Pierre Célestin Rwabukumba, CEO of Rwanda Stock Exchange-DR
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Pierre Célestin Rwabukumba « Faire de Kigali un centre financier au rayonnement international »

Lancée en 2011, la bourse de Kigali fête sa première décennie dans un contexte porteur : activité en hausse, démocratisation de la finance de marché, projets boursiers d’intégration régionale… Une série d’accomplissements qui doit beaucoup à l’actuel Directeur de l’institution, Pierre Célestin Rwabukumba, le « père » de la place financière rwandaise. Entretien. 

Propos recueillis par Jacques Leroueil, à Kigali

Directeur de la Bourse de Kigali depuis ses débuts, vous êtes pour les rwandais la figure publique de cette institution. Peu connaissent néanmoins votre vie antérieure. Pourriez-vous nous évoquer celle-ci brièvement ? 

Pierre Célestin Rwabukumba, CEO de Rwanda Stock Exchange

Au sortir de mes études secondaires, effectuées au Rwanda dans les années 90, j’ai eu l’opportunité de poursuivre ma formation aux Etats-Unis, où j’ai notamment obtenu une licence en économie à l’Université de Buffalo (Etat de New York). À dire vrai, cette filière économique n’était pas forcément mon premier choix, mais le sujet m’a néanmoins toujours intéressé dans la mesure où sa maîtrise est souvent indispensable pour comprendre les grands enjeux de notre époque et au-delà, pour être en capacité de proposer des solutions pertinentes dans des postes à responsabilité. C’est juste après la fin de mon cursus universitaire que j’ai démarré ma carrière dans les services financiers, à New York, occupant différents postes dans ce secteur (services de compliance, courtage en bourse, banque d’affaires). J’ai néanmoins très vite ressenti le besoin de revenir au Rwanda et de participer à d’une manière ou d’une autre au développement de mon pays. C’est cette volonté qui m’a poussé à revenir fin 2004 à Kigali, où j’ai alors rejoint la Banque nationale du Rwanda (BNR). 

Quel était votre rôle au sein de la BNR ? 

Au vu de mon expérience financière acquise aux Etats-Unis, je me suis vu confié, avec un groupe de collègues, une mission d’évaluation sur la faisabilité d’un marché national des capitaux. Ce projet de disposer d’une bourse nationale n’était à l’époque pas forcément bien vu par les grandes institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), qui estimaient celui-ci prématuré et peu pertinent économiquement. À l’inverse, nous pensions que c’était un outil de souveraineté financière et qu’à ce titre, il nous fallait concrétiser cette initiative ; quitte à démarrer tout petit. Après tout, si les pays développés pouvaient bénéficier des avantages apportées par cette formule, pourquoi pas nous ? Telle était notre philosophie à ce sujet. Par ailleurs, il est bon de rappeler le contexte socio-politique d’alors. Le pays, en situation de post-Génocide, venait juste d’adopter une nouvelle Constitution (en 2003),d’acter son plan de développement Vision 2020 et commençait à jeter les bases des premières grandes institutions étatiques (Médiateur de la République, Caisse de Pension, Agence de Promotion des Investissements…). Tout était à faire, en particulier dans le domaine qui me concernait, l’élaboration du cadre financier national. 

De fait, ce cadre financier était par définition beaucoup plus large que le simple volet des marchés de capitaux…

En effet. Il a fallu créer de toutes pièces la législation et les institutions constitutives de la place financière rwandaise, et ce en nous appuyant notamment sur le plan FSDP (Financial Sector Development Plan) ; un programme reposant sur le développement de 4 piliers (le secteur bancaire, les institutions d’épargne contractuelle[Assurance vie, assurance incendie et accidents, fonds de pension et de retraite gouvernementaux], les systèmes de paiement et les marchés des capitaux) et que j’ai coordonné à partir de 2006. S’agissant du marché des capitaux par exemple, la mise en place de la bourse proprement dite n’a été qu’une partie d’un écosystème plus vaste, qui comprenait notamment l’implémentation d’une réglementation appropriée (dispositions par exemple sur les organismes de placement collectif[Collective Investment Schemes ou CIS, en anglais] et la mise en place d’un régulateur des marchés (le Capital Market Advisory Council, devenu par la suite l’actuelle Capital Markets Authority). C’est ainsi que nous avons posé les bases de ce qu’est aujourd’hui la place financière rwandaise (banques, assurances, marchés des capitaux…) et qu’on m’a par la suite confié la tâche de mettre sur les rails la place boursière de Kigali. 

Pourriez-vous nous parler des débuts de la bourse de Kigali ? 

Kigali City Tower-DR

On a démarré avec les moyens du bord, le temps de formaliser peu à peu les choses. À titre anecdotique, nous n’avions par exemple, au tout début du projet, pas de bureaux dédiés et les premières réunions entre collaborateurs se tenaient le plus souvent, soit à nos domiciles, soit dans les hôtels de la ville ! Dès janvier 2008 néanmoins, nous avons mis sur pied le Rwanda Over the Counter Market, une structure de transactions de gré à gré  où les échanges portaient principalement sur des émissions obligataires et quelques titres de sociétés étrangères (kényanes notamment) faisant l’objet d’une double cotation (cross-listing). De fait, cette période initiale nous a permis de nous rôder et de monter progressivement en puissance jusqu’à proposer aux investisseurs une structure boursière complète, l’actuel Rwanda Stock Exchange (RSE), que nous avons lancé  officiellement en janvier 2011, au moment de l’introduction en bourse de la Bralirwa (le premier brasseur du pays, filiale du néerlandais Heineken, ndlr).

Où en est aujourd’hui le RSE ?

C’est une bourse qui a tout juste dix ans et qui, dans l’ensemble, bénéficie de la dynamique positive actuelle du Rwanda, tout en devant bien entendu relever les défis qui sont propres aux nouvelles institutions. Outre le compartiment obligataire, dominé par les émissions du Trésor rwandais, notre cote comprend aujourd’hui dix sociétés pour une capitalisation boursière globale de 4 milliards de dollars, la dernière entreprise à s’introduire en bourse étant l’opérateur MTN Rwanda, qui a franchi le pas en mai dernier. Quant aux volumes de transactions, ce sont respectivement 16 milliards de francs de francs rwandais (16 millions de dollars) d’actions et 39 milliards francs rwandais (39 millions de dollars) d’obligations qui ont été échangés en 2020 ; des chiffres en forte progression (respectivement + 88 % pour le marché obligataire  et + 242 % pour le marché actions) par rapport à l’année précédente.Nous travaillons par ailleurs à entièrement automatiser la négociation des titres, un processus qui est du reste déjà engagé avec le système- électronique- de dépôt central (CSD). Enfin, avec l’intégration régionale en cours dans le cadre de la Communauté de l’Afrique de l’Est, la prochaine étape clé sera la mise en place d’une infrastructure commune du marché des capitaux de l’Afrique de l’Est. Un projet qui reliera, si tout se passe bien, les quatre marchés boursiers existants de la région (Kenya, Ouganda, Rwanda et Tanzanie [le Burundi réfléchit par ailleurs à l’instauration de sa propre  bourse]) au cours de la deuxième partie de l’année 2021.

Vous évoquez les défis auxquels doit faire face une jeune institution telle que le RSE. Quels sont-ils ?

Ils sont nombreux. À court terme, et en dépit de progrès réels en la matière, l’activité de marché reste encore peu étoffée tandis que le nombre limité de valeurs cotées (10) freine pour l’heure les possibilités d’investissement. Le grand public reste par ailleurs peu éduqué en matière boursière. Idem pour les entreprises, qui demeurent le plus souvent prisonnières de schémas de financement traditionnels (autofinancement et emprunt bancaire). Sans parler d’une gouvernance encore imparfaite avec des sociétés qui restent réticentes à l’idée d’ouvrir leur capital, de communiquer et de partager leurs profits. C’est cette situation d’ensemble qui explique pourquoi nous devons accroître encore nos efforts en matière de communication et de pédagogie, à l’image de notre récente initiative à destination des entreprises, dénommée Investment Clinic (IC). L’objectif de ce programme consistera en particulier à identifier les lacunes des PME dans leur capacité à accueillir de manière optimale de potentiels investisseurs, mais aussi à mettre ces sociétés en contact avec d’autres écosystèmes d’assistance technique pertinents (société de conseil, cabinets d’audit…) afin de les accompagner au mieux. Autant de défis qui sont d’abord et avant tout des opportunités de croissance pour l’avenir. Plus que jamais, il s’agit de faire de la place de Kigali un centre financier au rayonnement régional, si ce n’est international. 

Justement, le Rwanda dispose depuis peu d’une agence gouvernementale chargée de cette question, le Rwanda Finance Limited. Comment définiriez-vous le rôle de cette nouvelle organisation ? 

Rwanda Finance ltd-DR

Le Rwanda Finance Limited est l’équivalent, pour la finance, du Rwanda Development Board (RDB) – l’agence publique chargée d’attirer les investissements étrangers dans le pays. Quant à son mandat, il est clair : développer et promouvoir la place financière kigaloise, ce que l’on appelle le Kigali International Financial Centre (KIFC). C’est cet ensemble d’acteurs financiers basés au Rwanda, réunis sous le terme générique de KIFC et structuré et organisé sous la houlette de Rwanda Finance, qui ambitionne à terme de devenir un centre financier de premier ordre, capable à la fois d’attirer les investissements étrangers et de générer des emplois hautement qualifiés dans la finance au profit du pays. On a du reste de solides atouts à faire valoir, la stabilité, la croissance et la  planification judicieuse du Rwanda étant unanimement saluées en Afrique et à l’international.  

Un dernier mot. À l’heure de l’ultime bilan, lorsque vous quitterez vos fonctions de DG de la bourse de Kigali, quel héritage souhaiteriez-vous laisser ?

Celui d’avoir posé les fondations d’une œuvre pérenne, qui continuera dans la direction que l’ensemble de nos équipes et partenaires ont impulsé.Car il va de soit que si héritage il y a, celui-ci ne peut être que collectif. Le bilan attaché à une institution telle que le Rwanda Stock Exchange ne saurait être associé à une seule personne. Je ne suis que la figure publique de la bourse, qui représente les efforts communs de toutes les parties prenantes, qui ont fait de la place financière rwandaise ce qu’elle est aujourd’hui. De ce point de vue, nul doute que mes successeurs pourront capitaliser sur les réalisations déjà accomplies pour aller encore plus loin. 

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