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TANA 2018 L’unité africaine en débat

Le forum sur la paix et la sécurité, qui se tenait les 21 et 22 avril, à Bahir Dar en Ethiopie, dont le thème portait sur la réforme de l’Union africaine », était inspiré par les thèses panafricanistes et l’appel à l’unité de l’Afrique.

Par Dounia Ben Mohamed, en direct de Bahir Dar (Ethiopie)

« Ceux qui luttent pour l’indépendance, rappelera un conférencier, ne meurent jamais ». Et plus que jamais leur souvenir, leur combat, est à l’ordre du jour sur le continent. A l’heure où une partie de l’Afrique connait des taux de croissance insolents tandis qu’ailleurs certaines s’enlisent dans d’interménables conflits, qu’un nouveau leadership s’affirme sur la scène politique et économique poussant vers la sortie, par l’intermédiaire de la voix des sages, les caciques d’un régime voulu révolue, et que plus que jamais les populations africaines, les jeunes en premier lieu, appellent au changement et à l’unification, le panafricanisme renait de ses cendres. La dernière édition du forum sur la paix et la sécurité, qui se tenait les 21 et 22 avril, à Bahir Dar en Ethiopie, dont le thème portait sur la réforme de l’Union africaine », aura ainsi sonné comme un écho à ce retour aux idées portées par les pères de l’indépendance.

« Tana est une occasion pour nous de reflechir sur l’action de personnages essentiels de notre histoire »

Et c’est à l’un d’entre eux qu’était consacré une des tables rondes du forum, prélude à la cession d’ouverture. Le leader égyptien Gamel Abdel Nasser. Si ce dernier est resté dans les annales comme le chantre du panarabisme, il aura également été un des partisans, et acteurs, du panafricanisme, avec un de ses pairs, Kwame Nkrumah avec le lequel il se liera d’une amitié à la fois personnelle et politique. « Tana est une occasion pour nous de reflechir sur l’action de personnages essentiels de notre histoire » indiquera le Prof. Adebayo Olukoshi, Director for Africa and West Asia, International Institute for Democracy and Electoral Assistance (International IDEA), Ethiopia . Rappelant que ce dernier est arrivé à un moment historique de bouleversement sur la scène internationale, la sortie de seconde guerre mondiale qui a ouvert le processus de décolonisation en Afrique  et a mis sur le devant de la scène des figures dont  Kwame Nkrumah et Gamel Abdel Nasser. Une amitié dont sera le témoin la fille de Kwame Nkruma, Samia, première chef d’un parti politique au Ghana, ancien député, et fervente militante en faveur de l’unification africaine.

« Ces leaders oeuvraient pour une unité politique du continent, un préalable à l’intégration économique »

« Je voudrais vous parler de l’homme tel que je  m’en souviens. La première fois que je l’ai rencontré, j’avais 4 ans. C’était à une conférence de l’OUA, au Caire. Je me rappelle avoir regardé cet homme et remarqué ses très beaux yeux. J’ai demandé qui est cet homme à ma mère qui m’a répondu c’est le leader de l’Egypte, un partenaire de votre père. Il m’a fallu des années pour comprendre ce que m’a mère voulait dire.  » Pour comprendre que les deux hommes, qui menaient chacun la lutte pour l’indépendance de leur pays, partageait une vision commune de l’unité africaine.  « Cette amitié ne se limitait pas à un plan personnel, mais s’est focalisé sur l’échange politique. Je peux vous dire Nasser et Kruma ont beaucoup travaillé ensemble ».

Le premier inspirera des décisions qui marqueront le second.  » Nasser partageait avec d’autres dirigeants africains, une vision commune. Une unité de destin et de réflexion. Ils avaient identifié un ennemi commun, le colon et se sont retrouvé pour combattre  le colonialisme. C’est cette vision partagée qui a conduit Nasser a mené un rôle clé dans la libération et l’unification de l’Afrique. Pour que les ressources du continent bénéficient aux populations africaines. Et Nasser a donné à l’Afrique un exemple en nationalisant le canal de Suez en 1956. Les dirigeants africains ont alors regardé Nasser avec admiration. Il avait eu le courage de reprendre ce qui appartenait de droit à l’Afrique. Il savait qu’on l’observait et il a nationalisé des banques, des industries, il a également mis en oeuvre des réformes agraires radicales, et 2500 km2 de terres arables qui appartenait à une élite, ont été distribués à des paysans sans terre. » Kwamé NKrumahlui emboitera le pas, décidant d’abandonner le nom colonial du pays au profit de l’actuel, en référence à l’Empire du Ghana, l’érection du barrage hydroélectrique d’Akosombo, nationalisation les compagnies de négoce… Surtout il participera à la théorisation du panafricanisme.

« L’intégration économique ne sera une réalité que si  elle est inscrite dans l’unification politique »

Un héritage reprit aujourd’hui par sa fille et inlassablement transmis à la jeunesse africaine. « Ces leaders oeuvraient pour une unité politique. Ils avaient la conviction que l’intégration économique ne sera une réalité que si  elle est inscrite dans l’unification politique.  Qu’il fallait faire ce sacrifice, abandonner une partie de leur souveraineté, que la lutte de libération n’était qu’ une première étape et pas une fin en soi pour atteindre l’indépendance économique. »  D’autant que la conjoncture aujourd’hui semble plus favorable. L’embellie économique , l’arrivée d’un nouveau leadership qui s’affiche résolument panafricain, à commencer par Paul Kagamé, par ailleurs président en exercice de l’Union africaine décidé à engager une série de réforme pour bousculer l’institution, en assurant son autonomie financière. L’UA, dont la feuille de route actuelle, l’Agenda 2063, n’aura jamais été aussi ambitieux. L’heure d’un nouveau panafricanisme? »

« L’Afrique a évolué, rappellera un participant ouvrant le débat. Par conséquent, le panafricanisme d’aujourd’hui n’est pas celui des pères de l’indépendance. » « Si les pères de l’indépendance nous voyaient aujourd’hui, ils auraient honte de nous, estime Mohammed Abdualshakoor, jeune soudanais fondateur de la Commission des jeunes africains, une association établie à Accra et qui entend construire une nouveau panafricanisme en revenant à ces premiers penseurs. Kgalema Motlanthe, ancien président d’Afrique du Sud, soulignant l’importance de revenir sur l’histoire pour contextualiser les défis en cours,  invite à relire le passé et les choix des pères de l’indépendance pour mieux aborder l’avenir.  » Nous savons tous que les frontières de l’Afrique ont été dessinées lors de la conférence de Berlin, les communautés, les populations africaines, vivent dans des frontières qui n’ont rien à voir avec ce qu’elles connaissaient. Et la première génération de dirigeants africains ont accepté ces frontières. En conséquence, ils ont mis l’accent sur la nécessité de mettre en place des identités nationales à l’intérieur de ces frontières. Le leadership signifie souvent prendre de l’avance sur la population mais il très important de veiller à comprendre que ces populations comprennent ces changements. Aujourd’hui ils nous incombe d’évaluer la situation, si nous avons réussi à créer la cohésion nationale au sein de nos états. » Un préalable à l’unité continentale.

« L’heure n’est plus aux idéologies mais à une approche pragmatique »

L’économiste Carlos Lopez, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, tranche le débat ainsi : « l’heure n’est plus aux idéologies mais à une approche pragmatique. Il ne pourra y avoir d’intégration africaine sans unification du Maghreb. Si on privilégie les aspects économiques, on se rendra compte que les conflits d’hier sont révolus. »

L’Ethiopie, hôte de la rencontre, représentée par son premier ministre notamment, pays qui affiche un nouveau visage, et une nouvelle dynamique économique, illustre cette approche. A savoir celle d’un pays qui renoue avec son passé, une civilisation millénaire qui aura été notamment dirigé par une femme, la reine du Saba, qui régnait sur un territoire qui s’étendait de la mer Rouge à l’océan indien…tout en s’ouvrant sur le monde et les inévitables adaptations qu’il impose.


 

Par Dounia Ben Mohamed, en direct de Bahir Dar (Ethiopie)

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