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Togo : Le grand retour des Nana Benz ?

Touchées de plein fouet par des incendies criminels qui ont ravagé les marchés de Lomé et de Kara en janvier 2013, les célèbres importatrices de tissus imprimés au Togo, les Nana Benz, se remettent plus que jamais en cause et explorent des pistes de diversification de leurs activités commerciales.

A elles seules, les Nana Benz ont fait des marchés de Lomé (capitale économique du Togo) et de Kara (nord du pays) des adresses commerciales incontournables en Afrique de l’Ouest et du Centre, en matière de vente de tissus imprimés, importés essentiellement de la Hollande. Entre les années 70 et 2000, les activités de ces Togolaises étaient florissantes au point où Lomé a été baptisée « capitale africaine du pagne ». De 2008 à 2012 (selon des chiffres les plus récents en la matière du ministère des Finances), le commerce a valu en moyenne près de 40% de la valeur ajoutée du secteur tertiaire et 8,3% du PIB togolais. 25% de ces services ont été mesurés dans les marchés togolais dans lesquels les femmes, et tout singulièrement les Nana Benz, ont une taille financière de choix. Même si la plupart travaillent dans l’informel.

« Les Nana Benz contemporaines gagneraient à s’associer pour se payer une usine textile, la délocaliser sur le sol togolais et produire localement au lieu de continuer à se contenter de commander des tissus en Hollande, pour les revendre au Togo in fine »

Une solide réputation qui bat cependant de l’aile, voici près de deux décennies. « La faute à la concurrence déloyale étrangère en général, et asiatique tout singulièrement », dénoncent unanimement les Nana Benz. D’où la nécessité de donner un nouveau souffle à leur occupation première. Les incendies précités n’ont fait qu’accélérer cette dynamique.

Et en la matière, tous tablent sur la nécessaire mise en place d’une véritable industrie locale du pagne. « Les Nana Benz contemporaines gagneraient à s’associer pour se payer une usine textile, la délocaliser sur le sol togolais et produire localement au lieu de continuer à se contenter de commander des tissus en Hollande, pour les revendre au Togo in fine », analyse Dr Ekoué Amaïzo, consultant international en management. Compte tenu de la part du commerce dans la croissance économique, ces dernières années dans ce pays ouest-africain (au moins 0,3 point selon la Direction de l’économie), la restructuration de la vente du pagne doit prendre une dimension étatique, suggèrent d’autres spécialistes de la question. Comme Léopold Dravie, consultant, expert en textile) : «Le gouvernement peut et doit prendre les devants de la relance de la filière pagne au Togo. En relançant à titre d’exemple l’usine textile locale, car la matière première existe dans ce domaine : le coton».

 

« Indiens, Libanais, Sahéliens ont presque pris la place des Nana Benz en tant que gros importateurs. L’Etat peut interdire aux gros importateurs étrangers de vendre au détail ».

Membre fondatrice de l’AFCET (Association des femmes chefs d’entreprise du Togo) et Nana Benz de son état depuis plusieurs décennies, Dédé Evelyne Trenou va au-delà de la nécessaire implication de l’Etat dans le renouveau tant attendu du pagne imprimé. En se faisant le porte-parole de milliers de commerçantes du tissu imprimé, mme Trenou conçoit autrement le rôle régalien du pouvoir central togolais : «Il urge surtout d’assainir l’environnement commercial togolais. Quoique libéralisé, il n’est pas du tout réglementé ! Les promesses gouvernementales ne sont pas suivies d’effets dans ce dossier. Indiens, Libanais, Sahéliens ont presque pris la place des Nana Benz en tant que gros importateurs. A titre d’exemple, l’Etat peut interdire aux gros importateurs étrangers de vendre au détail ». Ces mutations programmées (attendues ou souhaitées) constituent une aubaine pour ces commerçantes, souligne l’expert-comptable Charles Birregah, car il estime que cette nouvelle donne « va nécessairement les amener à diversifier leurs activités classiques ».

«Il faut à l’avenir une vision régionale de la commercialisation du textile. Entre 1960 et 2014, plus de la moitié des usines textiles dans l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) ont fermé parce qu’elles ne ciblaient qu’un marché local », avertit et propose L. Dravi. Cette architecture de la commercialisation du pagne retouchée, la balle sera aussi dans le camp des commerçantes elles-mêmes. « Même si nous arrivons à arracher des garanties de protection à l’Etat pour redonner vie au pagne, il est temps de pratiquer un nouveau marketing commercial tourné vers l’international. On peut dorénavant porter le produit vers l’acheteur potentiel et non plus miser uniquement sur le cycle inverse, comme on le fait actuellement », projette mme Trenou.

« L’héritage et le prestige des Nana Benz ne doivent pas s’envoler comme une fumée. Je rêve de circuler sur les principales artères de la capitale togolaise où seront implantées une multitude de boutiques vantant des créations de mode originales, produites sur la base du « pagne togolais » »

Avec seulement un taux de pénétration de 1,5% à l’échelle du pays, les compagnies d’assurance pourraient, dans cette optique, recruter un nouveau type de clientèle, si cette redynamisation et cette refonte du textile au Togo s’accompagnent progressivement d’une formalisation progressive de ces incontournables actrices du secteur tertiaire togolais. Un aréopage de chantiers et d’intentions qui contente d’une manière générale Mmme Nougblega, présidente de l’ACT (Association des commerçants du Togo). Cette dernière a cependant une géante appréhension : « Les habituelles rivalités et incompréhensions inutiles entre commerçants pourraient remettre en cause la mise en œuvre de cette renaissance programmée de l’industrie et de la commercialisation du pagne dans notre pays ».

« Une chose est certaine, il y a du terrain à occuper. L’héritage et le prestige des Nana Benz ne doivent pas s’envoler comme une fumée. Je rêve de circuler sur les principales artères de la capitale togolaise où seront implantées une multitude de boutiques vantant des créations de mode originales, produites sur la base du « pagne togolais » », se veut optimiste Fall Touré, styliste et créateur de mode togolais. « Les Nana Benz togolaises disposent assurément d’un savoir-faire dans leur domaine qu’il faut juste polir et remettre au goût du jour. On peut, sans se tromper, miser sur elles », renforce un ancien responsable du patronat togolais, Mocktar Komi Sow.

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by Edem Gadegbeku

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