Répartition des banques publiques de développement par continent (en %)-Crédit : Finance in Common
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Sommet Finance en commun : Comment les banques publiques peuvent faire la différence

Acteurs clés du financement et de l’aide publique au développement, 500  banques publiques de développement du monde entier se sont réunies en téléconférence les 19 et 20 octobre 2021 à Rome pour la seconde édition du sommet Finance en commun afin de « réitérer et de renforcer leurs engagements en faveur d’actions communes pour le climat et le développement durable ». Une démarche collective inédite qui, en cas de succès, pourrait bénéficier grandement au continent africain.   

Par Jacques Leroueil

Organisé par la Cassa Depositi e Prestiti- la caisse des dépôts italienne- dans le cadre de la présidence italienne du G20, en partenariat avec le Fonds international de développement agricole (FIDA), ce second sommet Finance en commun  avait pour but de capitaliser sur la dynamique insufflée lors de la première édition, tenue en novembre 2020 à Paris, afin de mobiliser et coordonner les opérations des acteurs de la finance publique autour des enjeux liés à la mise en œuvre de l’Accord de Paris sur le changement climatique et à l’Agenda 2030 pour le développement durable. 

“Pour cette édition 2021, le sommet Finance en commun a notamment mis l’accent sur la question du financement de projets dans l’agroécologie et l’agribusiness…  Un engagement commun des BPD qui devrait notamment bénéficier à l’Afrique, où se trouve 60 % des terres arables disponibles de la planète”

« Il faut faire en sorte que les investissements aillent dans la bonne et même direction, qu’on partage les standards et les méthodologies, qu’on aille plus loin dans la convergence des stratégies et des cofinancements », plaidait, déjà, Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement (AFD), lors du 1er sommet Finance en commun de Paris. Un an plus tard, l’ambition est toujours la même : harmoniser au mieux les actions des acteurs  de la finance publique, aux profils souvent très disparates. De fait, au-delà que quelques points communs (institutions contrôlées par les pouvoirs publics, mission de service public, autonomie juridique et financière…), ces différentes banques de développement (bilatérales, régionales ou multilatérales) se caractérisent en premier lieu par des champs d’intervention très divers (logement social, agriculture, énergie, PME, exportations…) et par des forces de frappe financières très hétérogènes, la Banque mondiale  (157 milliards de dollars déployés entre avril 2020 et juin 2021) ou la Banque africaine de développement (93 milliards de dollars de capital en 2020) ne pouvant sur ce point être comparées par exemple à la Caisse des dépôts et consignations (CDC) du Burkina Faso, fondée en 2017 avec une dotation en capital de 20 milliards de francs CFA (35 millions de dollars). 

Un focus sur le financement de projets dans l’agroécologie et l’agribusiness

Les nouveaux objectifs de développement fixés par les organisateurs du sommet sont cependant mondiaux et partagés par l’ensemble des institutions financières de développement, à l’instar de la lutte contre le réchauffement climatique, la préservation de la biodiversité ou la protection contre les pandémies. Pour cette édition 2021, le sommet Finance en commun  à notamment mis l’accent sur la question du financement de projets dans l’agroécologie et l’agribusiness avec le lancement d’une plateforme collective de financement destinée à accroître les investissements plus verts et plus inclusifs dans l’agriculture et dans les activités de transformation.  Un engagement commun des BPD qui devrait notamment bénéficier à l’Afrique, où se trouve 60 % des terres arables disponibles de la planète, et où le donc le potentiel de progression des rendements agricoles est le plus important.  

“Au-delà de leur puissance de frappe financière, les banques publiques ont un effet d’entraînement « politique » fort sur les acteurs du secteur privé”

Pour les acteurs de la finance publique, c’est ce type de consensus autour d’enjeux clés qui pourrait précisément faire la différence car ‘ces institutions [les BPD] initient ou encouragent des programmes et projets d’intérêt général essentiels pour les économies, grâce à des instruments mêlant ressources publiques et fonds levés sur les marchés financiers. Elles tracent des voies et créent des dynamiques’, rappelle ainsi l’AFD sur son site. Un rôle de « force démultiplicatrice » encore plus crucial dans une période où la plupart des nations doivent redoubler d’effort pour atteindre d’ici à 2030, les 17 objectifs de développement durable [ODD] fixés par l’Organisation des Nations unies, dans le cadre de l’Agenda 2030

Un levier d’action à la fois financier et politique 

Ce levier d’action collectif, représenté par les banques publiques de développement, se manifeste sous deux formes, l’une étant financière tandis que l’autre relève d’abord du politique.  Sur le plan financier, l’avantage décisif procuré par les BPD est leur capacité à lever des fonds là où l’argent est abondant et les taux d’intérêt faibles, pour les réacheminer ensuite vers les régions (Afrique, Amérique latine, Asie…) en voie de développement, où ces capitaux sont rares et chers. Premier emprunteur du continent africain, la Banque africaine de développement disposait par exemple, au 31 décembre 2020, d’un encours total d’emprunts qui s’élevait à l’équivalent de 36,4 milliards de dollars américains, réparti en 22 devises (dollar américain, euro, yen, franc suisse, real brésilien, roupie indonésienne, peso mexicain, rouble russe, dollar de Hong Kong…) et obtenu dans des conditions très avantageuses. Au plus fort de la crise sanitaire du Covid-19, fin mars 2020, la BAD, qui jouit de la note de crédit la plus élevée, « AAA » attribuée par les agences de notation internationales (Fitch, Moody’s, S&P), a ainsi levé trois milliards de dollars sur les marchés financiers internationaux, à travers un emprunt obligataire social à 0,75 %,  destiné à atténuer les effets de la pandémie  sur la vie des populations africaines et les économies du continent. Aucun Etat du continent ne peut actuellement lever des capitaux à des taux aussi bas, les emprunts souverains africains étant le plus souvent réalisés avec des coupons annuels oscillant entre 6 et 9 %.  

Mieux, au-delà de leur puissance de frappe financière, les banques publiques ont un effet d’entraînement « politique » fort sur les acteurs du secteur privé- banques, fonds de capital-investissement, fonds de pension mais aussi ONG ou institutions philanthropiques- en les rendant plus sensibles à certains enjeux contemporains (transition énergétique, développement durable, bonne gouvernance…) dont l’impact est potentiellement transformationnel. 

À la recherche permanente de l’impact transformationnel

Chercheurs à l’Institut de l’économie pour le climat (Institute for climate economics ou I4CE)- une association à but non lucratif spécialisée sur les questions d’économie et de finance-  Ian Cochran et Alice Pauthier rappellent pour leur part que cette recherche permanente « d’impact » voulue par les banques publiques de développement « implique non seulement d’augmenter le volume de financement, mais aussi, dans certains cas, de repenser les outils de financement à utiliser – et la manière de les utiliser ». Evoquant l’exemple concret du développement des énergies renouvelables, les deux analystes expliquent ainsi qu’«une banque publique peut financer des projets pilotes de nouvelles technologies pas encore matures ou soutenir la planification et la construction d’un réseau électrique capable d’incorporer une proportion croissante d’énergies renouvelables. […]Et dans certains cas, accompagner la transition des entreprises clés dans les secteurs carbonés de l’économie en utilisant leur effet de levier en tant qu’actionnaires et financeurs pour les encourager à adopter et mettre en œuvre des stratégies de décarbonisation». 

“Cette recherche permanente « d’impact » voulue par les banques publiques de développement « implique non seulement d’augmenter le volume de financement, mais aussi, dans certains cas, de repenser les outils de financement à utiliser – et la manière de les utiliser”

Autant d’atouts majeurs apportés par les institutions financières de développement, dont l’activité d’ensemble n’a du reste jamais été aussi soutenue (+25 % de financements entre 2019 et 2020  pour les 26 membres de l’International Development Finance Club [IDFC]), crise du Covid-19 oblige. Il faudra cependant bien ça pour répondre aux immenses besoins encore non couverts: selon l’OCDE, c’est quelques 4 200 milliards de dollars de financement annuel qui manqueraient ainsi aux pays en développement pour que ces derniers puissent atteindre les ODD à l’horizon 2030. Des pays africains dans leur grande majorité.