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Sénégal : Réparateurs et vendeurs d’électroménagers condamnés à la révolution numérique

Au soir du 17 juin 2015, le Sénégal devrait basculer de l’analogique au tout numérique. Une transition qui ne fait pas que des heureux. Pour préserver leurs emplois, vendeurs et réparateurs de téléviseurs vont devoir s’adapter à un nouveau marché.

Le processus est lancé. Il est même inéluctable. Bientôt la TNT devrait prendre forme dans tous les foyers qui se trouvent dans les 14 régions du Sénégal. Excaf Telecom, opérateur choisi pour la mise en œuvre de cette transition, s’active pleinement pour assurer sa mission. Une innovation technologique, certes sources de progrès mais dont les conséquences sont appréhendées par une certaine catégorie socioprofessionnelle avec hantise.

Disparition d’emplois en vue

Les affiches annonçant l’arrivée de la TNT sont placardées dans les grandes artères du centre-ville. Tous les moyens sont bons pour faire connaître aux autochtones le basculement numérique que s’apprête à vivre le pays. Activité qui capte le plus l’attention sous nos cieux, la lutte sénégalaise est le moyen utilisé par Excaf Telecom pour vendre le passage numérique, avec l’organisation d’un tournoi mettant en compétition quatre grands ténors de la discipline (Gouye-Gui, Ama Baldé, Tapha Tine, Zoss, ndlr). Loin de se départir de l’intérêt qu’il porte au sport roi du Sénégal, les réparateurs de télévision goûtent très peu néanmoins ce spectacle. Le basculement à l’ère numérique est perçu comme le signe avant-coureur d’une mort à petit feu de leur profession. Du coup, l’angoisse est le sentiment actuellement le mieux partagé. La simple évocation du mot « numérique » suffit pour que les visages se crispent.

Quadragénaire qui a pignon sur rue au célèbre marché Sandaga, Ousmane Noreyni Fall est un réparateur de téléviseur dont les nuits sont désormais hantées. Marié à deux femmes, ce polygame cogite pour se reconvertir dans une nouvelle activité. Le métier de réparateur de téléviseurs qui lui a permis de mener une existence « tranquille » pendant dix ans, il ne s’y retrouve plus. Et ce d’autant qu’avec l’arrivée du numérique, son marché va encore se réduire : « Le numérique est un couteau à double tranchant qui fait plus l’affaire des vendeurs de produits électroménagers. Nous, réparateurs, recevrons dans nos ateliers de moins en moins de postes de téléviseurs pour réparation du fait que la population va se ruer vers des postes disposant déjà de décodeur numérique. Cela réduit notre part de clientèle », regrette-t-il l’air fatidique. Si le métier est fortement menacé aujourd’hui, au point que les acteurs craignent pour leur futur, il n’en a pas toujours été ainsi.

Dans un passé récent, le métier faisait vivre son bonhomme. C’est l’avis d’Ibrahima Tall, un réparateur de télévision, qui exerce ce métier depuis plus d’une décennie. Ce célibataire jette un coup dans le rétroviseur : « Lorsque j’ai investi ce métier à la fin des années 1990, c’était un travail très porteur. On parvenait à joindre les deux bouts parce qu’avec les téléviseurs analogiques qui existaient à l’époque, on avait systématiquement quelque chose à réparer, observe-t-il. Ce qui fait qu’en moyenne, on pouvait gagner jusqu’à 5000 FCFA par jour.Mais cette époque est révolue. On ne s’en sort pas et le numérique ne fera que nous enfoncer ». Comment ? Les postes de téléviseurs fabriqués vers les années 2008 disposent déjà dans la plupart des cas d’un décodeur TNT intégré et ils offrent en plus une meilleure qualité d’images. Des images en haute définition qui permettront d’avoir une qualité mille fois plus attractive que les postes de téléviseurs analogiques.

Selon une estimation faite en 2009 par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD), le nombre de personnes exerçant le métier de réparateurs de postes de téléviseurs est en baisse constante de l’ordrede 4% par an. L’arrivée prochaine du numérique dans les foyers ne devrait pas permettre d’inverser la donne. Dès lors, sur les 3000 ateliers de réparateurs recensés rien que dans la capitale sénégalaise, près de mille ont anticipé sur l’arrivée du numérique. Soit en mettant la clé sous le paillasson, soit en se recyclant dans d’autres secteurs d’activité. Comme quoi le numérique ne fait pas que des heureux.

En mode HD

Si les réparateurs de postes téléviseurs sont dans l’œil du cyclone, les vendeurs de ces appareils préparent eux leur mutation. Chacun à sa manière. Si Ibrahima Tounkara, un baol-baol bon teint, cherche par tous les moyens à « brader les derniers téléviseurs analogiques » qui se trouvent dans son magasin, quitte à perdre 20 000 FCFA sur le prix de revient de l’appareil, Modou Fall, de la société Touba Promo Export, a lui opté pour une solution encore plus radicale. Dans le grand show-room qui se trouve à l’intérieur de la boutique, on ne propose plus que des postes de téléviseurs numériques. Pas question ici de s’encombrer avec des postes téléviseurs analogiques quitte à encourir des risques. Pour équiper son show-room d’appareils modernes, Modou a noué un partenariat avec une société chinoise agréée qui lui fournit les appareils moyennant une commission de 50 000 FCFA sur chaque produit vendu. Sur des postes dont les coûts oscillent généralement entre « 100 000 FCFA pour un petit écran plasma à 500 000 FCFA pour un home cinéma géant », la société chinoise se taille la part du lion.

Un risque que ne sont certes pas prêts à courir tous les vendeurs, mais, quoi qu’il arrive, ils sont, par la force des choses, amenés à proposer de nouveaux types de téléviseurs. Car à défaut, ils verront leur clientèle se tourner vers les sociétés chinoises qui commencent à s’implanter en masse en vue de l’arrivée du numérique.


Par Mouhamed Camara