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Maroc : Vouloir financer les TPE et ne pas y parvenir

Les actions de Bank Al Maghrib et la CCG pour le financement des très petites, petites et moyennes entreprises (TPME) vont essentiellement aux entreprises de taille moyenne. Les très petites structures, en majorité informelles, qui assurent la subsistance d’une grande partie de la population marocaine peinent à trouver des financements en dehors des limites du microcrédit.

La caravane d’Attijariwafa Bank tourne actuellement dans les villes du nord du centre et du nord du Maroc dans le cadre de sa campagne « Ana Maak ». Quatre agences mobiles feront 54 étapes entre le 6 septembre et le 20 octobre 2015 pour aller au contact des petits entrepreneurs et leur offrir des possibilités de financement.

Comme en 2014, la banque marocaine engage 5 milliards de dirhams pour soutenir la création de 20.000 nouvelles TPE. Elle conserve également son programme de crédit Rasmali qui offre la possibilité de couvrir jusqu’à 90% des besoins de financement des entreprises par un crédit maximum d’un million de dirhams à celles qui font moins de 3 millions de dirhams de chiffre d’affaires.

3,5 millions d’autoentrepreneurs

Aujourd’hui, selon Attijariwafa Bank, le pays compte 3,5 millions d’autoentrepreneurs, et 2,5 millions de TPE dont 60.000 nouvelles TPE par an. Si elles ne participeraient qu’à hauteur de 15% au PIB, elles constituent pourtant l’essentiel du tissu économique marocain. Selon l’unique recensement économique du Maroc réalisé par le Haut-commissariat au Plan (HCP) entre 2000 et 2001, « près de 98% des établissements recensés ont en effet moins 10 emplois et fournissent des emplois à 65% de la main d’œuvre ».

 

Conscients que ces millions de toutes petites structures assurent la subsistance d’une grande partie de la population, l’Etat marocain n’a eu de cesse, ces dernières années, de renforcer leurs moyens de financements. Bank Al Maghrib (BAM), la Banque centrale du Maroc, joue de tous les leviers à sa disposition pour inciter les banques à prêter aux petites entreprises. En 2013, « elle a révisé le mécanisme de refinancement des banques au titre des prêts que celles-ci accordent à cette catégorie d’entreprises, à l’effet d’augmenter et le volume des crédits bénéficiant à ce segment et la population cible », indique-t-elle dans son rapport annuel.

36% des crédits vont aux TPME

Entre 2013 et 2014, cependant, la part des crédits alloués aux TPME dans le total des crédits aux entreprises n’a pas bougé. Elle reste établie à 36%. Pire, si ce n’est un changement dans la comptabilité des crédits aux TPME en 2012, les crédits accordés aux petites et moyennes entreprises par le secteur bancaire au Maroc représentent toujours la même proportion dans le total des crédits aux entreprises depuis 2009. En d’autres termes, les efforts des pouvoirs publics sont a priori sans effet.

Pour aller plus loin, la BAM et la Caisse centrale de Garantie (CCG) ont lancé, en juin 2014, un Fonds de soutien financier destiné aux TPME. « Ce fonds a pour objet de cofinancer, parallèlement à l’octroi d’un crédit bancaire, les opérations visant lerétablissement et la pérennité de l’équilibre financier des TPME jugées viables, mais connaissant des difficultés passagères. Il a été doté d’une enveloppe de l’ordre de 1,2 milliard de dirhams, qui sera complétée, au cours des deux prochaines années, pour atteindre 3,6 milliards de dirhams », indique la BAM dans son rapport annuel 2014.

La CCG garantit 4,2% des crédits aux TPME

Un an après son lancement, « le Fonds de soutien financier a permis la mobilisation de 900 millions de dirhams d’argent frais, dont 500 millions directement sur ses propres ressources; le reliquat de 400 millions étant injecté par les banques », indique un communiqué de la CCG. La Caisse offre également une panoplie de produits financiers pour soutenir les PME et TPE qui veulent recourir à l’emprunt. En 2014, grâce à elle, 7 milliards de dirhams de nouveaux crédits ont été contractés par 3 100 TPME.

« 8 projets sur 10 agréés par la CCG n’auraient pas été financés par les banques sans la garantie de la Caisse et près des 2/3 des crédits avalisés ont été consentis grâce à son intervention », selon l’étude du ministère de l’Economie et des Finances sur l’impact de la garantie institutionnelle en faveur des TPME publiée en avril 2014.Les garanties de la caisse n’ont cependant couvert que 4,2% des crédits octroyés à cette catégorie d’entreprises par les banques et les sociétés de financement marocaines.

Prêts moyens à 6,2 millions de dirhams

Toutes ces opérations, garanties et produits bancaires dédiés aux TPME, donnent aujourd’hui accès à des prêts dont les montants correspondent plus aux besoins des PME que des toutes petites entreprises. Sur les six premiers mois du Fonds de soutien aux TPME, le prêt moyen s’établissait à 6,2 millions de dirhams. Les prêts sous garantie de la CCG aux TPME s’élèvent en moyenne à 2,2 millions de dirhams, en 2014, et la BAM considère comme un prêt alloué à une TPME tout prêt d’un montant inférieur à 15 millions de dirhams.

Que se passe-t-il alors lorsqu’une toute petite structure, comme un épicier qui voudrait s’agrandir, par exemple, a besoin d’une centaine de millier de dirhams ? Le secteur de la microfinance répond à une partie de ces besoins depuis le début des années 2000. En 2014, l’encours des prêts accordés par les associations de microcrédit était de 5,7 milliards de dirhams pour 867.700 clients dont 72% pour le financement de microentreprises, selon Youssef Errami, directeur exécutif du Centre Mohammed VI de soutien à la microfinance solidaire (CMS).

Microcrédit : maximum 50.000 dirhams

La loi de 1999 qui règlemente la microfinance au Maroc limite cependant les prêts accordés dans ce cadre à 50.000 dirhams. « 26% clients des associations de microcrédits pensent que les prêts accordés ne répondent pas bien à leur besoin, dont 92% à cause du montant du prêt », révélait, en 2011, une enquête d’évaluation des besoins financiers et non financiers des clients des associations de microcrédit du CMS, si bien que « 38,8% des clients avouent avoir pris des prêts chez plusieurs associations de microcrédit ».

Mohamed Maarouf, ancien directeur exécutif de l’ONG internationale PlaNet Finance -devenue PositivPlanet- pour l’accès aux services financiers et à l’entrepreneuriat des populations les plus démunies, pointait du doigt en février 2011 l’impossibilité pour certaines TPE marocaines de se financer : incapables d’accéder au système bancaire faute d’un chiffre d’affaires suffisant et pour lesquelles 50.000 dirhams de prêt n’était pas suffisant. Il soulignait la « nécessité d’encourager les actions de downscaling des banques » et celle de « mettre en place un cadre juridique permettant l’upgrading des IMF [associations de microfinance, ndlr] ».

1,55 million de TPE dans l’informel

Côté ‘upgrading’, aucune révision de la loi interdisant aux associations de microcrédit de prêter plus de 50.000 dirhams pour un seul projet n’est prévue. Côté ‘downscaling’ bancaire, il existe quelques rares dispositifs ciblant réellement les TPE. Le produit de garantie ‘Damane Express’ lancé en 2012 par la CCG est l’un d’eux. « Durant les six premiers mois de cette année, ce sont 1.657 entreprises qui, grâce à Damane Express, ont pu accéder à des crédits bancaires d’un montant global de 425 millions de dirhams, soit une augmentation de 78% en nombre et 44% en volume », par rapport à la même période de 2014, précise la CCG dans un communiqué, soit un prêt moyen de 250.000 dirhams.

La campagne de proximité d’Attijariwafa Bank « Ana Maak » en est un autre. En 2014, sur une enveloppe de 5 milliards de dirhams « 4,1 milliards de prêts ont été octroyés à 16.730 TPE », indique Mariam El Khalifa, responsable de la communication institutionnelle d’Attijariwafa Bank, soit un prêt moyen de 245.000 dirhams. Ultime difficulté, les TPE n’adressent pas spontanément leur demande de financement aux banques, car elles se situent, pour leur immense majorité, dans le secteur informel. En 2007, elles étaient 1,55 million à ne pas disposer d’une comptabilité aux normes. « Nous pouvons financer l’ensemble de nos clients avec des outils ou solutions adaptés, même ceux qui sont dans le secteur informel », précise pourtant Mariam el Khalifa.

En 2007, selon l’enquête du HCP sur les unités de production informelle, « la majorité des UPI [ces TPE et microentreprises du secteur informel, ndrl] ont été créées grâce à une épargne personnelle de leurs propriétaires (56,4%) ou par des crédits non institutionnels (19%). Le recours au crédit bancaire reste très faible (1,1%) ».


 

Par Julie Chaudier