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Risque de change : ce que l’Afrique peut apprendre des emprunteurs polonais

Frappées par la crise née de la pandémie du Covid, nombre de devises africaines se sont dépréciées, alourdissant d’autant la charge de la dette des pays concernés en monnaie locale. Une situation qui n’est pourtant pas une fatalité, comme le rappelle dans cette tribune le PDG du fonds de couverture TCX, avec à l’appui le très instructif exemple des détenteurs de prêts hypothécaires polonais. 

Par Ruurd J. Brouwer, Directeur général de TCX 

Lors des dernières Assemblées annuelles de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (tenues à Washington entre les 11 et 17 octobre, ndlr), le Comité du développement- un forum de niveau ministériel qui représente 189 pays membres du Groupe de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international- a noté que la pandémie a aggravé des problèmes de développement de longue date. Les économies des pays à revenu faible et intermédiaire accusent un retard supplémentaire en termes de croissance, sont confrontées à des contraintes en matière de marge de manœuvre budgétaire et commencent à peine à lutter contre la pandémie de COVID. 

Cette déclaration fait suite à la réunion des ministres des finances et des gouverneurs des banques centrales du G20 de juillet dernier. Dans la déclaration commune, ils ont réaffirmé leur soutien aux pays les plus vulnérables, notamment ceux qui sont confrontés à un endettement insoutenable. De fait, les dépréciations induites par la crise ont rendu la dette insupportable en termes de monnaie locale. L’initiative de suspension du service de la dette du G20 (DSSI) et la prochaine reconstitution des ressources de l’Association internationale de développement (IDA) sont les initiatives phares pour concrétiser ce soutien. Alors que la DSSI propose un rééchelonnement de la dette existante, l’IDA offre aux pays les plus pauvres des prêts concessionnels (en devises fortes). La question est toutefois de savoir si la dette ne devrait pas être partiellement annulée et la reconstitution de l’IDA utilisée pour « construire une meilleure voie de développement », comme l’a rappelé David Malpass, le président du Groupe de la Banque mondiale, dans son discours. Si cela dépendait de la Cour de justice de l’Union européenne, ce serait probablement le cas…..

 « Ce qui arrive aux pays les plus pauvres est également arrivé aux détenteurs de prêts hypothécaires polonais »

Ce qui arrive aux pays les plus pauvres est également arrivé aux détenteurs de prêts hypothécaires polonais. Attirés par les faibles taux d’intérêt, les acheteurs polonais ont massivement contracté des prêts hypothécaires en francs suisses et dans d’autres devises fortes, à hauteur de 50 milliards de dollars il y a dix ans. En règle générale, les monnaies faibles se déprécient par rapport aux monnaies fortes comme le franc suisse, l’euro et le dollar américain. Exprimée en zloty, la valeur des hypothèques en francs suisses a plus que doublé depuis 2008, obligeant ainsi les ménages à consacrer deux fois plus d’argent au remboursement de leurs dettes. Or, les monnaies des pays les plus pauvres sont comme le zloty ; elles se déprécient par rapport aux monnaies fortes. Durant la même période, les monnaies flottantes des pays utilisant la DSSI se sont dépréciées de 157 % par rapport au dollar. 

Les propriétaires polonais ont saisi la Cour de justice de l’Union européenne, qui leur a donné raison en octobre 2019, en vertu de la directive sur les clauses abusives dans les contrats de consommation. Les consommateurs ayant des hypothèques en francs suisses pourraient s’adresser à leurs tribunaux nationaux et leur demander d’annuler les contrats. Plus précisément, le droit de l’UE n’empêcherait pas l’annulation des contrats hypothécaires si la suppression des clauses jugées abusives, l’indexation sur le franc suisse, les rendait irrecevables en droit national. On voit mal pourquoi ce principe d’iniquité ne s’appliquerait pas aux pays les plus pauvres. On peut même soutenir que ces pays ont été traités de manière encore plus inéquitable, car les emprunteurs polonais avaient au moins le choix entre un prêt en francs suisses et en zlotys. Les 74 pays de la DSSI et les emprunteurs de l’IDA n’ont pas ce choix : soit ils acceptent le prêt en devise forte et le risque de dépréciation qui va avec, soit ils n’obtiennent pas de prêt. Une pratique de crédit qui coûterait sous d’autres latitudes sa licence à une banque commerciale, mais qui est la norme dans le financement des pays les plus pauvres.

« Le régulateur polonais a proposé de résoudre définitivement le problème des hypothèques en convertissant les hypothèques précédemment libellées en francs suisses en zlotys »

En décembre dernier, le régulateur bancaire polonais a proposé de résoudre définitivement ce problème des hypothèques en convertissant les hypothèques précédemment libellées en francs suisses en zlotys, au taux de change de la date de signature du prêt et en faisant recalculer les remboursements des prêts en conséquence. Selon Bloomberg, cette mesure coûterait au système bancaire polonais un montant estimé à 40 milliards de zlotys, soit trois fois les bénéfices du secteur en 2019. Appliquer la même logique à la dette des pays les plus pauvres, en réévaluant les 350 milliards de dollars de prêts par rapport au début de 2020, avec les taux de change pré-Covid, se traduirait par une perte immédiate de 30 milliards de dollars. En remontant 15 ans en arrière, ce qui est comparable aux hypothèques polonaises, l’ajustement serait d’environ 75 milliards de dollars. À  l’aune de cette situation, les 5 à 7 milliards de dollars de paiements différés proposés dans le cadre de la DSSI semblent dès lors moins attrayants. 

Quelques exemples de pays durement touchés permettront de prendre la mesure des choses. Selon les données du FMI, l’Angola a bénéficié, dans le cadre de la DSSI, d’une extension de sa dette de 2,9 milliards de dollars jusqu’en décembre 2021. Mais la dette publique extérieure de 47,3 milliards de dollars, combinée à une dépréciation de la monnaie d’environ 25 % depuis le début de la crise née du Covid, a entraîné une augmentation de la charge de la dette en monnaie locale de 9,5 milliards de dollars. Le Kenya s’en est relativement bien sorti avec une dépréciation de 10 % depuis le début de 2020, mais sa dette de 31 milliards de dollars signifie qu’un supplément de 3,1 milliards de dollars en équivalent shillings est nécessaire pour rembourser celle-ci, soit plus du double du soutien de 1,2 milliard de dollars de la DSSI. Pour l’Éthiopie, la DSSI est arrivée trop tard et pour un trop faible soutien. Une dépréciation monétaire de 46 % a augmenté d’autant la dette du pays en devises fortes, exprimée en birr. Ainsi, l’allégement de 685 millions de dollars de la DSSI contraste fortement avec l’augmentation de plus de 9 milliards de dollars de la dette extérieure en birr. Bien que la DSSI ait été conçue pour libérer des fonds afin de lutter contre la pandémie de Covid, la nature procyclique des prêts en devises fortes du G20 et des institutions financières internationales qu’ils possèdent en annule largement l’effet. 

« La combinaison de la crise de la dette et du Covid perpétue un cercle vicieux qui conduit inévitablement de nombreux pays pauvres vers le défaut de paiement ou l’annulation de la dette »

En tout état de cause,  les économies affaiblies par le Covid des pays les plus pauvres continueront de souffrir à l’avenir de nouvelles dépréciations. Le poids de leur dette, y compris les remboursements différés au titre de la DSSI, augmentera dans leur monnaie locale, même s’ils n’empruntent pas un dollar de plus. La hausse du dollar engloutira les fonds nécessaires à la lutte contre le Covid et au renforcement de la résilience économique. La combinaison de la crise de la dette et du Covid perpétue ainsi un cercle vicieux qui conduit inévitablement de nombreux pays pauvres vers le défaut de paiement ou l’annulation de la dette. La DSSI ne fait que repousser l’échéance.

PKO, la plus grande banque de Pologne, a indiqué que 70 % de ses clients souhaitaient échanger leurs prêts hypothécaires en francs suisses contre des prêts en zlotys, abandonnant ainsi définitivement les prêts en devises étrangères. Il est peut-être temps pour le G20 et les institutions financières multilatérales de mettre en place de meilleures pratiques de prêt, en commençant par demander à leurs emprunteurs s’ils préfèrent eux aussi échanger leur dette en devises fortes contre des prêts en monnaie locale synthétique. La monnaie locale synthétique permettrait alors aux emprunteurs d’accéder au dollar (ou à d’autres devises fortes) tout en créant les conditions d’une résilience économique, ce qui les préparerait aux crises futures.  Le cas échéant, les pays africains pourront toujours demander à la Cour de justice de l’Union européenne d’être traités comme les propriétaires polonais. 

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