvement de ce programme, des voix s’élèvent pour repenser autrement l’agriculture « made in Togo ».

L’agriculture demeure un secteur d’activités incontournable pour booster les performances de l’économie togolaise. La preuve, les activités agricoles contribuent à près de 40% à la création de la richesse nationale (PIB) et génèrent 20% des recettes d’exportation. Des statistiques parlantes qui ont justifié l’investissement massif de près de 569 milliards de FCFA de l’Etat et divers partenaires dans ce domaine, à travers le PNIASA. Ce lourd financement a permis de redresser la barre des rendements agricoles qui étaient jusque-là déficitaires dans plusieurs filières, tout particulièrement la production des céréales. Principal résultat généré par ce Programme, l’agriculture togolaise ne finit plus de connaître des excédents agricoles, ces dernières années. Pour le compte de la saison 2013-2014 par exemple, le maïs a connu des excédents de 60 mille tonnes, le manioc 300 mille tonnes. « Le Togo enregistre, depuis 2009, des excédents céréaliers, ce qui lui a permis de vendre du maïs au Programme alimentaire mondial, dans le cadre des opérations de secours aux pays de la sous-région en proie à des pénuries alimentaires ou à la famine », se félicite le CILSS (Comité permanent inter-Etats de lutte contre la pauvreté dans le Sahel). Ces mutations ont même valu au Togo, en 2013, d’être distingué par la FAO pour « avoir réduit d’au moins 50% la prévalence de la sous-alimentation sur son territoire ».

Agriculture plébiscitée à l’international, vivement critiquée en interne

Pourtant, près de 4 ans de mise en œuvre du PNIASA n’ont pas totalement mis les Togolais moyens à l’abri de la cherté des denrées agricoles de base. Les mêmes récriminations contre le PNIASA sont remises sur le tapis au terme de chaque saison agricole. Des critiques ouvertes que résume Dopé, ménagère vivant à Lomé : « Les saisons excédentaires de l’agriculture togolaise que nous rabâchent, chaque année, les autorités nous lassent in fine ! En tant que citoyens ordinaires, nous voulons essentiellement connaître une réalité toute simple : comment peut-on nous expliquer les récurrentes fluctuations du prix du bol de maïs dans une situation de récoltes abondantes sur plusieurs années ? Il y a anguille sous roche ». « C’est avant tout un problème de coût ! Les paysans fixent les prix de vente de leurs produits en ayant à l’esprit l’ambition de rentrer dans leurs investissements de base. Il fut un moment, le bol de 2,5 kg de maïs coûtait au moins 1000 FCFA. Aujourd’hui, nos efforts conjugués ont permis de ramener ce prix autour de 400 FCFA », répond le colonel Ouro-Koura Agadazi, ministre en charge de l’Agriculture au Togo. Une justification qui peine à convaincre et rasséréner plus d’un au Togo.

Esso D. Kassiki, hommes d’affaires œuvrant dans le monde agricole et coordonnateur de la RADE-International (Rencontre internationale d’agriculteurs et d’éleveurs) généralise les critiques des Togolais à l’encontre de l’ambitieux PNIASA : « Le PNIASA et ses déclinaisons posent juste des repères agricoles. Cette dynamique doit être soutenue nécessairement par des techniques agro-pastorales innovantes (….) La relance de l’agriculture ne saurait être une réalité dans notre pays tant que les outils courants utilisés quotidiennement par les agriculteurs vont demeurer les mêmes ; c’est dramatique ! ». « Pour véritablement relancer l’agriculture sur le plan national, il faudra avant toute chose réduire le prix du gasoil qui constitue un combustible incontournable dans la chaîne agricole. A titre d’exemple, ce comburant vaut 600 FCFA au Togo et moins dans la sous-région (…) Aussi, réalité curieuse, malgré la subvention des engrais pratiquée depuis plusieurs années, leurs prix subventionnés sont-ils ceux affichés TTC dans un pays comme la Côte d’Ivoire où le kilo du maïs vaut 100 FCFA contre 200 FCFA au Togo ». La recherche de la pratique d’une politique des coûts bas des produits céréaliers passera par une « urgente restructuration de toute la chaîne agricole locale », tout en insistant sur « une rééducation de l’élève togolais vis-à-vis des énormes potentialités et possibilités de création de richesses à travers ce secteur », rajoute D. Kassiki.

Koutera Bateka, secrétaire général du MAEP (ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche) rejette ce bilan contrasté fait du PNIASA : « Ce Programme ne constitue qu’un vecteur du renouveau agricole au Togo, et non le symbole d’une renaissance agricole comme beaucoup le croient ». Car, renforce ce fonctionnaire, « pour atteindre cette renaissance désirée, il faudra multiplier les débouchés de cette agriculture, améliorer les circuits de commercialisation et de transformation des récoltes (…) Ces objectifs demeurent un challenge pour l’agriculture togolaise. Une chose est certaine, avec le PNIASA, le cadre institutionnel et réglementaire de cette agriculture a été amélioré ».

L’après PNIASA et ses nécessaires innovations

Le débat de l’après-PNIASA est ainsi furtivement abordé, au-delà des avancées que ce Programme a pu introduire dans l’ensemble de la chaîne de production agricole en République du Togo. Ardent défenseur de la mise en route, dans des délais raisonnables, d’une « Bourse agricole » dans son pays natal, l’expert-comptable Charles Birregah souligne l’importance, hic et nunc, pour les producteurs agricoles togolais de se projeter dans le futur : « Le PNIASA est appréciable. Pour aller plus loin, la recette est simple : il faudra moderniser l’agriculture locale à travers la nécessaire mise en place de la « Bourse agricole » qui mettra directement en contact les producteurs agricoles locaux avec de potentiels débouchés, non seulement locaux, régionaux mais aussi internationaux. C’est sur ce modèle que l’Ethiopie a révolutionné son agriculture. L’ANSAT (Agence nationale de la Sécurité alimentaire) joue un peu déjà ce rôle, mais il faut nécessairement confier cette phase-clé de la relance agricole à des opérateurs privés. L’autre mérite incontestable de cette « Bourse agricole » résidera dans la réduction automatique du taux de chômage que sa mise en place va engendrer, grâce aux recettes cumulatives qu’elle va procurer aux agriculteurs qui vont y adhérer ».

A côté de la piste de la « Bourse agricole », une restructuration des relations établissements financiers-producteurs agricoles devrait aussi améliorer le quotidien de ces producteurs et combler ainsi les lacunes du PNIASA, de l’avis de plusieurs spécialistes du financement agricole. Ce pas constituera le canal idoine pour « passer d’une agriculture de subsistance à une véritable étape industrielle », explique Tchasso Stéphane Akaya, expert en Banques-finances. « Il faudra nécessairement, à terme, mettre en place une Banque spécialisée dans l’agriculture au Togo, car elle est à même de mieux identifier les risques liés aux investissements dans ce secteur, contrairement aux banques commerciales qui occupent l’environnement bancaire local, car les apports bancaires au secteur agricole togolais demeurent toujours faibles », complète-t-il.

L’ère annoncée d’une nouvelle idylle Banques-producteurs agricoles n’est pas sans rappeler l’époque de la CNCA (Caisse nationale de crédit agricole, structure d’Etat, poumon vital du financement agricole durant son existence, fermée au début des années 90). Meyekiya Kao-Kambia, Directrice générale d’une Société de consultation de développement et de commerce propose à cette fin : « Il faut, à court et à moyen termes, remettre sur pied une structure comme la CNCA, car les crédits agricoles sont généralement des crédits d’investissements de longue durée. Les banques commerciales qui disposent le plus clair du temps de ressources à vue ne peuvent pas faire face à de tels financements. Une nouvelle CNCA permettrait de gérer, à travers un Guichet unique, les différents financements dont bénéficie le monde agricole au Togo, ces dernières années ». Et de poursuivre : « L’agriculture togolaise a besoin d’un financement intégré : les règles entrepreneuriales et les perspectives d’utilisation des crédits doivent être expliquées et comprises par les bénéficiaires de prêts agricoles, dans le cadre de l’atteinte d’une croissance dans ce secteur », détaille Mme Kao-Kambia.

Une somme de pistes de réflexion qui rejoignent une cardinale recommandation gouvernementale : « A moyen terme (2013-2017), le succès de la politique agricole dépendra d’une part de l’augmentation de la capacité à mobiliser et à gérer les ressources ainsi que d’une bonne mise en œuvre du PNIASA. D’autre part de l’amélioration et du renforcement des politiques et des structures de transformation agro-alimentaire et de commercialisation des produits agricoles », prévoit la SCAPE (Stratégie d’Accélération de la croissance et de Promotion de l’emploi, feuille de route gouvernementale sur les quatre prochaines années).


Par Edem Gadegbeku

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