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Parcours Kadidja Duparc L’architecte des ambitions ivoiriennes

Architecte et PDG de l’agence SKY Architectes, Kadidja Duparc met de l’humain dans le béton. Ses réalisations sont à son image, authentique, ambitieuse, avec une forte dose de rigueur. Interview. 

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed, à Abidjan 

 

Kadidja, comment est née votre passion pour l’architecture ?

 

Je suis Kadidja Duparc, architecte et PDG de l’agence SKY Architectes. Je viens de Côte d’Ivoire, pays où je vis et j’exerce. Je me définis comme franche, perfectionniste, multitâche et curieuse de la vie !Je fais partie de ces personnes que tout intéresse et qui, il y a 20 ans, étaient qualifiées de « dispersées », mais qui aujourd’hui sont considérées comme multi-potentielles – les temps changent !

Bien que diplômée en architecture, le management, le marketing et la communication ont toujours été ma deuxième passion et m’ont valu longtemps, un double parcours. Je suis en effet titulaire d’un Certificat en Gestion Publique et Management – Potentiel Afrique, de SCIENCES PO, Paris, en plus de mon diplôme en Architecture.

L’humain étant, pour moi, la valeur essentielle d’une entreprise, je me suis également formée en développement personnel, et notamment en PNL (Programmation Neurolinguistique) à l’Institut Français de PNL.

Rentrée en Côte d’Ivoire en 2002, j’ai créé et géré à la fois une agence d’architecture (créée avec un associé architecte) et une agence de communication évènementielle. Contrainte d’interrompre ma double aventure à la suite des évènements socio-politiques de 2010 en Côte d’Ivoire, je me suis recentrée sur mon métier de cœur, l’architecture. Aujourd’hui, je gère  mon agence d’architecture SKY Architectes, d’une vingtaine de collaborateurs, sur la base d’un modèle managérial qui favorise l’engagement, la responsabilisation et la prise d’initiative des équipes. Ma culture managériale est celle de la délégation et de la communication, ma culture d’entreprise est celle de la ‘’RSE Attitude’’, avec un focus sur l’humain et l’environnement.

 

L’authenticité, la créativité, la rigueur, la notion de sens, la proximité, la responsabilité et le pragmatisme sont mes valeurs cardinales. Ma vision pour aujourd’hui et pour demain : Changer la qualité de vie et ce faisant, la qualité d’avenir des Africains, par une modification intelligente et inclusive de leur cadre de vie. Cela en passant notamment par une éco-architecture conçue autour de l’humain et réalisée par des humains engagés et conscients.

 

Qu’est-ce qui fait la particularité de vos constructions ?  Qu’est-ce qui vous inspire ?

 

Mon agence, SKY Architectes, est spécialisée en architecture, en urbanisme, en paysage et en design. Nous faisons également de l’accompagnement à la maitrise d’ouvrage et du conseil. Notre première particularité et notre principale force réside dans nos ressources humaines. L’originalité de notre savoir-faire et notre créativité sont à l’image de ce 21esiècle éclectique et foisonnant. Notre travail est basé sur les échanges, la collégialité du processus créatif, l’éclectisme des savoirs et le métissage des origines, des parcours, des expertises et des connaissances. Notre équipe est pluridisciplinaire et polyculturelle, composée d’architectes, d’ingénieurs, d’OPC, d’architectes urbanistes, de conducteurs de travaux venus de tous horizons. Nous privilégions l’écoute, l’échange, la créativité, l’anticipation et l’ouverture d’esprit.

J’ai des réticences quant à la notion de touche ou de style, car, pour moi, elle ramène souvent à l’idée qu’on impose ce style ou cette touche et que l’on se renouvelle peu dans notre créativité. Je dirais que nous concevons des bâtiments pour des individus uniques, qui ont leurs propres goûts, leurs histoires, leurs besoins… Goûts qui sont parfois très éloignés des miens. Mon objectif en tant qu’architecte, est de concevoir selon leur vision, le bâtiment le plus fonctionnel, le plus original, le plus confortable, le plus élégant et le plus harmonieux possible. Ceci, dans un délai et un budget maitrisé. Je dis harmonieux et non beau, car si la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, l’harmonie est dans l’esprit de tous.

Le travail de notre agence se reconnait, non grâce ou à cause d’un style, mais du fait de la combinaison de plusieurs facteurs qui font la valeur ajoutée de l’agence. C’est une architecture holistique, poétique et humaniste, mais fondamentalement pragmatique, réaliste et fonctionnelle.

Qu’est ce qui inspire notre conception ? Tout, absolument tout. La créativité s’enrichit et se nourrit de tous les substrats et un bon architecte a avant tout une excellente culture générale. Un tableau, un motif de pagne, un air de musique, une pièce de théâtre peuvent m’inspirer. La nature, un visage tout peut être source d’inspiration et de créativité et pour peu qu’on soit comme moi curieux de tout, l’inspiration est inépuisable et l’originalité constante.

Vous avez un projet en cours à Yopougon, très ambitieux, un mot sur cette commune qui connait un regain de dynamisme avec l’arrivée de nouvelles entreprises, services, infrastructures, etc. 

Effectivement, nous avons gagné une consultation lancée par la mairie de Yopougon et l’Agence Française de Développement (AFD), dans le cadre du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D) établi entre la France et la Côte d’Ivoire. Cette consultation portait sur la conception et l’exécution d’un marché de demi-gros et de détail pour la Commune. C’est un projet complétement innovant et précurseur, dans sa programmation et dans sa conception. Il est né sous l’impulsion de la dynamique équipe municipale, qui considère comme nécessaire la rénovation de son centre afin de proposer à ses habitants un environnement urbain de meilleure qualité. C’est en premier lieu, un projet durable, le premier marché de demi gros et de détail durable en Afrique de l’ouest. Il intègrera les principes d’architecture bioclimatique (orientation idoine par rapport au soleil et au vent, ventilation des sous-faces, éclairage naturel privilégié, recyclage des eaux de pluies etc.). C’est de plus, un bâtiment inclusif qui prévoit dans sa programmation un pavillon de la femme qui comprendra en RDC, une garderie pour les enfants des vendeuses et à l’étage des salles d’alphabétisation. Pour finir, c’est un projet populaire et convivial, car il intègre en plus de la zone de marché de demi gros, celle de détail et de produits manufacturés, une zone dite d’ « Emergence » qui comprend un Supermarché, des boutiques, des bureaux à louer et une zone de restauration (maquis, etc.).

La commune de Yopougon manque d’espaces de loisirs formels et cette zone qui fonctionnera au-delà des heures d’ouverture du reste du marché, sera le poumon et le pôle de vie et d’animation à la fois du complexe de marché et de la commune. Yopougon du fait de la jeunesse (60% de moins de 20 ans) et du dynamisme de sa population est une cité ou l’activité et la créativité bouillonnent. Les initiatives culturelles et artistiques se multiplient avec des évènements tels que « La nuit des idées 2019 » qui a réuni un nombre conséquent d’artistes et d’intellectuels ivoiriens et Africains, ou encore la création du Yop Créalab, centre d’un nouveau genre dédié aux pratiques et métiers culturels et créatifs du numérique et de l’écologie, en faveur de la jeunesse et de l’emploi. Nous sommes très heureux de participer à cette incroyable dynamique.

 

Vous participez ainsi à la (re) construction de la Côte d’Ivoire émergente.. 

 

De manière simple et évidente pour nous, par une architecture du siècle 2.0, consciente et responsable. Cela passe d’abord par la recherche constante d’une qualité architecturale et environnementale qui soit orientée utilisateur et qui intègre les réalités africaines. Le continent africain fait face aujourd’hui à des contraintes de développement économiques qui semblent s’opposer aux enjeux du développement durable.

Notre agence s’efforce d’aborder l’architecture et l’urbanisme selon une approche respectueuse de l’environnement, mais intégrant les contraintes sociales économiques et culturelles qui constituent leur contexte. Au-delà de la conception de bâtiment bioclimatiques (qui tiennent compte de leur environnement géographique, géologique et climatique), nous intégrons à notre conception les modes d’habiter culturels. L’on ne peut pas concevoir des habitations en Afrique comme on les conçoit en Occident, car si la globalisation a tendance à homogénéiser les modes de vie, il demeure néanmoins des particularités culturelles qu’il est nécessaire d’intégrer. Il est difficile d’envisager pour une africaine de l’ouest, une maison sans cuisine africaine. C’est-à-dire ces espaces uniques où elle va pouvoir faire ce qui lui est impossible de faire dans une cuisine à l’occidentale : cuire son poisson braisé au fourneau, piler son foutou ou son mil, attacher et dépecer son mouton à la Tabaski, s’assoir sur des tabourets au ras du sol et partager les plaisirs de la réalisation des mets en communauté, lors des fêtes familiales ou religieuse, etc. De même le concept de boyerie (espaces vestiaires et sanitaires du personnel de maison masculin), classique dans nos habitations est inexistant en occident. Ces constats sont les mêmes si l’on se place à l’échelle des quartiers ou de la ville. Nos villes et quartiers sont qualifiés de brouillonnes, désordonnées et anarchiques.  De fait, souvent elles le sont du fait qu’un nombre considérable de métiers informels s’installent de manière intempestive, sur les trottoirs, carrefours, voire sur les chaussées. Ceci parce qu’ils n’ont pas été prévus, planifiés, intégrés. Pourtant, ces lieux sont des lieux pour nous africains, de vie, d’échange, de convivialité de mixité générationnelle, sociale et économique. Nous africains, que nous soyons riches ou pauvre, jeunes ou vieux, avons besoin de ces vendeuses de beignets, vendeurs de brochettes, maraichères de quartier, petits garagistes, laveurs de voitures, ou autres boutiquiers de quartier. Nous avons besoin d’eux, tout autant qu’ils ont besoin de nous. Nous devons donc, puisqu’ils constituent un élément important de notre cadre de vie, à défaut-et en attendant de les intégrer économiquement (économie formelle), les intégrer architecturalement et « urbanistiquement » dès la conception en leur prévoyant des espaces et équipements adaptés. L’intégration de nos modes d’habiter culturel se fait pour ce qui concerne SKY Architectes de l’échelle macro (ville) à l’échelle micro (pièces de chaque bâtiment).Nous sommes également conscients que le cadre bâti peut être un facteur majeur d’exclusion et de confrontation surtout dans nos pays défavorisés. C’est la raison pour laquelle nous prêchons pour une conception holistique – donc intégrant l’ensemble des composantes de nos sociétés et contextes et leurs contraintes spécifiques – qui nous permettra de produire une architecture inclusive, fédératrice, appropriable par tous et par chacun.

Pour moi participer à la construction d’une Côte d’Ivoire émergente, c’est contribuer à la création d’une qualité de vie meilleure pour les ivoiriens/ivoiriennes, par la production d’un cadre de vie harmonieux dans toutes les acceptions du terme. C’est mettre ma responsabilité sociétale d’architecte au centre de mon processus de création et de production et promouvoir un changement complet de paradigme. Nous devons inventer de nouvelles croyances et de nouvelles attitudes, nous réapproprier nos missions culturelles, artistiques et sociales et en assumer les responsabilités. Nous avons la responsabilité de créer le changement, la responsabilité d’incarner ce changement dans nos agences au travers de nos collaborateurs, de nos productions, la responsabilité de former à ce changement et celle de le transmettre.

Dans cet objectif, nous avons de nombreux projets pro Bono, car il est important pour nous de faire connaitre la profession et le métier au grand public, et surtout de nous rapprocher des populations à revenus moyens et faibles, qui sont les plus touchées par le manque de logements et/ou le mal logement. Nous essayons et ce n’est pas facile dans notre contexte d’introduire dans chacun de nos projets à des degrés divers, cette notion d’architecture consciente et responsable.

Votre regard sur le pays justement, nouvelle dynamique économique, forte attractivité, nouvelle classe moyenne… On est aux portes de l’émergence ? 

Oui. Nous sommes aux portes de l’émergence. Et, la notion de porte est importante, car il est possible de rester à la porte et de ne jamais réussir à ouvrir ladite porte. A priori, tous les indicateurs sont au vert pour réussir à « émerger ». Cependant, en tant qu’architecte, je suis bien placée pour savoir qu’une jolie maison plain-pied, dont les fondations sont superficielles, en plus d’être un danger pour ses occupants, pourra difficilement évoluer (sauf à tout refaire), pour un jour, si le besoin s’en fait sentir, devenir une jolie villa duplex ou un beau petit immeuble.  Pour être une fille du pays, je souhaiterais que nos fondations pour l’émergence soient plus solides qu’elles ne le sont en réalité. Ceci, pour que la jolie maison plain-pied de l’Emergence soit capable d’évoluer et de prospérer de manière durable.

Pour conclure, vos ambitions futures, projets à venir …

Parce qu’un proverbe dit que : « ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique », j’ai créé SKYECOLAB, le laboratoire de recherche et d’idées, interne à l’agence. Il est issu de la vision et des valeurs de l’agence et incarne notre outil de recherche sur des concepts et projets architecturaux novateurs, en termes de durabilité, d’inclusivité, de genre culturelle et artistique. Via SKYECOLAB nous sommes sur plusieurs projets, dont le premier centre commercial en Afrique de l’Ouest, dans la commune d’ABOBO (District d’Abidjan), un projet pro Bono dans le département du DOROPO, (région du Bounkani la plus pauvre et abandonnée de la Côte d’ivoire) qui comprend école, infirmerie, équipements associatifs et culturels … Nous travaillons également sur un projet de logement économiques (3000 logements) que nous voulons confortables, bioclimatiques et adaptés à nos modes de vie. Nous avons de nombreux projets (CHU, Complexes immobiliers…) et espérons vivement que la situation politique des prochains mois nous permettra de les réaliser et enfin d’ouvrir ces portes de l’Emergence Ivoirienne !