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Cinéma Rwanda, un quart de siècle…

Le 7 avril, le Rwanda commémorait officiellement les 25 ans du génocide. Il y a un quart de siècle, au moins 800 000 personnes périrent en cent jours. Un devoir de mémoire, ciment du modèle de développement socio-économique du Rwanda. Au cœur de l’œuvre d’Éric Kabera, cinéaste, réalisateur de Rwanda: un quart de siècle. Un voyage dans le pays qui se reconstruit et s’affiche comme un modèle de développement socio-économique en Afrique. Interview d’Éric Kabera.

Par Dounia Ben Mohamed

Sorti le 7 avril à l’occasion du lancement officiel des 100 jours de deuil commémorant le 25ème anniversaire du génocide, Rwanda: un quart de siècle est le dernier documentaire d’Eric Kabéra. Cinéaste rwandais qui a marqué l’histoire avec le premier long métrage consacré au génocide, 100 jours, le premier film tourné dans le pays après 1994. Produit en collaboration avec Nick Hughes, un cinéaste britannique, ce nouveau documentaire est voyage au coeur du pays en voie de reconstruction, et du parcours du cinéaste lui-même, lequel aura découvert sa vocation, il y a quinze ans, par les hasards de l’histoire…

“Je devais raconter cette histoire, comme je la voyais, sans filtre”

« Après le génocide, des journalistes du monde entier se sont retrouvés à Kigali pour comprendre et rapporter, en image, leur version du drame rwandais. » Éric servira alors de fixeur, traducteur avant de prendre lui-même la caméra en main et donner sa version, celle des Rwandais. « En voyage au Canada, j’étais surpris de découvrir que personne ne connaissait le Rwanda, ni l’ampleur de notre histoire. Ce qui aura quand même été un des drames les plus tragiques de la fin du XXe. Je devais raconter cette histoire, comme je la voyais, sans filtre. C’est un peu cliché, mais je voulais apporter ma voix, celle de miens. Mais je ne voulais pas être le seul prédicateur dans le désert, alors j’ai monté une équipe de jeunes autour de moi. Et c’est comme ça qu’est né 100 jours. » Une fiction, pour tenter de toucher un public plus large que celui, plus limité, d’un documentaire. « Cent jours, c’est l’histoire du Rwanda vécu à travers une famille moderne susceptible de susciter une certaine émotion, empathie, chez n’importe quelle famille, qu’elle soit à Paris, Bruxelles, ou ailleurs.” 

“Une histoire traumatique en soi, mais qui aura été à la longue une thérapie”

Le film sera suivi d’autres, plus crus, plus durs, dans lesquels Éric donnera la parole aux victimes comme aux bourreaux. Un exercice difficile, mais essentiel pour le Rwanda. « Avec mon adrénaline, ma passion, ma douleur de vouloir faire des films sur le génocide, une histoire traumatique en soi, mais qui aura été à la longue une thérapie. Même si ça n’a pas toujours été facile. C’était encore tabou à l’époque, même risqué. Il y a eu des moments très difficiles. Une scène par exemple a traumatisé le casting : dans l’église se trouvait encore des ossements, on sentait la mort. Quand on y pense, l’esprit des morts anime ses films… »

Des films remarqués sur la scène du cinéma international. Mais quand lors d’un festival à Toronto le public lui fait une standing ovation, Éric est en larme. « On fait les mêmes reportages, mais avec quel résultat ? J’étais devenu cette personne qui traduisait le malheur de mon peuple. Là je me suis dit que j’avais besoin de faire un autre film, pas sur le génocide. » Le résultat, Africa United, se révèlera un succès mondial, présenté dans de nombreux festivals internationaux et dans les salles de cinéma en France et Europe. « C’était important parce que, à chaque fois que je participais à une festival, je percevais une certaine image de l’Afrique qui ne me plaisait pas, une Afrique qui pleure. En Afrique, on a de nombreux défi, c’est sûr, mais aussi beaucoup d’espoir. Il fallait combler ce vide. »

« Donner à la jeune génération les outils technologiques pour qu’ils changent le narratif de l’Afrique »

Entre temps, il crée le centre cinématographique Kwetu avec la même ambition : former des jeunes gens aux métiers du cinéma et par la même occasion leur donner les armes en vue de raconter leur propre histoire, de produire leur propres images. « Malheureusement un seul film ne peut pas combler des années de clichés. Mais avec la responsabilité que nous avons envers la jeune génération, il s’agit de leur donner les outils technologiques, les éléments de base pour qu’ils changent le narratif de l’Afrique pour demain. D’où l’idée de cette école. » Depuis, toute une génération de jeunes Rwandais a pu embrasser le métier. Des réalisateurs, cadreurs, monteurs, cinéastes qui voyagent avec leur film. « Aujourd’hui ce sont mes collègues. »

Et pour leur donner l’opportunité de montrer leur création, chaque année Éric organise le festival Hillywood devenu une vitrine du cinéma rwandais, plus largement du cinéma africain. « C’est toujours une bataille. On survie avec peu de budget. C’est aussi cette éducation qu’on veut transmettre à la nouvelle génération.  D’autres personnes, institutions, devraient y investir. Or, le cinéma n’est malheureusement pas la priorité dans les pays africains, en voie de développement… »

« Pour moi, le cinéma ce n’est pas de la distraction, c’est de l’éducation. Je fais du cinéma pour changer la façon de voir les choses. »

Alors que pour ce dernier, plus qu’un divertissement le cinéma a une vocation pédagogique. « Pour moi, le cinéma ce n’est pas de la distraction, c’est de l’éducation. Aujourd’hui, avec le festival on a créé une dynamique qui a fait que les organes de l’État ont compris l’importance de créer un certain cadre pour promouvoir le cinéma local. Plus de 3000 personnes y participent. On a quand même positionné le Rwanda sur la scène internationale du cinéma. Il est de la responsabilité des États africains de financer cet outil éducatif. Moi j’ai beaucoup appris du cinéma, et je continue à en apprendre. Il faut désormais l’intégrer dans les politiques de développement en Afrique. » En attendant, le centre Kwetu continue de former les futurs cinéastes du pays et du continent.