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Pol Palacios « L’enjeu est de faciliter la circulation du capital, c’est l’un des objectifs de la ZLECAf »

Pourquoi investir en Afrique et pourquoi maintenant ? Le point de vue d’un investisseur étranger. Pol Palacios, co-fondateur et Président de XWells Energy Limited.

Dans quel domaine et où opère votre compagnie, dans le monde et en Afrique?

Notre société, XWELLS, est par essence internationale, depuis sa fondation par des associés regroupant 7 nationalités sur 3 continents. Pour l’anecdote, elle a été rêvée, conçue, assemblée et décidée en Afrique, sur un bateau d’opérations pétrolières au large de l’Angola et dans un petit salon à Luanda, incorporée au Royaume-Uni, puis déployée très vite au Mexique, au Congo, en Asie du Sud-Est pour la partie financière et en Ukraine, récemment, dans le cadre de projets industriels et logistiques.

Aujourd’hui nous intervenons comme consultants opérationnels et stratégiques dans le secteur de l’énergie en général, avec une forte concentration de nos activités sur la conduite de projets dans le domaine du forage et de la production pétrolière et gazière en eaux profondes (deepwater offshore) et sur le financement de projets innovants dans l’énergie et la transition vers des technologies durables. Nos clients sont soit des majorscotées, soit des compagnies nationales dont nous accompagnons la montée en puissance technologique ou bien encore des indépendants fortement capitalisés qui viennent occuper un espace jadis exclusivement réservé aux grandes firmes transnationales.

En Afrique, notre activité, nos projets et nos investissements sont essentiellement tournés vers le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana, l’Angola et l’Afrique du Sud, avec l’intention d’utiliser le levier de la ZLECAf pour rayonner depuis ces pays et y déployer des synergies transfrontalières, par exemple au Mali, que nous regardons de près actuellement, ou bien encore en Zambie.


Quels sont vos projets d’investissements à court, moyen et long terme ?

Nous prévoyons un développement continu de nos activités cette année, à court terme, dans le domaine du forage, en devenant notamment un acteur clé de la modernisation des engins à la disposition du marché local. Le but est de remplacer un parc d’engins de forage obsolètes, polluants et ayant atteint leurs limites techniques, à la fois à terre, mais également offshore. Au-delà de la simple fourniture d’équipements et du service opérationnel de maintenance allant avec, notre originalité est que nous apportons aussi une maîtrise en ingénierie et une capacité en gestion de projets complexes. Nous avons le souci, dans nos opérations, de mobiliser au maximum les compétences locales.

Nous sommes, dans ce domaine précis et à l’heure de cet entretien, en discussions avancées avec deux sociétés nationales en Afrique qui cherchent, d’une part des appareils récents pour un prix compétitif, et d’autre part, un accompagnement indépendant, j’insiste sur ce mot, pour mener à bien leur projet, en partenariat local avec elles. Il est clair pour nos prospects qu’ils ne veulent pas de simples fournisseurs de services rapatriant la valeur ailleurs. Nous voyons un avenir extrêmement positif à court terme dans ces projets intégrés. Deux projets similaires sont en négociation en Amérique Latine, dans un milieu rendu très compétitif et instable par le contexte sanitaire mondial né en 2020.

En ce qui concerne le moyen terme, nous cherchons à déployer des centres névralgiques de création de valeur en Afrique, que nous voyons comme autant de bases opérationnelles régionales nous permettant d’assurer à la fois formation, déploiement et veille commerciale tout en servant nos clients. Nous avons étudié en particulier des pays nouveaux, ou qui représentent des relais de croissance dans notre secteur, comme par exemple le Sénégal ou le Ghana dont le développement de réserves de gaz en mer, par exemple, représente une opportunité que nous ne pouvons pas ignorer.

A long terme, notre ambition claire est de pouvoir être un acteur majeur ayant contribué a créer un nouvel axe commercial Sud-Sud à travers l’Atlantique, et de renforcer les liens entre l’Amérique Latine et l’Afrique, afin de fournir une alternative crédible au « Tout-Asie » ou « Tout-Europe » au niveau commercial, financier, technologique et humain.

Quels sont les contraintes que vous rencontrez dans le cadre de votre développement en Afrique, dans les pays ou régions que vous avez choisis?

Je ne parlerais pas des contraintes sanitaires, qui à mon sens sont un problème qui sera un jour, j’espère, pas si lointain, résolu. A ce propos, je note que les pays africains ont répondu dans l’ensemble finalement à cette crise avec une extraordinaire résilience et une efficacité qui doit être reconnue, en particulier à la lumière des moyens modestes dont certains disposent. 

Il n’en demeure pas moins que lorsqu’on veut développer des affaires dans les pays que nous visons, onrencontre un certain nombre d’obstacles ou plutôt de ralentissements, dirais-je. Le premier est la difficulté, perçue pour certains pays ou réelle pour d’autres, de faire circuler des devises et ainsi rendre les paiements efficaces, rapides et surtout certains. Les banques, sur ce point ont énormément de chemin à faire, et je vois la concurrence des entreprises innovantes digitalisées de services financiers (Fintech)  comme un coup de pied salutaire dans la fourmilière. Un exemple récent : il n’est pas possible, en février 2021, de réaliser un virement en ligne ni depuis nos comptes tenus dans une Fintech de renom, ni depuis notre banque en Ecosse vers un fournisseur au Congo, pourtant bancarisé dans une banque appartenant à un groupe Européen de premier plan, alors que nous envoyons de l’argent entre le Mexique et le Royaume Uni en quelques heures et entre le Royaume Uni et Hong Kong en quelques secondes et ce tant dans des banques locales que des filiales de banques internationales. Le pire est que les raisons de cette impossibilité sont opaques.  Sont-elles dues à un secteur bancaire africain en manque de connexion ou à une défiance du secteur bancaire international à l’égard du continent, maintenant un isolement favorisant des transferts ou des outils très chers, ce qui constitue une mine d’or si on pense aux flux économiques certains générés par les diasporas ? La question est ouverte, mais ce que je veux dire ici, c’est que l’Afrique bancaire et financière ne doit pas attendre un service bancaire de la part du monde, adapté aux besoins du monde extérieur, mais proposer un service bancaire pour elle-même et pour le monde, en se plaçant dans une optique de conquête commerciale.

J’appelle de tous mes vœux l’émergence immédiate de Fintech africaines à visée mondiale, pour venir occuper un secteur qui sans cela, sera monopolisé très vite par des acteurs européens contrôlant les prix et les règles. Et notamment les FinTech de 2eme génération – mini-chambres de compensions inter-devises, systèmes de paiement multidevises intégrés, comptes locaux en devises permettant épargne et virements directs. La dématérialisation autorisée par la digitalisation permet aujourd’hui normalement à une Fintech malienne de concourir sur le marché mondial, si tant est qu’elle à le soutien des banques centrales régionales et un soutien politique sérieux et direct axé sur le pragmatisme.

L’Afrique bancaire et financière ne doit pas attendre un service bancaire de la part du monde, adapté aux besoins du monde extérieur, mais proposer un service bancaire pour elle-même et pour le monde, en se plaçant dans une optique de conquête commerciale

L’autre défi que nous rencontrons pour développer des affaires en Afrique en général est ce que j’appellerai la perception différente du temps des affaires. Les processus de décisions institutionnels sont particulièrement lents et complexes au regard de ce qui se fait ailleurs, et des entrepreneurs ayant besoin de rythme et de flux souple et rapide voient certains de leur projet s’enliser. Cela nous est arrivé sur des projets ayant pourtant rencontré un intérêt certain et tout à fait direct. Et cela nous arrive à l’heure où nous parlons dans le cas d’une affaire où nous discutions des moyens de déployer, pour le compte d’une compagnie gouvernementale, un équipement de haute technologie dont l’accès est très restreint et compétitif. Après 6 mois passés à évaluer si oui ou non notre offre était pertinente et si on devait aligner des intérêts aussi divers que multiples et complexes, l’équipement – qui se loue auprès d’acteurs internationaux très agiles auprès desquels nous avions négocié des conditions tout à fait privilégiées pour notre client – avait disparu du marché mondial. Nous savons que lorsqu’on a accès aux décideurs africains, la décision peut être immédiate. Aussi nous constatons qu’il est important de raccourcir les accès entre les entrepreneurs et les décideurs et réaliser, parlons franchement, l’élimination de beaucoup de circuits d’intermédiaires assez inutiles, avouons-le, dans de nombreux cas.

L’entrée en vigueur de la ZLECAf, qui doit favoriser les investissements en
Afrique, est-elle dans ce sens une opportunité pour vous et votre compagnie ? 

Cette entrée en vigueur est une bonne nouvelle et une opportunité pour nous et pour des millions d’acteurs. Je corrigerais un peu la phrase disant « favoriser les investissements en Afrique » dans le sens où elle contient potentiellement le germe d’un biais cognitif signifiant investissement en Afrique depuis un extérieur souvent implicitement imaginé comme étant « là où il y a le capital » donc en Europe, aux USA ou en Orient. Je crois qu’il est temps de repenser ce terme même d’investissement en Afrique. Personne ne parle dans la presse « d’investissement en Europe » ou « d’investissement en Asie ». Non. On parle simplement d’investissement dans tel ou tel secteur. Et cet investissement fait dans les pays, par les pays et leurs acteurs, pour les pays et leurs acteurs. Et cela doit émerger comme une seconde nature en Afrique. Encore trop souvent je vois des gens extrêmement riches sortir leur richesse pour la placer dans des biens ou des investissements ailleurs qu’en Afrique. Je dis souvent que le seul contenu local qui compte est le capital.

L’enjeu est donc de faciliter la circulation du capital – c’est l’un des objectifs de la ZLECAf. Si pour l’instant l’essentiel du traité porte sur la libre circulation des marchandises, il y a bien un protocole sur l’investissement en discussion qui devrait changer la donne.  En facilitant la circulation du capital, la ZLECAf va donc permettre plus de souplesse dans l’allocation au niveau du continent des ressources financières. Ce que je veux dire par là est qu’il doit exister des cas ou la présence de capital africain ne correspond pas nécessairement à la position géographique de l’opportunité.

Il est clair qu’avec un allègement des barrières douanières, on peut envisager de concentrer des services pétroliers régionaux dans des centres d’excellence qui viennent ensuite approvisionner des centres secondaires, où peut-être l’activité est moins forte ou réduite, et au contraire mobiliser dans les centres les plus actifs, les ressources des autres, en facilitant le transfert d’équipement et de matériel ou de personnel qualifié. Aujourd’hui, dans le pétrole, il est fréquent de voir tout le matériel en double de part et d’autre d’une frontière, et vu la compétitivité de ce secteur et la nécessité de réduire les coûts, il est clair que la ZLECAf est une opportunité.

Quelles sont vos attentes quant à cet Accord ?

Il est difficile de me prononcer sur ce point, car justement, je crois que c’est aux Africains des pays parties à l’accord de définir leurs attentes et pas à des étrangers comme nous de le faire en biaisant l’existence même de l’accord pour qu’elle corresponde à nos intérêts.

Par contre, si l’accord facilite la compétitivité, la rapidité et le développement de nos partenaires locaux, je pense en particulier en Côte d’Ivoire, il est sans aucun doute que le bénéfice pour nous sera énorme.

A titre personnel, j’espère que l’accord contribuera à accélérer l’accès du plus grand nombre à plus de prospérité et finalement de transactions et de commerce pacifique et multilatéral avec des mécanismes peut-être plus modernes évitant la course au moins disant en termes de bien-être social et de normes environnementales qui a malheureusement été le lot de l’Union Européenne de ces 30 dernières années.

Vos craintes… ? 

Je crains que la ZLECAf puisse entraîner un drainage du capital et de l’investissement vers les pays les plus fragiles en termes de normes sociétales, industrielles ou environnementales au lieu de créer une spirale vertueuse favorisant les mieux-disants. Je crains également que la ZLECAf ne soit pas contrebalancée par une politique très prudente quand à l’investissement en capital et en matériel venant de l’extérieur de l’Afrique. Dans ce cas, la ZLECAf serait, comme on a vu en Europe, le prétexte à une délocalisation peu contrôlée et surtout n’exigeant pas de contrepartie de la part des partenaires internationaux. A mon sens, la principale chose à surveiller dans le cadre des nouveaux accords est le maintien des souverainetés nationales en matière, en particulier, de création monétaire et dans le domaine juridique, même si des homogénéisations ZLECAf bien conçues sont souhaitables. Il s’agit de maintenir les compétitivités intrinsèques des différents pays de la zone et encore une fois éviter d’introduire une concurrence déloyale systémique entre les acteurs, comme on le voit en Europe, conduisant pour certains pays à une désindustrialisation complète.

Il s’agit de maintenir les compétitivités intrinsèques des différents pays de la zone et encore une fois éviter d’introduire une concurrence déloyale systémique entre les acteurs, comme on le voit en Europe, conduisant pour certains pays à une désindustrialisation complète

Donc, en deux mots, la principale clé d’une zone ZLECAf prospère est selon moi une sage organisation du cadre dans lequel s’exerce la concurrence et les flux commerciaux transnationaux, un cadre légal et stable pour les règles du commerce, tout en maintenant l’extrême souplesse de la manière de construire les affaires sur le relationnel et la confiance qui est de mise en Afrique et que l’Afrique ne doit surtout pas sacrifier sur l’autel de ce que nos amis anglo-saxons appellent le « process and compliance » – litote de ce qu’il convient d’appeler la bureaucratie.

Avez-vous le sentiment qu’autour de vous, vos partenaires sont sensibles ou
informés sur la ZLECAf ? Quelle est la perception de ce Traité et de ses impacts ?

Très honnêtement, j’ai le sentiment qu’absolument personne n’en parle autour de moi, en particulier dans le contexte latino-américain et nord-américain. On a parfois l’impression que vu depuis les Amériques, l’Afrique est une planète lointaine. Il y a donc un énorme travail de pédagogie et de communication à faire autour de ca.

Mais, petite provocation, je réalise que cette phrase : « il y a un énorme de travail de pédagogie à faire », c’est auprès de qui finalement, dans l’intérêt de qui ? 

Si c’est auprès des autres pays et continents, peut-être pas, finalement. Car cela nous replace, encore, dans une optique où l’Afrique doit encore dépendre des autres et expliquer qui elle est, ce qu’elle veut et pourquoi.

Après tout, c’est surtout en Afrique qu’on doit s’organiser pour donner vie à ce marché, et les autres le découvriront bien à temps. J’espère pour ma part, avec un sourire, que nos concurrents découvrent cette mine d’opportunité le plus tard possible. Et si possible quand il sera trop tard et que XWELLS aura de nombreuse filiales et partenariats et joint-ventures 100% africains, dirigés par des africaines et des africains à destination de clients africains, et capturant bénéfices et valeurs en Afrique pour investir en Afrique ou, en miroir de ce que je disais à la première question, depuis l’Afrique.

En conclusion, est-ce pour vous c’est le moment d’investir en Afrique ?
Pourquoi ?

Je crois que cela a toujours été le moment d’investir en Afrique, que ça n’a jamais cessé de l’être et que cela ne stoppera pas. Depuis les temps les plus anciens. Après tout, c’est l’Afrique, qui à travers son sang, son énergie et son talent, a pris une part immense dans la construction du monde, il est juste temps qu’elle en recueille les dividendes.

Aujourd’hui comme demain, c’est l’Afrique qui détient les ressources stratégiques énergétiques, conventionnelles comme le pétrole et le gaz, mais évidemment aussi propres et décarbonées, comme par exemple le barrage d’Inga et son potentiel continental ou bien ses réserves colossales en matériaux fissiles nucléaires, sans parler du soleil, du vent à terre et offshore, ressources sans lesquelles l’humanité ne peut, ni atteindre la transition énergétique, ni même survivre avec le modèle de civilisation actuel, qui on le sait tous trop bien, n’est ni durable ni tenable.

A travers les nouveaux modèles économiques qu’elle invente, l’Afrique est donc fidèle à ce qu’elle est en tant que berceau de l’Humanité : la source vivante du renouveau planétaire.

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