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Santé Vers de nouveaux modèles de partenariat sud-sud

Si les États africains ont tous adopté des politiques de santé ambitieuses, assurer à leur population l’accès  des soins de qualité reste un défi majeur. Pour aujourd’hui, pour demain encore plus alors que le continent verra sa population doubler et atteindre plus de 2 milliards d’habitants. Pour répondre à ce challenge, il va falloir penser à de nouveaux modèles, innover, faire appel aux Ntic, au secteur privé et …Et à la coopération sud-sud. Des axes ont étés posés dans ce sens à Tunis, lors d’une table ronde organisée le 25 avril dans le cadre du Forum Économique Africain.

Par Mérième Alaoui, à Tunis

Quand on parle santé en Afrique, un chiffre est plus que révélateur : l’Afrique ne produit que 3% de ses besoins en médicaments. C’est peu. Mais c’est également un formidable potentiel. Alors que les États africains ont tous adopté des politiques plus ambitieuses pour offrir à leur population un système de santé plus efficace, avec modernisation des infrastructures hospitalières, mise en place de la CMU _  c’est le cas de la Côte d’Ivoire, et il faut saluer à ce titre l’exemple du Rwanda qui a atteint une couverture de près de 9O% de sa population . Mais les défis restent énormes. Pour aujourd’hui, avec 1,2 milliard d’habitants . Pour demain surtout, alors que l’Afrique comptera plus de 2 milliards de personnes en 2050. Pour répondre à ce challenge, il va falloir  penser à de nouveaux modèles, innover, faire appel aux Ntic, au secteur privé et à la coopération sud-sud.

À ce titre, Tunis, qui se positionne comme une plateforme de référence en matière d’exportation des services liés à la santé, invitait ses partenaires africains, lors d’une table ronde organisée le 25 avril dans le cadre du Forum Économique Africain, à envisager des pistes de partenariats.  Et c’est le ministre tunisien de la santé, Imed Hammami, qui ouvre le bal. « Il faut rappeler que l’on n’est pas au début de cette piste. Nous ne sommes pas au stade de la réflexion, bien au contraire, plusieurs pas ont été franchis, souligne le ministre. On a déjà fait un trajet important. Aujourd’hui, la question est de savoir comment passer à la vitesse de croisière et exploiter tout notre potentiel. »

« Alors qu’il faut six mois pour obtenir un RDV chez un spécialiste à Paris, Londres, ou Berlin, ici tous les soins sont livrés en quelques jours, y compris dans des spécialités très pointues, avec un prix 10% en dessous des tarifs européens, et en prime un agréable séjour en Tunisie. »

En effet, évacuation sanitaire, industrie pharmaceutique, tourisme sanitaire et thermalisme… Des domaines dans lesquels la Tunisie affiche un certain savoir-faire qu’elle souhaite désormais partager avec ses partenaires du continent. « Nous avons aujourd’hui, un premier axe, celui de l’industrie pharmaceutique, qui est prêt.  Nous avons déjà des champions nationaux qui exportent dans 20 pays africains, pas uniquement francophones. Et ce malgré les difficultés logistiques, poursuit le ministre. Pour ce qui concerne ce volet, il est très important de multiplier les forums et les espaces d’échanges. Il est également nécessaire d’aboutir à la mise en place de cette Agence africaine du médicament qui pourra siéger à Tunis. Il y a aussi, deuxième axe prêt, la destination Tunisie pour tout ce qui est relatif au tourisme sanitaire. On vient en Tunisie pour le bien-être, le thermalisme, se soigner, et ce en quelques jours seulement. Alors qu’il faut six mois pour obtenir un RDV chez un spécialiste à Paris, Londres, où Berlin, ici tous les soins sont livrés en quelques jours, y compris dans des spécialités très pointues, avec un prix 10% en dessous des tarifs européens, et en prime un agréable séjour en Tunisie. »

À titre indicatif, la Tunisie occupe le deuxième rang en Afrique, derrière l’Afrique du Sud. Mais alors que les États africains s’attellent à « soigner à domicile », si la Tunisie a une carte à jouer, c’est dans le transfert de compétence. Et là encore, c’est le secteur privé tunisien qui s’affiche comme pionnier. Avec l’exemple de Teriak un groupe pharmaceutique tunisien dirigé par Sara Masmoudi.

« Aujourd’hui exporter des médicaments vers l’Afrique subsaharienne ressemble à une ruée vers l’or. Qu’est-ce que nous, Tunisiens, avons de plus ? »

« Teriak est une entreprise qui appartient au groupe Kilani et qui opère dans le secteur de la santé depuis 30 ans. Nous fabriquons des médicaments génériques et sous licences.  Nous avons pris le parti de faire de l’exportation à partir de 2013, ce qui est assez tardif. Avant cela, c’est plus anecdotique. Nous avons dédié des équipes qui sont allées au devant des marchés. Et nous sommes aujourd’hui titulaires de près de 300 licences en dehors de la Tunisie. Cela peut paraître satisfaisant et pourtant, ce modèle est insuffisant. Et c’est pour cela que nous avons très tôt opté de nous implanter dans les pays ciblés. Nous sommes allés à la recherche d’opportunité. » Laquelle s’est présentée au Cameroun, avec Cinpharm, un laboratoire en sommeil acquis par le groupe en 2015. « Aujourd’hui exporter des médicaments vers l’Afrique subsaharienne ressemble à une ruée vers l’or. Dans toute stratégie ce qu’il faut c’est de la différenciation. Qu’est-ce que nous, Tunisiens, avons de plus ? Un médicament de qualité. Un prix provisoirement intéressant depuis la dévaluation du dinar. Mais à court terme, on ne pourra pas concurrencer l’Inde. Nous ne sommes pas des créateurs et nous ne serons jamais des génériqueurs à bas prix. Ce que nous devons c’est aller au devant des besoins des pays que nous ciblons. » D’autant que la demande est là et l’expertise tunisienne dans le secteur reconnue. « Le constat est simple : une fabrication quasi inexistante ou très peu développé, des circuits de distribution non maîtrisés et avec cela pléthore de médicaments contrefaits et une explosion du marché parallèle; des prix exorbitants. On peut ajouter à ce tableau, le fait que les institutions internationales opèrent en donnant des médicaments gracieux ce qui a un but social mais non économique, et par conséquent non pérenne. Ce que souhaite les pays aujourd’hui c’est être autonome en matière de production de médicaments.  La Tunisie peut être le partenaire de choix. Parce que techniquement, nous avons un outil industriel développé, plus d’une trentaine d’unités de fabrications, et nous sommes encadrés très étroitement par des autorités de santé. »

Ainsi, selon le modèle porté par Teriak, la Tunisie peut se positionner sur le marché de l’industrie pharmaceutique en Afrique entre autre, répondre à des besoins réels, non seulement via de l’export, mais surtout à travers l’implantation d’unités industrielles locales.

« On est en train d’aller vers une réglementation régionale et même continentale avec l’Agence africaine du médicament qui s’inscrit dans un esprit d’harmonisation »

Une stratégie pertinente à condition d’envisager une approche régionale suggère Charles Boguifo, Président de l’Ordre National des Pharmaciens de Côte d’Ivoire. « Quand on parle de marché, la Côte d’Ivoire c’est 500 millions de dollars US de médicaments. À l’échelle de l’UEMOA on passe à 1 milliard 750 millions, de la CEDEAO plus de 4 milliards. Le marché devient beaucoup plus intéressant. À ce niveau, au sein de la CEDEAO les choses évoluent. Avec la mise en place d’un plan régional pharmaceutique dans les 15 pays pour développer des industries pharmaceutiques, renforcer la législation, le contrôle qualité, un des problèmes dans nos pays … On est en train d’aller vers une réglementation régionale et même continentale avec l’Agence africaine du médicament qui s’inscrit dans un esprit d’harmonisation. Le marché devient important. C’est donc le moment d’investir dans nos pays. »

« Aujourd’hui il n’y a pas d’Afrique dans la santé »

Le marché devient important et donc attractif aux yeux des investisseurs ainsi que le confirme Adel GOUCHA, directeur général du groupe Abraaj, spécialiste du capital-investissement Émirati  qui investi dans des marchés en croissance en Afrique, en Asie, en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Turquie. « Quelques chiffres le prouvent : l’Afrique compte 13% de la population mondiale; 24% de la morbidité mais 3% de la production pharmaceutique. La majorité du marché est constituée d’importation et de contrefaçon. Alors le taux de croissance de la demande de produit pharmaceutique dépasse les 10% contre 2/3% en Europe. Le taux de pénétration des génériques est inférieur à 30% alors qu’en Europe on est proche des 70%, et le coût des génériques beaucoup moins chers, 50% dans certains cas. Le marché est là ». Et, avec la croissance démographique, l’urbanisation, l’émergence des classes moyennes, il va aller grandissant.  » À  mesure que le pouvoir d’achat augmente, les dépenses augmentent dans trois secteurs prioritaires, le logement, l’alimentation et les soins de santé. C’est pourquoi,  les investisseurs privés sont là. » À  commencer par le groupe Abraaj.  « Nous chez Abraaj, nous avons investi 350 millions juste en l’Afrique du Nord, dans 13 cliniques privées au Maroc, en Tunisie et en Égypte.  Et on va continuer  à le faire parce que c’est un secteur stratégique ». Ceci dit, il souligne le défi des producteurs africains, tunisiens et autres, la taille. « Le vrai problème, c’est la taille. Si on veut capter les vrais flux internationaux , il faut aller vers la taille. Or aujourd’hui il n’y a pas d’Afrique dans la santé. En dehors de quelques exceptions. Pour les Nord-Africains, s’ils sont capables de trouver une intégration en Afrique francophone c’est déjà un grand pas. » Et à son tour d’inviter à adopter une approche de marché régional. « Il faut commencer pas résonner en région. Malheureusement aujourd’hui en Tunisie le marché est fragmenté, avec une trentaine d’acteurs mais pas de champions régionaux. Il est très important de penser à la consolidation. Avec 5 à 10% d’export, la taille est suffisante pour le marché tunisien mais pas assez pour aller en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou ailleurs se battre contre les multinationales.  »

 » Il ne faut pas penser que l’évacuation est une solution.  C’est du one shot, il n’y a pas de transfert de technologie et aujourd’hui les États africains ont tous l’ambition d’arriver à l’autonomie sanitaire »

L’expérience de Nejib Soussia, pionnier dans l’évacuation sanitaire, est plus que révélatrice. PDG de Cameroun assistance, il est établi depuis 37 ans à Douala où il participe à cet échange de savoir faire sud-sud. « Aujourd’hui, nous employons au Cameroun 108 personnes à temps plein. C’est en effet un secteur avec un creuset d’emploi locaux. » Si son expérience s’avère réussie, aujourd’hui il invite à repenser le modèle de l’évacuation sanitaire en Afrique. « Il ne faut pas penser que l’évacuation est une solution. C’est une solution dans certains cas. C’est du one shot, il n’y a pas de transfert de technologie et aujourd’hui les États africains ont tous l’ambition d’arriver à l’autonomie sanitaire. Aussi, après avoir été un pionnier, dès 1987, je pense pouvoir dire aujourd’hui avec la même conviction qu’il y a 30 ans, il faut que le modèle évolue. Nous, Tunisiens, on dispose de moyens, des hommes, de l’organisation, pour peu qu’on arrive à construire une stratégie claire.  » Sur le modèle de son entreprise au Cameroun, première société étrangère à décrocher un statut de cabinet médical et une clinique privé. »On ne progressera que si on réfléchi dans le sens aller-retour. »

Répondre aux défis de la santé en Afrique demande également de l’innovation. Le développement des Ntic dans le secteur également se veut un accélérateur. Et là encore, l’expertise tunisienne peut apporter sa pierre à l’édifice. Elle le fait déjà, à travers une application qui vient d’être lancée par Nejib Soussia, à nouveau pionnier dans le domaine. « Avec les Ntics, l’Afrique fait des sauts technologiques. Idem dans la médecine. Ce qui coûte cher aujourd’hui, c’est de déplacer le malade vers le médecin pour avoir ce fameux diagnostic.  Avec Cameroun assistance nous avons développé une application, ici en Tunisie, qui permet l’accès aux soins via un smartphone. Ce sont des pistes à exploiter dans le futur. »


 

Par Mérième Alaoui, à Tunis

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