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L’union monétaire sera nigériane ou ne sera pas ?

C’est entendu, le franc CFA va mourir pour donner naissance à une union monétaire en Afrique de l’Ouest réunissant anglophones et francophones. Mais quand ? La réponse est en grande partie entre les mains du mastodonte du continent, le Nigeria, mais aussi dans une volonté politique plus affirmée de la part des dirigeants de la CEDEAO.

remier PIB d’Afrique depuis 2013 (plus de 370 milliards d’euros) et 26ème économie mondiale, le Nigeria et ses 180 millions d’habitants constitue le poids (très) lourd de l’Afrique de l’Ouest. Et c’est par lui, forcément, que passera la concrétisation du rêve d’une union monétaire à-même de remplacer le franc CFA. Seulement, le Nigeria a fait de son indépendance monétaire l’une des clés de voûte de son développement économique. Une indépendance qui ne devrait d’ailleurs pas souffrir de l’élection de son nouveau président, Muhammadu Buhari, qui refusa, au temps où il fut dictateur (1983-1985), d’accepter les politiques d’ajustements structurels imposés par le Fonds monétaire internationale (FMI).

Le naira en est le symbole. La devise nigériane est une monnaie pour le moins versatile, qui varie au gré des cours du pétrole. C’est que l’or noir représente 95% de ses recettes de change extérieurs et près de 80% du budget de l’Etat. A ce compte-là, en effet, rien n’est plus important que son prix. Comment faire dès lors pour convaincre Abuja de s’entendre sur une convergence graduelle avec les autres monnaies de la zone ? Un casse-tête qui explique sans doute en partie le report systématique de la création d’une union monétaire.

Il existe bien pourtant un processus officiel de sortie imaginé par les chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest à travers la CEDEAO, comprenant des objectifs précis fixés à l’avance. Ce processus prévoit, dans un premier temps, la création d’une zone monétaire qui réunit tous les pays d’Afrique de l’Ouest qui ont leur propre monnaie, au premier rang desquels le Nigeria et le Ghana. Cette zone s’appellerait la ZMAO et sa monnaie serait l’Eco. Mais cette monnaie devait voir le jour dès 2015, pour qu’ensuite, à l’horizon 2020, UEMOA et ZMAO fusionnent et donnent naissance à une monnaie unique. Inutile de dire que cette perspective est largement remise en cause et laisse plus d’un observateur sceptique.

« Je ne crois absolument pas à ce calendrier, assène sans sourciller, Edgard Gnansounou, auteur de « En finir avec le franc des colonies d’Afrique » (L’Harmattan, 2012). Et pour une raison simple, le naira nigérian est un instrument de politique intérieure. Lorsque le prix du pétrole baisse, le Nigeria dévalue systématiquement afin que pour la même quantité de pétrole vendu, ses recettes restent inchangées. Or, le Nigeria n’acceptera jamais de se priver d’un tel instrument à moins que ladite monnaie commune soit l’égal du naira, et qu’il puisse continuer à la dévaluer quand il le souhaite ».

Mais pourquoi le Nigeria a-t-il accepté d’être partie prenante du processus d’unification engagé par la CEDEAO s’il n’en veut pas ? « Il fait semblant, répond M. Gnansounou. Et il n’est pas le seul… les autres pays avec ». C’est que, d’après lui, la plupart des dirigeants de la zone ne veulent pas véritablement d’une union monétaire. « En vérité, les pays de la zone franc n’ont pas envie de se priver du FCFA. Mon hypothèse est qu’ils font tous semblants d’aller vers cette monnaie unique. Lorsqu’on discute avec les dirigeants africains, on se rend compte que personne n’est préparé. Or, 2020 c’est demain. Cela reste du domaine du discours et rien de plus. Déjà, nos dirigeants n’ont pas confiance en leur propre capacité à gérer une monnaie qui ne dépendrait que d’eux. Une sorte de complexe du colonisé. Je ne dis pas cependant qu’il faut y aller les yeux fermés, mais on ne peut pas perpétuellement mettre en avant son indépendance, et continuer à se laisser prendre en charge sur ce qui devrait être un instrument important du développement économique ».

Yves Ekoué Amaïzo est plus optimiste, même à l’échelle panafricaine, mais n’oublie pas non plus de manier l’ironie : « Est-ce qu’il y aura une monnaie commune sous-régionale, puis continentale, en Afrique ? La réponse est oui. Car, c’est l’un des objectifs des dirigeants africains, pères des indépendances, et de l’Unité africaine, en 1963, avec la création d’institutions comme la Banque africaine de développement, la Banque centrale africaine, la Banque africaine d’investissement et le Fonds monétaire africain. Aujourd’hui, seule la BAD existe (…). Pour les trois autres, des avancées ont été faites, mais les dirigeants africains sont incapables de s’entendre sur un budget de lancement et les modalités de fonctionnement ». Mais alors quand ? « Lorsque vous ouvrirez une noix de coco et que vous n’y trouverez plus de lait de coco frais. S’il faut compter sur les dirigeants africains, nul ne pourra vous donner une date exacte. (…) La parole des chefs d’Etats africains concernés par ce sujet relève au mieux du slogan, au pire de l’automystification ».

Décidément, on tourne en rond, et pendant ce temps, bien que décrié et constamment appelé à être remplacé, le franc CFA, lui, n’est toujours pas mort…

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