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« Nous avons rétabli les équilibres financiers de la BEAC » – Interview du Gouverneur de la BEAC.

Lucas Abaga Nchama, gouverneur de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), en avait pris la direction dans un contexte tendu : un scandale pour détournement de fond avait éclaté en 2010 au sein de l’institution. Son objectif, depuis, est de redresser la situation pour enterrer au plus vite ce malheureux épisode. De passage à Paris, vendredi dernier, celui qui terminera son mandat dans deux mois, dresse son bilan pour ANA. Entretien. 

Dans quelle situation se trouve aujourd’hui la banque ?

 

La banque était dans une période de turbulence. Je suis arrivé afin de la redresser. Nous avons élaboré un plan de modernisation de la banque et rétabli les équilibres financiers. Désormais, nous arrêtons au quotidien la comptabilité afin de garantir la transparence. Nous avons aujourd’hui atteint un bénéfice record de 161 milliards de FCFA. Nous sommes sereins et à nouveau crédibles car nous avons beaucoup œuvré pour arriver à ce résultat, en engageant beaucoup de réformes.

 

Concrètement, quelles sont ces réformes ?

 

Nous avons exécuté la feuille de route fixée notamment par le Fonds Monétaire International (FMI). Après avoir éteint le feu, nous sommes devenus des architectes. Grâce au rétablissement des équilibres financiers, nous avons pu dégager ce bénéfice record. Ces ressources ont permis de renforcer nos fonds propres et de soutenir les banques en charge du financement direct et du développement économique. Nous avons augmenté le capital de la Banque d’Afrique Centrale qui était de 400 milliards, que nous avons porté à 1 200 milliards, ce qui a permis de financer des projets de développement privés, liés notamment à l’innovation.

 

« Face à la crise liée à Boko Haram,

notre objectif est de garantir la stabilité financière de la sous-région »

 

Quels sont les objectifs sur le long terme de la banque ?

 

Notre vision sur le long terme – face la crise actuelle liée à l’insécurité due à Boko Haram, notamment – est de garantir et promouvoir la stabilité financière de la sous-région. C’est nécessaire pour avoir une croissance durable, soutenue et inclusive. Bien que la crise crée des regains de tensions inflationnistes importants dans certains pays voisins, nous maîtrisons notre inflation qui ne dépasse pas les 3%. C’est une mission importante pour nous. Au niveau du financement de l’économie, nous ne sommes pas restés non plus les bras croisés face à cette crise. Nous avons mené une politique monétaire accommodante, en réduisant les taux d’intérêts à 2,5% alors qu’ils étaient en 2010 de plus de 5%. Cela permet aux banques plus de financements pour octroyer des crédits à moindre coût. Nous avons aussi mis en place un marché qui mobilise plus de 4000 milliards, où les États, les banques, et les entreprises peuvent lever des fonds. Et ce marché n’existait pas : il a été créé au cours de mon mandat. L’objectif est donc de continuer d’élargir d’avantage le champ de financement.

 

Quels sont les projets que vous avez mis en œuvre pour développer la numérisation des outils bancaires ?

 

Nous venons de mettre en place une carte de crédit communautaire il y a toute juste trois semaines. Un opérateur d’un pays à l’autre peut utiliser cette carte pour retirer de l’argent. Elle  peut aussi servir à acheter des choses dans l’Union économique monétaire ouest africaine (UEMOA). Nous voulons privilégier l’utilisation d’instruments modernes. D’autant qu’avec Boko Haram, nos échanges avec le Nigeria ont beaucoup chuté. Nous devons tout faire pour mettre à mal ces entreprises terroristes qui menacent la stabilité de  la sous-région. Il ne faut donc pas, raison de plus, que les gens s’habituent à se promener avec des mallettes d’argent liquide dans ce contexte tendu. C’est pour éviter aussi cela que nous privilégions l’utilisation d’outils modernes.

 

« Les pays de la zone franc doivent diversifier leurs économies »

 

Mais en Afrique, seule une minorité de la population a accès aux outils bancaires. Qu’avez-vous prévu pour les travailleurs du secteur informel, souvent exclus du système bancaire ?

 

Nous avons décidé d’emmener les personnes évoluant dans le secteur informel dans le secteur de la micro-finance. Notre objectif à terme est d’étendre cette carte au secteur informel. Nous voulons créer un fonds de garantie, qui permette par exemple à toutes ces femmes qui vendent au marché d’avoir accès facilement au financement et à la banque. Toutefois, la carte sera limitée car il ne s’agit pas non plus de se promener avec des liasses de billets partout, sans aucune limite. Elle devrait être fonctionnelle d’ici janvier prochain, d’abord en Afrique centrale puis au sein de l’UEMOA. C’est la meilleure façon de fluidifier et promouvoir les échanges pour éviter les transports de mallettes.

 

Le FCFA est une monnaie qui suscite toujours de nombreuses polémiques. De multiples experts pointent du doigt son inefficacité et le spectre d’une France toujours aussi prépondérante. Quelle est votre position sur la question ?

 

La gestion monétaire est avant tout un choix politique. C’est donc un choix politique que le FCFA soit arrimé sur l’euro, ce qui comporte des avantages comme des inconvénients. Dans certains pays, l’inflation a beaucoup augmenté et réduit le pouvoir d’achat de la population. Or dans les pays de la zone franc, l’inflation est à seulement 3%, ce qui est un taux très acceptable pour maintenir la stabilité monétaire. Regardez le cas du Nigeria, l’inflation y est telle qu’il n’y a plus de réserves. Mais la véritable question, ce n’est pas tant le FCFA que l’engagement de réformes conséquentes pour ne pas dépendre d’un seul produit. Les pays de la zone franc doivent donc diversifier leurs économies pour faire barrage à la baisse des cours des matières premières. Il faut absolument améliorer le climat des affaires. Quand à la France, elle garantie la convertibilité de la monnaie. Ce sont des accords : mais on peut toujours revenir dessus avec du courage politique.

 


 

Assanatou Baldé

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