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Martin Robain : « Changer la manière d’habiter le monde est beaucoup moins stable en Afrique »

Partir des dernières technologies pour créer des smart cities, des écoquartiers en Afrique, c’est le pari fait par certains architectes qui voient à travers le continent un nouveau berceau de tous les possibles. Aujourd’hui, l’Afrique connaît de nombreuses mutations sur tous les plans et l’architecture nécessitera, certes, le déploiement de grands efforts tant sur les plans politiques, financiers, qu’industriels.

Entretien avec Martin Robain, un des fondateurs de l’agence d’architectes Architecture Studio.

Quelles actions menez-vous pour promouvoir et développer l’architecture africaine ?

Dans le cadre du concours lié à l’exposition de la biennale d’architecture de Venise, nous avons découvert des projets riches et ce sont à nos yeux, les projets d’architecture les plus intéressants, parmi ceux que nous avons découvert lors des précédentes expositions organisées par nos soins pour les pays de la Ligue Arabe ou encore pour l’Asie. En effet, en termes d’architecture africaine, nous avons appris énormément concernant la nécessité écologique de ce continent.

 

Vous portez actuellement un projet de transformation de deux quartiers en écoquartiers à Marcory, à Abidjan, pouvez-vous nous en parler ?

Nous souhaitons transformer deux quartiers de la ville de Marcory qui se trouve en centre-ville d’Abidjan, en ville écologique du futur. Ces quartiers se trouvent entre deux lagunes très polluées et nous avons pour ambition de les étudier, ensuite de les modifier afin d’obtenir un résultat efficace. Ils font tous les deux une superficie de 152 hectares. Nous étudions l’ensemble de la commune afin de reconcevoir cette ville de manière écologique. D’ailleurs, elle ne pourra pas survivre dans un espace fermé, mais elle doit pouvoir s’ouvrir sur l’extérieur et se connecter avec le centre-ville d’Abidjan. Nous étudions aussi la manière à laquelle Abidjan peut aussi devenir une ville écologique dans son ensemble afin de ne plus parler de cette notion d’écoquartier, mais de ville. Ce serait comme une algue proliférante.

 

Quelles sont les problématiques rencontrées en Afrique en matière d’architecture ?

En Occident, l’écologie est très abstraite, très intellectuelle, voire philosophique. Nous faisons de grands débats sur l’écologie. Cependant, cette même écologie fait partie des gènes africains. En Afrique, il existe encore un grand rapport à la nature, au vent, au soleil, à la nourriture. En effet, en Afrique, l’écologie est existentielle, alors qu’en Occident elle ne l’est pas du tout. En Europe, l’écologie est une chose à cultiver pour l’éthique. L’Afrique sera sûrement en avance sur ce thème-là, dans quelques années, car elle l’est déjà dans les esprits, même si elle ne l’est pas encore dans les faits.

 

Que faudrait-il, selon vous, pour davantage développer cette écologie ?

Il faudrait sans doute de l’argent, des financements. L’écologie en Afrique peut être très individualiste et à un certain moment, il faudrait avoir une réflexion un peu plus globale. Les difficultés d’obtenir des financements nous ont amenés à réaliser des études en amont. Nous préparons ce que nous allons réaliser demain et pour l’instant, il s’agit d’un investissement de notre part. Cependant, la volonté politique commence également à se manifester. C’est le moment de passer à la concrétisation des projets. Par ailleurs, chaque pays possède ses propres problématiques. Celle qui est commune à la majeure partie des pays africains est relative à l’eau. En effet, celle-ci est polluée à cause des gaz d’échappement, mais aussi à cause des systèmes d’égouts mis en place dans les capitales. Ces capitales manquent de réseaux d’eaux usées. Ouagadougou, Lomé mais aussi Marcory… Pour toutes les grandes villes, l’eau représente un enjeu sanitaire très important. La Côte d’Ivoire, le Togo figurent parmi les pays qui dépolluent leurs lagunes. Ces lagunes servent jusqu’à présent de dépotoir. Les transports font aussi partie des priorités qui permettront de développer davantage les smart cities.

 

Comment financez-vous votre projet à Marcory ?

Le FASEP, le Fonds d’étude et d’Aide au Secteur Privé, qui constitue une aide financière émanant des ministères économiques et financiers français, nous permet de réaliser le diagnostic de ce quartier et de toute la commune. D’un point de vue technique, il est important de connaître la ville, les différents points d’eaux usées. D’un point de vue urbain, nous sommes en train d’évaluer les modes de transport de qualité des habitations ainsi que s’il existe des constructions importantes à préserver. Nous commençons à avoir des idées sur la manière de traiter des eaux usées.

 

Quel est l’avenir des smart cities et villes connectées en Afrique ?

Selon moi, les smart cities et les villes connectées auront davantage de chance à se développer en Afrique, plus qu’ailleurs. Les réseaux, les satellites sont très puissants. Presque toute la population possède un téléphone portable. Il s’agit d’un continent très développé en matière technologique. Les Africains ont « brûlé » des étapes. En Europe, si nous souhaitons faire des smart cities, il faut d’abord effacer les villes existantes afin de les remplacer. Cela demande un travail long et fastidieux. En revanche, en Afrique, tout est à faire et pour réaliser un quartier, il faudra sûrement commencer à partir des dernières technologies. Changer la manière d’habiter le monde est beaucoup moins stable en Afrique, il est donc beaucoup plus aisé de faire évoluer l’architecture. Ce travail s’avère intéressant.

 

Peut-on dire que vos précédentes expériences nourrissent ces réflexions, même si elles sont différentes ?

Nous avons beaucoup travaillé sur des masters plans d’écoquartiers, en France mais aussi en Afghanistan. Au sujet des smart cities, il n’existe pas de réponses directes. Nous ne sommes pas dans l’idéologie. Je pense que c’est un ensemble de réponses qui permettront de développer des villes du futur, des villes écologiques ou encore participatives ou encore des lieux où les habitants seront connectés à leur ville. Parmi les matières présentes en Afrique et respectant l’environnement, se trouve le bois. Il est intéressant de travailler avec des matières locales, des produits recyclables issus de l’économie circulaire. L’Afrique doit être durable de manière substantielle. Auparavant, l’utilisation de la terre était peu conseillée, mais aujourd’hui, on en connaît les techniques sophistiquées, mais simples et on recommence à construire avec de la terre.

 

Aurez-vous recours à la main d’œuvre locale ?

Nous serons amenés à travailler avec des collaborateurs locaux. Nous allons travailler avec des personnes des pays concernés. À l’agence, nous travaillons déjà avec 24 nationalités. Nous avons aussi pour ambition de former les intéressés par le biais des work-shops, d’enseigner l’architecture comme dans l’école que nous avons créée à Lomé. D’ailleurs, avec cette école d’architecture, nous avons prévu de permettre à un certain nombre d’étudiants de travailler sur des projets d’urbanisme de la ville. Nous souhaitons poursuivre nos efforts à travers cet élan de transmission. Travailler avec des collaborateurs locaux en Afrique de par sa diversité. Chaque pays cultive sa propre différence sociale, culturelle, économique et ses envies architecturales. Certains pays sont plus enclins à l’écologie que d’autres. Il faut comprendre qu’il n’existe pas de normes à appliquer à l’architecture en Afrique. En Centrafrique, il est possible de réaliser des maisons en terre, par exemple, et des maisons en pierre ailleurs. L’écologie, c’est de travailler avec la main-d’œuvre et les matières locales. Il ne faut pas se diriger vers l’écologie totalitaire, mais comprendre chacun de ces 54 pays. Il n’existe pas vraiment de modèle de smart city africain.

 

Le développement de l’urbanisation sauvage représente-t-elle un frein à l’expansion de l’architecture en Afrique ?

S’il n’existe pas de règles pour développer une smart city en Afrique, les architectes s’inspirent de leur background, de leur expérience, pour élaborer des règles. Le fait qu’il n’y ait pas de normes nous permettra d’être plus libres, d’avoir plus de facilité à concevoir des habitats. Cette liberté de penser et cette liberté normative permettront à certains pays d’Afrique qui le souhaitent de trouver des solutions novatrices contrairement à l’Occident. C’est même grâce à ce manque de normes que nous pourrons trouver des solutions. Cependant, d’un autre côté, il faut tout de même normer l’architecture afin de limiter la prolifération de l’urbanisation sauvage. Ce qui est certain en Afrique, c’est que nous pourrons trouver des solutions différentes, beaucoup plus locales et davantage en phase avec les habitants des villes.


 

Par Darine Habchi

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