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Thierno Bocar Tall : «L’Afrique doit amener les plus grands pollueurs à se conscientiser»

A quelques semaines de la rencontre de Paris (COP21) qui sera consacrée aux enjeux du dérèglement climatique, les Etats africains se préparent pour impacter sur les décisions qui y seront prises. Thierno Bocar Tall, Président Directeur général de la Société Africaine des Biocarburants et des Energies Renouvelables (SABER) pense qu’il est souhaitable que le prix du carbone soit fixé par les pays africains et pourrait même constituer un élément de l’aide publique au développement.

Trouvé au siège de l’institution à Lomé, Thierno Bocar Tall qui a reçu le Prix de l’Innovation lors du huitième Forum des Opérateurs pour la Garantie de l’Emergence Economique en Afrique (FOGECA) qui s’est tenu à Dakar le 21 février 2015, revient pour ANA sur cette rencontre capitale sur le climat.

Cela fait déjà quelques années que la SABER a été portée sur les fonts baptismaux. Comment se présente aujourd’hui le bilan ?

La Société Africaine des Biocarburants et des Energies Renouvelables (SABER) a démarré ses activités en 2010. Aujourd’hui, elle compte quinze Etats actionnaires en Afrique de l’ouest et centrale et six institutions financières. Elle a renforcé ses fonds propres et sa politique de gouvernance. Dans le cadre de son développement, la SABER a créé plusieurs instruments qui lui permettent d’atteindre ses objectifs. On peut noter, par exemple, le lancement du Fonds Africain des Energies Renouvelables (FAER), doté d’un capital de 200 millions de dollars US, basé à Nairobi et ayant pour objectif le financement de projets d’énergie renouvelable en Afrique Subsaharienne. En outre, il y a ABREC Capital qui est la société de gestion de « African Green Development Fund » (AGDF), en phase de lancement, dédiée au financement des transferts de technologies et la Société Africaine de Gestion des Eco-techno Parks (SAGécoP) qui est destinée à abriter les PME/PMI dans les énergies vertes. Nous disposons également d’ABREC Finance Utile qui est le premier Crowdfunding en financement participatif, basé à Paris.

Mais, vous remarquerez bientôt une autre structure. Il s’agira de la Facilité Régionale d’Accès à l’Energie Durable (FRAED) qui sera lancée en novembre 2015, et créée en partenariat avec la Commission de l’UEMOA. Elle a pour objectif de faciliter les investissements privés dans les Etats membres de l’UEMOA. Par ailleurs, la SABER est le partenaire stratégique de l’UEMOA dans le cadre de l’Initiative Régionale pour l’Energie Durable (IRED).

Pensez-vous que l’Afrique peut être le porte flambeau de la lutte contre le dérèglement climatique à travers ces projets consacrés aux énergies renouvelables ?

Oui, je l’affirme. C’est un continent qui émet à peine 2% des gaz à effet de serre au niveau mondial et qui regorge d’énormes potentiels dans le domaine forestier, de l’éolien, de la géothermie, etc. L’Afrique peut être le continent « sauveur » de la lutte contre le changement climatique. Il importe au continent d’en prendre conscience et de jouer un rôle de premier plan dans la lutte contre le dérèglement climatique.

Pouvez-vous énumérer quelques projets que votre structure a déjà conduits sur le continent ?

La SABER a réalisé de nombreux projets, aussi bien au niveau de ses Etats membres qu’à l’échelle sous-régionale. Parmi ses réalisations, on peut citer de manière non exhaustive, les projets suivants: Au niveau national, la réalisation de 13 000 lampadaires solaires au Togo, 15 000 lampadaires solaires et 105 mini-centrales solaires au Bénin et des projets qui vont bientôt démarrer au Niger et dans d’autres pays de la sous-région. Au niveau régional, le Programme Régional de Développement des Energies Renouvelables et d’Efficacité Energétique (PRODERE) a permis de réaliser, dans la phase 2013-2014, l’accès à l’énergie de manière directe et indirecte. Comme je l’ai dit plus haut, l’UEMOA et la SABER vont lancer la FRAED pour l’installation de 200 MW de centrales solaires dans les huit pays de l’Union, à raison de 25 MW par pays. Ces projets sont gérés sous forme de production indépendante d’électricité. A ce sujet, un appel à projets a été lancé depuis le 28 septembre 2015.

Quel est l’apport économique de ces différents projets pour les populations ?

L’apport économique est réellement palpable sur le terrain. En plus de permettre aux bénéficiaires l’amélioration de leur condition de vie, le PRODERE a aussi permis aux populations bénéficiaires de mettre en place des mécanismes -avec l’UEMOA et la SABER- pour assurer la pérennisation des équipements installés. De manière directe, le PRODERE a permis l’accès à l’électricité à 6 millions de personnes, la création de près de 1500 emplois directs, de faire bénéficier à près de 30 000 personnes de l’eau potable. Sur le plan national, le projet des lampadaires du Togo et celui des lampadaires et mini-centrales du Bénin qui sont installés dans les zones urbaines et rurales de ces pays, ont impacté plus de 55% des populations nationales et ont permis la création de plus de 3 000 emplois sur deux ans.

Aujourd’hui, pensez-vous que l’Afrique peut contribuer à atténuer les effets du réchauffement climatique alors que les pays du Nord se limitent à leur stratégie de tenir des propos encourageants sans jamais agir ?

Il y va tout simplement de l’avenir de notre continent. Nous vivons dans un village planétaire où les effets des dérèglements climatiques se vivent de manière globale : inondations, sécheresse, salinisation des sols et tous les effets qui remettent en question la croissance durable de l’Afrique. C’est pour cela que l’Afrique doit amener les pays du Nord, qui sont les plus grands pollueurs, à se conscientiser. L’Afrique regorge de plusieurs potentialités, qui, mises ensemble, vont permettre à notre continent de s’auto-suffire. C’est une opportunité qui doit être saisie par les décideurs africains. A titre d’exemple, on estime que le solaire africain peut produire entre 15 et 60 GW, répartis quasiment sur tout le continent, et particulièrement en Afrique de l’Ouest qui jouit d’un des meilleurs ensoleillements du monde.

Etes-vous optimiste quant aux discussions qui se tiendront à Paris en décembre prochain ?

De nature, je suis optimiste dans la vie. Les dispositions qui sont prises à priori par le Gouvernement français avec toute l’assistance des Etats africains pour élaborer leurs contributions nationales, a permis déjà aux pays de se préparer avec des propositions concrètes qui seront mises sur la table. Avec le Fonds Vert qui sera renforcé dans sa capacité d’intervention conformément aux accords de Copenhague de permettre à l’Afrique, en ce qui la concerne, de tirer profit des décisions qui seront sorties de la COP21. Par ailleurs, je voudrais profiter de l’occasion pour lancer un appel concernant les mécanismes de développement propre. Il est souhaitable que le prix du carbone soit fixé par les pays africains et pourrait même constituer un élément de l’aide publique au développement. Cette approche sera bénéfique à double titre : Permettre la réalisation des projets dans le secteur des énergies renouvelables et permettre la transparence dans les ressources allouées à l’aide publique au développement.


 

Par Blamé Ekoué