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Tharcisse Urayeneza : «Le commerce est un enjeu majeur de développement»

Les pays francophones en Afrique subsaharienne font face aux faibles flux d’échanges commerciaux intra-régionaux. Dans une interview exclusive accordée à ANA, Tharcisse Urayeneza, Directeur régional de l’Organisation internationale de la Francophonie pour la région Afrique de l’Ouest, revient sur les différents programmes élaborés par son institution dans sa nouvelle politique dite « Francophonie économique » pour booster le commerce intra-régional.

Entretien

Quel est selon vous l’opportunité économique majeure que la Francophonie offre aux pays africains dans un monde où la concurrence globale impose d’organiser les solidarités linguistiques?

Le Togo est membre fondateur de la Francophonie. Le Togo fait partie de cette organisation, il y a plus de 45 ans. En termes d’investissement, la francophonie est une organisation inter-étatique et sur ce plan, nous accompagnons les politiques, les programmes des pays membres. Pour le Togo, l’offre de la coopération de la francophonie couvre plusieurs aspects. En effet, sur le plan socioculturel, je pourrai notamment citer un programme de réseau de 11 centres de lecture et d’animation culturelle implantés sur toute l’étendue du territoire togolais. Chaque centre est doté de livres pour les enfants qui sont au niveau du préscolaire, du primaire et même du secondaire. Ce sont des centres où des jeunes se retrouvent pour aiguiser leur connaissance.

Quelles sont les autres domaines d’intervention de l’OIF au Togo ?

L’OIF accompagne aussi le Togo, depuis 2014, dans une initiative que nous appelons «formation à distance des maîtres». Ce programme a été adopté par le sommet des chefs d’Etats et de gouvernements de la francophonie qui s’est tenu en 2006 à Bucarest. A ce niveau, il est question de faire face à un défi de taille puisque nous avons constaté que la plupart des pays francophones du sud avaient des difficultés à trouver des enseignants qualifiés pour pouvoir transmettre une éducation de qualité dans le secteur de l’éducation. C’est dans cette perspective qu’au mois de novembre dernier, ce programme a été concrétisé avec la signature d’un accord avec le Togo. Cinq cent maîtres du primaire ont été formés dans sa phase pilote et le Togo va continuer dans ce sens pour avoir une masse critique du personnel enseignant. En plus de ces activités, nous avons mis en place un Programme francophone de développement local dénommé PROFADEL OIF, qui, depuis trois ans accompagne trois collectivités locales à Agou, Katanga et Tsévié.

Quel est l’objectif principal de ce programme ?

Nous sommes en train de renforcer les capacités de ces collectivités locales pour tout ce qui est de la planification, de la priorisation et de la mise en œuvre de projets locaux de développement. Ce programme innovant nous a permis d’identifier les préoccupations qui sont les leurs afin de chercher les financements pour pouvoir mettre en œuvre les projets prioritaires dans ce secteur. Toujours dans ce cadre, nous faisons en sorte que ces collectivités puissent s’approprier ces projets pour qu’après notre passage ceux-ci ne tombent pas en désuétude.

Quelle place réservez-vous aux échanges commerciaux dans votre agenda?

Depuis 2006, l’OIF accompagne les pays du Sud dans la négociation des accords commerciaux. Le constat que nous avons fait, c’est que la plupart des pays en développement ne tirent pas profit des opportunités qui se trouvent au niveau du commerce international. Ces pays ne maîtrisent pas les enjeux et les règles du commerce international. L’autre fait, c’est que certains pays n’ont pas la capacité d’offre en matière de produits. Ce qui fait que leur position est marginale sur ces marchés. C’est pourquoi nous accompagnons ces pays, de même que le Togo, avec un conseiller en commerce et négociation commerciale pour renforcer les capacités des ministères directement concernés par ces enjeux. Car, le commerce est un enjeu majeur de développement. Mais le souci ici, c’est que dans la plupart des pays en développement, les ministères du commerce sont les enfants moins lotis, alors que ce sont des ministères stratégiques. Il faut que les pays en développement comprennent qu’il faut pouvoir se vendre. Le développement des recettes d’un pays se conçoit en termes de capacité de pouvoir vendre et savoir vendre. C’est ça le commerce. Mais on se rend compte qu’on est plus préoccupé par l’aide publique au développement. Autrement dit, on attend des autres alors qu’on devrait penser à se vendre et à promouvoir ce qu’on a comme produit.

Que fait concrètement l’OIF pour aider ces pays ayant en partage le français à booster le commerce intra-régional ?

A ce niveau, nous sommes entrain d’identifier les produits qui pourront faire objet de ce commerce intra-régional. Ce commerce pourra dans un avenir proche être le moteur de l’économie de ces pays et même des régions. Il n’y a pas longtemps, j’étais dans un pays où la récolte était abondante au point où la population abandonnait les produits agricoles sur le marché alors qu’au même moment dans le pays limitrophe, les gens meurent de faim parce que les récoltes n’étaient pas bonnes. C’est en ce moment que j’ai compris que la famine en Afrique est un vrai faux-problème. Car, dans certains pays c’est la disette alors que dans d’autres c’est l’abondance. Quelle en est la raison ? C’est le manque d’échanges commerciaux régionaux. Même sur d’autres plans, on n’a pas pensé à transformer nos produits afin de les revendre sur le marché régional selon la loi de l’offre et de la demande. C’est ça le paradoxe étrange que vivent la plupart des pays francophones du sud.

Face à un monde de plus en plus globalisé, ne pensez-vous pas qu’il est aujourd’hui nécessaire que l’aspect économique de l’organisation soit développé ?

Parmi les quatre missions de l’OIF, nous avons une mission qui consiste à promouvoir la langue française, mais aussi la diversité culturelle et linguistique. Je m’explique. La mission de la francophonie ne vise pas la promotion de la langue française au détriment des autres langues. Au niveau de l’OIF, nous sommes dans la promotion de la diversité culturelle et linguistique. C’est pour cette raison que nous faisons la promotion de la langue française, mais aussi des langues nationales des pays francophones. Il est vrai que l’idée la plus répandue, c’est que la langue française est en déperdition. Mais selon certaines statistiques qui nous parviennent, il y a plutôt de nombreux apprenants qui sont intéressés par la langue française. Il faut noter que pour les 80 pays de la francophonie, la langue qui permet la communication entre ces pays, c’est le français. C’est une langue qui est utilisée dans la plupart des secteurs.

Que fait votre institution pour amener les jeunes à aimer cette langue que partagent environ 80 pays dans le monde ?

Nous disons à l’OIF que ce sont les jeunes qui seront la francophonie de demain. Toutefois, nous nous rendons compte qu’à leur niveau il y a une baisse de la maîtrise de la langue française au niveau du collège et du primaire. Aujourd’hui, les jeunes ont tendance à écrire à l’école de la même manière qu’ils envoient des sms. Cette façon d’écorcher la langue française est inacceptable. Les réseaux sociaux sont aussi une menace pour la beauté de la langue française. Avec les réseaux sociaux, on fait la promotion de la facilité. On écorche les mots et on abrège sans règle ni discipline. Pour cela, nous sommes en train d’accompagner les pays pour qu’ils puissent apporter des solutions à cette baisse de niveau de la langue française.

On parle d’un nouveau programme régional qui vise à amener les jeunes à aimer le français depuis les bancs de l’école…

Oui, en dehors de tous nos programmes ci-dessus mentionnés, nous avons aussi un programme dénommé «école et langue nationale en Afrique» puisqu’il a été prouvé que lorsque les enfants à l’école primaire commencent à apprendre les rudiments du calcul et de la lecture dans la langue maternelle, c’est plus facile pour eux d’apprendre une autre langue étrangère dont le français. Toujours dans le souci de promouvoir la langue de Molière, nous avons démarré des concours au niveau des lycées et collèges en Afrique de l’Ouest


 

Par Emmanuel Atcha