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Parcours Julie Owono « L’Afrique francophone est la zone où il y a le plus de besoins concernant la liberté d’expression »

Franco-Camerounaise et avocate de formation Julie Owono, 33 ans, dirige le bureau Afrique du réseau Internet sans frontières dont l’objectif est de défendre la liberté d’expression et de lutter contre toutes les formes de censure sur la toile. En mai dernier, elle a été nommée au sein du tout nouveau conseil de surveillance de Facebook dont la mission et de s’assurer du respect des données individuelles sur la plateforme.

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

 

Parlez-nous de vous, de votre parcours et de ce qui vous a amené à vous orienter vers le droit ?

 

Je pense que j’ai su que je voulais faire du droit quand j’avais 7 ou 8 ans. J’étais alors en vacances au Cameroun avec mes parents et j’y voyais beaucoup d’injustices. Et lors d’une conversation avec un homme, je lui expliquais que je ne trouvais pas juste que des personnes ne puissent pas manger à leur faim alors que nous prenions trois repas par jour. Il a fini par me dire : « Écoute mademoiselle, tu poses beaucoup de questions, si tu veux aider les gens, tu devrais être avocate ! » Je ne savais pas ce que c’était. Je me suis renseignée, ça me parlait, dès lors j’ai su que c’est ce que je voulais faire. J’ai passé l’examen, j’ai été inscrite trois ans au barreau jusqu’à l’année dernière où je me suis mise en disponibilité pour des études à Harvard puis Stanford. Globalement, j’ai toujours exercé des métiers où il fallait défendre des principes, des personnes. Notamment au sein d’Internet sans frontières où il s’agit de faire en sorte que la liberté d’expression dont moi et la diaspora jouissons, en utilisant internet et les réseaux sociaux, soit la même pour les autres, et notamment ces autres qui me ressemblent. Autrement dit des femmes noires, l’un des groupes les plus marginalisés de la société.

 

C’est en effet à travers le réseau Internet sans frontières que vous êtes remarquée. Parlez-nous de cette expérience et de son impact ? 

 

 

C’est une organisation de droit français créée en 2007, avec au départ un seul but : défendre la liberté d’expression en ligne. Il s’agissait de faire en sorte que ce réseau puisse défendre les journalistes, les blogueurs, ainsi que les activistes des droits de l’homme. Quand j’ai rejoint l’organisation, je leur ai fait remarquer qu’il était dommage qu’ils ne s’intéressent pas à l’Afrique, alors que c’est là que l’on verrait émerger beaucoup d’innovations, y compris celles que nous utiliserons. Donc j’ai créé cette direction avec pour but de défendre l’Afrique en général mais en insistant particulièrement sur l’Afrique francophone. De mon point de vue, c’est la zone où il y a le plus de besoins concernant la liberté d’expression. Les anglophones ont compris très vite ce qu’ils pouvaient faire avec ce réseau, ce que je trouve fascinant. Quand on parle d’internet, il y a un principe qu’il faut comprendre avec un réseau interconnecté et global comme celui-là : regarder d’abord les no man’s land, les zones où il n’y a pas de droit. L’Afrique est un terrain parfait pour cela. Au Gabon par exemple, le gouvernement a été l’un des premiers à comprendre que l’on pouvait acheter des trolls pour Twitter, dans des fermes à trolls d’Inde et de Turquie et inonder le réseau d’hashtags pro-gouvernementaux et masquer les messages des activistes gabonais. Cette pratique nous l’avons vu dès 2010, 2011.

 

Aujourd’hui, vous avez rejoint le conseil de surveillance de Facebook. Pourquoi et quelle est votre mission ? 

 

D’abord, je pense que ce système est particulièrement intéressant et novateur et pourrait inspirer d’autres institutions. L’idée a été suggérée par un professeur d’Harvard suite aux critiques après l’élection américaine de 2016 et à l’utilisation de Facebook dans la commission du génocide en Birmanie. Ce professeur a évoqué l’idée d’une cour d’appel tout simplement. Une idée qui tournait dans les milieux intellectuels autour des questions et libertés sur internet y compris au sein d’organisations comme ISF. Il fallait que Facebook explique mieux ses règles et la façon dont il les applique. Dès 2018, j’avais été consultée par Facebook sur cette idée de conseil mais aussi sur les standards de la communauté de Facebook et les règles appliqués à ses utilisateurs. Le challenge est de savoir comment censurer la haine sans censurer les discours qui sont légitimes. Avec ISF nous avons donc développé des outils pédagogiques pour accompagner les plateformes dans cette démarche. J’ai accepté de participer à ce conseil en pensant à ce que moi j’apporterai. C’est important pour les réseaux sociaux d’être présents en Afrique mais pour cela ils doivent mieux travailler sur ces questions de contenus sans attendre les massacres pour se rendre compte qu’il y a un problème. Ce qui est souvent le cas en Afrique. C’est cela que je veux apporter au conseil. La deuxième chose est de voir ce que cette présence peut apporter à ISF. Pendant longtemps, nous n’avons pas voulu travailler avec les entreprises et les gouvernements. Ce type de plateforme, c’était le diable, il l’est toujours dans une certaine mesure mais nous pensons qu’il est important de construire des ponts avec ces acteurs du privé. Et aussi les acteurs du gouvernement. Parce qu’ils n’ont pas cette voix de la société civile.

 

Quel est l’enjeu selon vous, en cette période électorale, alors que l’accès à internet est, encore restreint dans certaines régions et que les fake news inondent la toile ? 

 

 

Le conseil sera là pour poser les principes. Pour l’instant, sur toutes ces questions on navigue un peu à vue. Avec l’élection de Donald Trump, au début on se disait que l’on ne supprimerait pas de contenu, finalement on en a supprimé. C’est sur ce processus de réflexion qu’on veut intervenir, qu’est-ce qu’on supprime et pourquoi. Ce processus est important parce qu’il va rétablir la confiance. Par exemple sur l’initiative du fact-checking, Facebook s’appuie sur un réseau de partenaires médias qui s’appuie lui-même sur un réseau de journalistes d’investigation, qui délivre des certificats et ce journaliste est fiable ou non. Mais il y a des questions qui peuvent se poser. Par exemple, un deepfake, très grossier, a été fait par un activiste camerounais, dans lequel l’ambassadeur de France dit que le Cameroun n’est qu’une colonie de la France. Un message très politique et très fort sur le lien d’aliénation entre le Cameroun et la France. Il était évident que c’était un deepfake, ce qui était d’ailleurs le but de son auteur, réaliser une satire. Cette vidéo a été labellisée partiellement fausse par Facebook, fact-checker par le réseau des Observateurs de France 24. Ce qui interpelle : une chaine publique vient fact-checker la vidéo d’un activiste, il y a un mélange des genres. Où est la satire ?  Est-ce qu’on a le droit à la satire et comment ? Comment distinguer les exceptions ? Ce sont des questions que l’on doit se poser.

 

 

 

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