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Négrophobie en Tunisie : « On vit le racisme au quotidien ! »

Le débat sur le racisme contre les noirs a été de nouveau relancé suite à l’assassinat fin décembre du président de l’association des Ivoiriens de Tunisie. Bien que les autorités aient pris des mesures face à la pression des organisations de défense des droits de l’Homme, les discriminations quotidiennes que subit la communauté noire est une réalité bien ancrée dans le pays. Décryptage.

En Tunisie, être noir  est source de difficulté. Brimades, insultes, lapidations sont le quotidien de nombreux subsahariens installés dans le pays. Le meurtre du président de l’association des Ivoiriens de Tunisie, Falikou Coulibaly, poignardé à mort, dans la nuit du dimanche 23 au 24 décembre, à la Soukra, un quartier de la banlieue nord de Tunis,  a relancé le débat sur le racisme dont est victime la communauté noire. Selon la police, son meurtrier, un jeune homme de 20 ans, arrêté le jour-même, a reconnu les faits. Agé de 33 ans, père de deux enfants, de six et huit ans, restés en Côte d’Ivoire, son agression mortelle était celle de trop. Elle a provoqué plusieurs manifestations de centaines de subsahariens devant l’ambassade de Côte d’Ivoire à Tunis.

« J’ai été lapidé deux fois par des enfants »

« Le meurtre de Falikou a été très difficile pour moi, d’autant que je le connaissais bien. Il habitait près de chez moi et je participais régulièrement à ses réunions chez lui », confie Théo à ANA. Le jeune ivoirien de 31 ans vit à Tunis depuis 2017, où il travaille comme coiffeur. « Falikou était un jeune homme très humble, qui parlait peu et agissait beaucoup. Il avait une véritable vision du vivre-ensemble et militait contre le racisme, la discrimination ainsi que pour améliorer les conditions de vie des migrants en Tunisie », raconte le jeune homme. « On vit le racisme au quotidien ici. Il y a trop d’agressions et d’injustices contre les noirs », déplore-t-il. « J’ai été lapidé deux fois par des groupes d’enfants alors que je marchais dans la rue. Et le pire c’est que leurs parents voient leur mauvais comportement mais ne disent rien où s’en amusent », affirme-t-il. « Dès que les Tunisiens nous voient passer dans la rue, il nous traite de guila guila, ( singe singe en français), renchérit-il. « En fait on ne peut même pas énumérer toutes les brimades que l’on vit au quotidien, tellement il y en a », fustige le jeune ivoirien, soulignant que pas plus tard que le mois dernier, « une femme noire a été elle aussi lapidée par des jeunes aux yeux des passants qui n’ont rien fait pour la secourir mais au contraire se sont moqués d’elle ». 

Comme nombre de Subsahariens, Théo voudrait rentrer dans son pays mais il doit faire face à des pénalités en raison de sa situation irrégulière. Il n’y a pas besoin de visa pour voyager entre la Tunisie et la Côte d’Ivoire. Mais après 90 jours passés dans le pays, ceux qui ont échoué à obtenir un titre de séjour doivent s’acquitter d’un montant de 25 euros environ chaque mois pour pouvoir rentrer chez eux. « Ayant fait un an et trois mois en Tunisie je leur dois 300 euros pour pouvoir rentrer en Côte d’Ivoire mais je ne les ai pas  », regrette Théo. Selon le jeune homme, il est de plus en plus difficile d’économiser dans un pays où la monnaie chute et le salaire ne dépasse actuellement pas 150 euros par mois. « Mon objectif était d’économiser suffisamment pour rentrer en Côte d’Ivoire et créer mon entreprise. Mais pour le moment c’est impossible, je suis comme prisonnier en Tunisie. Voilà pourquoi je pense chaque jour à braver l’océan pour rejoindre l’Europe, ici la vie est trop dure », clame-t-il.

« Une société infectée par le racisme »

Le jeune ivoirien n’est pas le seul à avoir été déçu par la Tunisie. Excédée par tant de haine contre les noirs, Mariam Touré, originaire du Mali, installée à Tunis depuis 2013, s’est saisie de la question au lendemain du meurtre de Falikou Coulibaly. Alors qu’au départ elle partait en Tunisie avec pleins de rêves, la désillusion a vite pris le dessus : « Je me suis rendu compte que de l’autre côté du miroir se cachait une face plus sombre, plus lugubre : une société infectée par le racisme. (…) Mais quel autre terme voulez-vous que j’emploie quand chaque jour passée en son sein est presque un calvaire, quand chaque mot, insulte, humiliation que l’on subit est un supplice, quand chaque regard haineux posé sur moi est un fardeau? », écrit la jeune malienne sur le réseau social Facebook. « Quand on se fait agresser devant des personnes qui ne disent rien, quand on se fait insulter devant des individus qui ne bougent pas, quand on est touché de façon déplacée dans un transport en commun devant des personnes qui en rient ou préfèrent ignorer l’action, que voulez-vous que je vous dise ? », s’interroge Mariam. Au début, poursuit-elle amère, « j’accusais l’ignorance, le non éveil des mentalités mais aujourd’hui, j’accuse les intellectuels qui sont au courant de tout ça mais ne mettent en place aucun moyen de les prévenir, dénonce-t-elle. J’accuse les intellectuels qui me disent : « Ne te laisse pas faire Mariam, affrontes-les ». J’adorai mais je ne veux pas que mon père ait à payer des frais d’hôpitaux ou ma mère à pleurer mon décès. »

« Il est interdit de tomber amoureux d’une Tunisienne »

Tous ces témoignages négatifs sur la Tunisie ne surprennent pas Makaila Nguebla, militant tchadien des droits de l’Homme, qui a vécu en Tunisie de 1998 à 2005 pour faire ses études. « Le racisme est partout, dans les moyens de transports, les universités, les instituts de formation », explique-t-il. « Le quotidien est très dur surtout pour les étudiants africains qui ne comprennent pas l’arabe car ils sont souvent l’objet de critiques et remarques désobligeantes », raconte-t-il. « Il est aussi interdit de tomber amoureux d’une tunisienne. Dès lors qu’on soupçonne que vous avez une relation avec une fille du pays vous êtes immédiatement stigmatisé ». Lui qui entretenait une relation amoureuse avec une Tunisienne sait de quoi il en dépend. « Une fois j’étais avec elle dans le métro, et des militaires lui ont demandé pourquoi est-ce qu’elle était avec quelqu’un comme moi, alors qu’elle pouvait avoir un Tunisien de bien meilleure compagnie qu’un Africain », raconte Makaila. Agacé par ces remarques, le couple a dû descendre du métro à l’arrêt suivant. Mais un des militaires empêche Makaila de rejoindre sa bien-aimée. « Je lui ai rétorqué en arabe qu’il n’était pas le seul à parler cette langue et de me laisser tranquille. Le fait que je parlais l’arabe a permis de faire retomber la tension et l’a incité à me laisser poursuivre mon chemin ». Ce genre de scène est monnaie courante insiste le militant tchadien. Toutefois, il affirme qu’il ne faut pas généraliser et pointer du doigt tous les Tunisiens. « Certains d’entre eux qui ont eu la chance de voyager essayent de remédier à ce racisme ambiant ». Pour lui, « le vrai problème c’est que de nombreux Tunisiens ne sont jamais sortis de leur pays et pensent qu’il est le centre du monde. Sans compter ceux qui estiment que les migrants subsahariens qui viennent s’y installer ne sont là uniquement pour leur prendre leur travail », analyse-t-il. 

Le 23 janvier, un nouvel espoir ?

De leur côté, les ONG de défense des droits de l’homme qui mènent un combat sans relâche contre le racisme et les discriminations en Tunisie, continuent de faire pression sur les autorités pour que cette réalité change. Elles ont notamment salué la proclamation du 23 janvier par le président tunisien Beji Caïd Essebsi comme la journée nationale de l’abolition de l’esclavage. Une décision qui intervenait à l’occasion du 173ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Tunisie. Rappelons que sous l’impulsion d’Ahmed 1er Bey, la Tunisie a été le premier pays arabo-musulman à abolir l’esclavage en 1846, bien avant la France ou encore les Etats-Unis. Bien que la traite s’est poursuivie jusqu’au début du 20ème siècle, d’autres textes avaient été promulgués, dont un en 1841 prohibant la vente des esclaves à Tunis. Un an plus tard, une autre législation interdisait leur vente et leur transfert à l’étranger. 

Plus récente, la loi d’octobre 2018, criminalisant le racisme et l’incitation à la haine, a également permis de faire un pas en avant, jugent les organisations de défense des droits de l’Homme. Le 21 janvier dernier, Saadia Mosbah, fondatrice de l’association M’nemty, figure emblématique de la lutte contre les discriminations à l’encontre des noirs, a adressé un courrier très optimiste sur l’avenir au président Essebsi : « Nous en parlons avec beaucoup de fierté et d’orgueil dans nos discours, nos tribunes, nos journaux, nos radios, pour dire au monde entier que ce petit pays est précurseur, avant-gardiste, moderne. […] Il est grand temps de délivrer les mémoires de l’oubli et de nous réconcilier avec cette histoire lointaine d’une Africanité en écueil, sachant que la Tunisie a donné son nom au continent Ifriqiya », a-t-elle écrit.   Saadia Mosbah ne perd donc pas espoir que tout le monde soit un jour accepté en Tunisie quelque soit sa couleur de peau.

En attendant, le pays va devoir encore faire un travail de fond sur lui-même pour soigner une plaie datant de la période de l’esclavage mais qui est loin d’être cicatrisée…

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