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Reportage Côte d’Ivoire La médecine traditionnelle, une alternative ?

L’Etat de Côte d’Ivoire a décidé de prendre en compte la médecine traditionnelle en appui à la conventionnelle pour la prise en charge des malades. En particulier pour les maladies incurables. Reportage à Abidjan.

Centre hospitalier  et universitaire (CHU) de Treichville, à Abidjan, à peine 7h et le hall d’attente de l’unité de soins traditionnels se remplit à grande vitesse. Des patients attendent d’être reçus par Aboutou Koffi. L’homme, les cheveux grisonnants, est au bureau depuis 6h. Pour tout rendez-vous hors médical, il faut arriver avant 9h GMT. Aboutou Koffi et la pratique de la médecine traditionnelle, c’est toute une histoire. A force de persévérance, il s’est fait admettre au sein du CHU de Treichville pour dispenser des soins. Défi relevé dans un environnement où la médecine traditionnelle est assimilée au charlatanisme et mysticisme. Aboutou Koffi, qui rêvait d’être « prêtre » puis « médecin » s’est retrouvé, suite à « l’appel du Seigneur », naturothérapeute reconnu.

« La médecine traditionnelle existe de tout le temps et traite toutes les pathologies. »

Logé dans l’ancien bâtiment des diabétiques de ce centre hospitalier d’Abidjan, Aboutou Koffi, rappelle que « la médecine traditionnelle existe de tout le temps et traite toutes les pathologies. C’est en 1996 que la Côte d’Ivoire a décidé de l’intégrer, tout en la réglementant, par la création d’un cadre de promotion de la médecine traditionnelle. En 2013, nous avons réussi à implanter un bureau pilote ». Et d’assurer : « Au CHU, il y a tous les services spécialisés, seulement il faut savoir que la médecine moderne entretient mais nous guérissons !  Les maladies dites incurables comme la drépanocytose, le diabète et l’hypertension artérielle qui sont des maladies métaboliques, nous, nous les guérissons. »». Rosemonda Kouamé, agent du public en zone portuaire, est une de ses patientes. Elle raconte avoir découverte, et fait appel par la même occasion, à la médecine traditionnelle à la suite d’un problème d’ordre gynécologique. «  J’avais des myomes sur mon utérus. J’ai passé presque deux années à soigner ce mal par la médecine moderne. Sans résultat. J’ai suivi un traitement traditionnel pendant 6 mois et les myomes ont disparu. Je suis même tombé enceinte ! » explique cette mère de famille de trois enfants aujourd’hui et qui depuis, continue à faire appel à ces pratiques qui remontent à des temps ancestraux mais pas toujours bien connus de nos jours. «  Pour certains maux, souligne-t-elle, je préfère me soigner avec la médecine traditionnelle. Mais parfois, on maîtrise mal son usage, comme les doses à prendre ». D’où l’importante d’un cadre. Aboutou Koffi, lui, s’est initié à cette spécialité en Tunisie et en France avant de s’installer à Grand-Bassam, en banlieue d’Abidjan (20 Km, Sud-Est) où il a ouvert son atelier de céramique en février 1986,  où il se lance dans la composition d’argile qui comporte des vertus thérapeutiques.

« Jamais en conflit avec médecins et professeurs en médecine »

De quoi s’assurer les foudres de ses confrères pourfendeurs de la médecine moderne ?«  Jamais nous ne sommes en conflit avec les médecins et professeurs de médecine car je les soigne eux-mêmes ainsi que leurs parents, personne n’est venu me contredire », rétorque-t-il. Bien au contraire, cet homme qui dit suivre la voie des ancêtres et de Dieu, qui s’est offert un espace de 200 ha pour son jardin botanique dit collaborer avec la médecine conventionnelle. Son mérite a été reconnu par l’Organisation mondiale de la santé et le ministère ivoirien de la Santé publique.

« J’utilise les techniques modernes de soins car je ne vais pas faire comme nos parents analphabètes, je suis intellectuel donc il me faut asseoir une base rationnelle à la science de soins que j’applique à mes patients qui se trouvent en France, en Russie, aux Etats-Unis. Pour ce faire, l’Etat m’a affecté un médecin et j’emploie des ingénieurs au laboratoire » explique Aboutou Koffi.

Pour le praticien, tout patient doit faire un contrôle médical et des analyses par des médecins avant de faire appel à la médecine traditionnelle. « J’ai juste pris soin de revaloriser la nature, c’est plusieurs argiles que je mélange. Les effets de l’argile, il empêche la prolifération des infections. » Y compris pour les fractures et cancers qui n’ont pas de secret pour le naturothérapeute dont le téléphone ne cesse de sonner durant notre conversation. Une journée de service, au CHU de Treichville, à Koumassi ou Yopougon se déroule entre 6h et 16h mais parfois jusqu’à 21h GMT. « Je reçois ici entre 70 et 120 personnes /jour  et à partir d’Abidjan, je soigne des patients aux USA et en Russie. Je fais la consultation à distance via le net pour ceux qui ne sont pas en Côte d’Ivoire » indique le « prêtre » raté qui lit la Bible.

 

« Il n’y a pas de maladie incurable »

Aboutou Koffi s’attarde sur la drépanocytose qui selon lui « n’est pas une maladie mais une malformation congénitale que je soigne » fait-il savoir. « Tout ce qui est naturel peut se corriger, il n’y a pas de maladie incurable » soutient-il. Pour transmettre ses acquis et connaissances, il a pris avec lui des jeunes gens même si son ambition d’ouvrir une école  est bloquée à ce jour. Aboutou, c’est aussi du social dans un pays avec un fort taux de pauvreté autour de 40%. « Chaque mois, je prends une maladie et je traite gratuitement les malades qui viennent à moi » révèle-t-il. Pour ne pas manquer de matières premières, « depuis 1988, je plante des arbres » indique-t-il, se disant « fier » d’apporter un plus à la société.

Des recherches sur les vertus thérapeutiques des plantes africaines

En Côte d’Ivoire, 12000 « tradipraticiens » sont recensés pour environ 1500 répertoriés au Programme national de promotion de la médecine traditionnelle. Parmi eux, le Dr Félix AKA,  Hygiéniste- Naturothérapeute, professeur en Santé.  Avec un Doctorat obtenu au Québec, «  je fais ce métier depuis 36 ans après une formation à la médecine traditionnelle ». Rencontré dans son cabinet à Cocody Lycée technique, il explique : « Notre approche s’articule sur l’alimentation. Apprendre aux gens à bien manger et manger sainement. Utiliser des plantes qui peuvent aider, leurs essences, utiliser les techniques manuelles, développer la pensée positive. Si cela est respecté, je peux vous assurer que les gens vont commencer à mieux se porter. Aujourd’hui, on voit que la science s’intéresse beaucoup à la nature des plantes, donc on fait des recherches beaucoup plus approfondies au niveau des plantes africaines, dont au compte au moins 20.000 espèces. Donc des spécialistes viennent en Afrique et en Amérique Latine, chercher des plantes pour fabriquer des médicaments, des principes actifs. J’ai fait ce choix parce que c’est une médecine qui semble bien respectée toute la physiologie de l’organisme. »

Et de préciser : Selon lui, « On sait que le kinkéliba, c’est bon pour le palu, on sait que le sélé, c’est bon pour le transit intestinal. On a des plantes qu’on rencontre sur le terrain. La science a montré que la plante d’oseille, qu’on prend pour faire le bissap, est bourrée de fer, d’hémoglobine.  Donc, quelqu’un qui est anémié qui va boire un verre ou deux par jour, va améliorer son état et son niveau de santé. On les retrouve sur le marché. On sait par exemple que le gingembre, à une bonne action sur la tonicité au niveau cérébral et a une bonne action sur l’aspect génital chez l’homme et chez la femme parce qu’il y a des principes actifs. »

« 80% des populations se soignent par la médecine traditionnelle »

Le Dr Fulbert Yao, sociologue de la Santé, enseignant-chercheur à l’Université Félix Houphouët-Boigny s’est penché sur la question de l’introduction de la médecine traditionnelle dans la prise en charge de pathologies à côté de la médecine conventionnelle. « Le paradigme qui sous-tend toute médecine est une réalité culturelle. La médecine moderne est basée sur la vision occidentale de l’homme, du corps humain. La médecine Asiatique et africaine aussi. Là où l’Occident considère seulement la maladie comme un dysfonctionnement biologique, l’Africain voit la résultante d’une infraction, d’une fracture sociale. Car pour l’Africain, c’est le monde invisible qui gouverne le monde physique. C’est pour cela que la médecine africaine ne se contente pas de traiter seulement le corps biologique mais elle traite aussi le substrat, le spirituel, explique l’expert.  Aussi avant la venue de la médecine occidentale, nos parents, de tout temps se sont soignés et protégés contre la maladie. Et cette médecine étant ancrée dans nos cultures, s’est transmise de génération en génération. Ce qui a changé dans la pratique de la médecine africaine, c’est la forme de l’exercice de la médecine: elle est devenu un métier et est en train de perdre peu à peu, sa fonction sociale, la régulation du corps, du spirituel et la préservation de l’harmonie sociale ».

Il estime que « Si les populations se tourne vers cette médecine, c’est parce qu’elles découvrent les limites de la médecine occidentale, l’inefficacité de cette médecine occidentale dans la prise en charge de certaines pathologies. » Dr Fulbert Yao précise également que « l’enjeu de la prise en compte de cette forme de soins est d’abord une reconnaissance internationale des valeurs de la médecine africaine. D’ailleurs, l’OMS a elle-même recommandé la prise en compte de cette forme de soins car selon elle, plus de 80% des populations se soigne avec la médecine traditionnelle. Ce qui a changé, c’est une prise de conscience individuelle et collective des populations face à l’efficacité de leur médecine mais en même temps, c’est une remise en cause du système de santé conventionnel et de son mode de soin en d’autres termes de son coût et de ses stratégies de prise en charge » indique le sociologue ivoirien.

Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des médecins universitaires, conseiller à des parents de patients de prendre attache avec des naturothérapeutes pour le traitement de maladie telle l’ictère ou la fièvre typhoïde. Même après un séjour en centre hospitalier.

Ici, au bord de la lagune Ebrié, ce mélange de genre ne surprend guère, bien au contraire, elle tend à rassurer le patient dont l’esprit est d’abord focalisé sur le traitement traditionnel. Et la prise en compte par l’Etat de ces capacités à faire de ces naturothérapeutes traduit le succès de cette tendance qui se confirme.


 

Issiaka N’GUESSAN

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