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Mémoire – Nadia Hathroubi-Saf Saf « Ces tirailleurs qui se sacrifient en pleine débâcle devraient être honorés comme des héros… »

A travers son dernier roman « Frères de l’ombre », la journaliste Nadia Hathroubi-Saf Saf rend hommage à « ces oubliés » de l’histoire de France, les Tirailleurs. A l’occasion de la Journée du 10 mai_ consacrée depuis 2006 Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition_ANA a demandé à l’auteur son point de vue sur les dernières initiatives prises en France autour de cette question mémorielle, toujours aussi sensible… 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Pourquoi avoir écrit ce livre ? Pourquoi ce thème, et surtout pourquoi maintenant ?

Je porte ce livre en moi depuis longtemps. Je l’avais déjà en tête quand j’écrivais mon premier roman, « Ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfant » qui traitait aussi d’événements oubliés de la Seconde guerre mondiale notamment sur l’existence d’un réseau de résistants algériens etc. 

J’avais aussi envie de rendre hommage aux soldats coloniaux embarqués malgré eux dans deux conflits mondiaux mais aussi plus tard en Indochine, en Algérie française. Comme cela a été le cas pour mes grands oncles.

J’aurais pu écrire sur les Tirailleurs tunisiens ou les Goumiers marocains mais je n’avais pas envie d’être enfermée dans une case comme on sait si bien le faire en France. C’est à dire être présentée comme une romancière qui ne traite que de sujets maghrébins. J’ai déjà l’étiquette de rédactrice en chef du Courrier de l’Atlas qui me colle à la peau. Quoique je dise ou écrive, on me lit avec ce prisme. 

Le choix du roman, pour revenir sur ces « oubliés  » les tirailleurs sénégalais , cela facilite le travail de mémoire ? 

On a à la fois peu et beaucoup écrit sur les Tirailleurs. Ce paradoxe s’explique par le fait que c’est un sujet qui a été traité dans le cadre universitaire à travers des mémoires, des articles scientifiques etc., mais la production fictionnelle reste à la marge. Bien que ce soit un roman, il m’a demandé des recherches historiques. J’avais à cœur de documenter sérieusement ces faits méconnus: Qui se souvient encore du naufrage du bateau l’Afrique?  Le 12 janvier 1920,  570 personnes périrent noyées au large des côtes françaises dont près de 200 tirailleurs sénégalais qui rentraient chez eux après la guerre. C’est le Titanic version française et pourtant peu de gens connaissent cet épisode. Cela questionne sur notre politique mémorielle. Comment se fait-il également que le massacre de Chasselay en juin 1940 soit aussi peu enseigné ? Ces tirailleurs qui se sacrifient en pleine débâcle devraient être honorés comme des héros…

De même, cette saga sur trois générations d’hommes sénégalais de 1917 à nos jours, c’est une manière de lier le passé au présent…

J’avais envie de jouer sur plusieurs chronologies, faire des allers retours entre le passé et le présent. Et ainsi aborder plusieurs sujets qui peuvent sembler éloigner des uns et des autres : les fusillés pour l’exemple, les enrôlements forcés, le syndrome méditerranéen, les contrôles aux faciès. Un exercice rendu possible par l’action romanesque. Cela permet également aux générations d’aujourd’hui de s’inscrire pleinement dans le roman national français. Ils savent qu’ils appartiennent à cette histoire commune par le sacrifice de leurs grands- parents, grands oncles. J’aime à le répéter mais la citoyenneté, c’est donner à chacun une place dans le récit de notre pays.

Plusieurs initiatives ont porté sur la question de la mémoire ces derniers mois, les choses avancent dans le bon sens ? 

Oui il y a une prise de conscience. On n’a jamais autant parler de mémoire. C’est un sujet que je défends depuis mes premiers articles en 2002. Je me souviens que ma première nouvelle parue dans le magazine « Zanatane » (enfant de la terre en malgache, ndlr) s’intitulait :  » Dans la peau d’un esclave ».  On avait une ambition avec ce magazine, c’était de « passer d’un monde à l’autre, jeter des passerelles entre les différentes cultures, parler du Maghreb aux Africains et de l’Asie aux Maghrébins « . C’est un verbatim que j’ai retrouvé dans une interview accordée au journal Afrik.com en 2002… Mon discours n’a pas changé ! Je suis pour montrer ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous divise. Reconnaître nos erreurs, nos manquements, ce n’est pas aller vers la division mais au contraire la réconciliation. Toute victime a besoin d’entendre qu’elle l’a été pour entamer son travail de reconstruction. Je ne suis pas pour déboulonner les statues mais plutôt aider nos concitoyens à regarder cette l’histoire en face! Comment? En installant des plaques explicatives à côté des statues, à l’entrée des établissements portant un nom controversé. Et en créant le musée de l’histoire coloniale. Il y a bien eu un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Arrêtons d’être timorés ! 

Ceci dit, le sujet reste sensible en France. Vous qui avez beaucoup écrit sur cette question de la « mémoire », comment réconcilier les Français avec « ce passé qui ne passe toujours pas ? »

Il faut être dans la pédagogie, expliquer inlassablement que la France est riche de toutes ces mémoires. Il ne s’agit pas de les concurrencer les unes contre les autres. 

C’est pour cela que j’ai tout de suite acceptée la proposition de l’historien Pascal Blanchard d’intégrer le comité scientifique en charge de l’élaboration d’un recueil consacré à des personnalités qui ont contribué à l’histoire culturelle, politique, artistique, sportive, militaire, savante de notre pays. Malgré leurs apports, elles n’ont toujours pas trouvé leur place dans notre mémoire collective.

Pour conclure, que représente pour vous cette journée du 10 mai ?

Cette année est particulière puisqu’il s’agit des 20 ans de la loi Taubira qui inscrit l’enseignement de l’esclavage dans les programmes scolaires. C’est encore trop timide pour moi. La France a joué un rôle important dans le commerce triangulaire. Des villes comme Bordeaux, Nantes ont prospéré grâce à ça. Cette journée doit être mieux et plus commémorée. Beaucoup de gens ignorent son existence. A l’instar du député Aurélien Tâché, je suis pour que cela devienne un jour férié. 

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