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Gilles Yabi fondateur du think tank Wathi-DR
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L’intégration régionale ouest-africaine menacée: pas de leader en vue

Le président du Think Tank Wathi analyse,  à l’aune de la crise qui entoure l’adoption de l’ECO, la question du leadership en Afrique de l’Ouest. 

Par Gilles Olakounle Yabi*

 

C’est à travers une série de tweets sur son compte officiel que Muhammadu Buhari, le président du Nigeria, a relancé le débat sur l’avenir de l’éco, la future monnaie unique ouest-africaine. Elle devait être la monnaie des 15 pays membres de la CEDEAO et voir le jour cette année.

Mais le tweet du président nigérian confirme une paralysie du processus. «Cela me donne un sentiment de malaise que la Zone UEMOA souhaite reprendre l’Eco en remplacement de son Franc CFA devant les autres Etats membres de la CEDEAO. C’est un sujet de préoccupation qu’une personne avec qui nous souhaitons entrer dans un syndicat prenne des mesures importantes sans nous faire confiance pour la discussion ». UEMOA est l’acronyme français de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, qui comprend 8 pays qui ont le franc CFA comme monnaie commune.

 

« Les tweets de Buhari sont le dernier épisode du long et déroutant feuilleton qui devait se terminer avec la mort du franc CFA, symbole de la relation privilégiée établie avec la France après l’indépendance »

 

Porté pendant deux décennies par la CEDEAO, le projet de monnaie unique devait être une autre brique – et importante – dans la construction d’une communauté économique, politique et humaine pleinement intégrée. Les tweets de Buhari sont le dernier épisode du long et déroutant feuilleton qui devait se terminer avec la mort du franc CFA, symbole de la relation privilégiée établie avec la France après l’indépendance.
La CEDEAO est maintenant à un tournant. Il a certainement réussi à créer une vaste zone de libre circulation pour les citoyens de 15 pays, une zone avec un tarif extérieur commun, une commission basée à Abuja, la capitale fédérale du Nigéria, et une série d’agences spécialisées. Elle dispose également de protocoles ambitieux sur la paix, la défense et la sécurité, la gouvernance démocratique, la justice et le respect des droits de l’homme.

De plus, même si les pays de l’UEMOA cultivent entre eux des liens économiques et politiques plus forts, c’est bien la CEDEAO qui incarne institutionnellement depuis des décennies le projet d’une Afrique de l’Ouest dont les peuples imaginent un avenir commun.

 

Des hauts et des bas

La CEDEAO a connu des hauts et des bas, et a sans aucun doute produit des résultats plus convaincants dans les domaines politique et sécuritaire que dans les domaines économiques. Compte tenu des faiblesses structurelles, des erreurs politiques de la majorité de ses membres et de leurs multiples crises, le bilan de l’organe régional est presque miraculeux.

Mais il est maintenant dans l’un de ses grands moments de faiblesse. Le président nigérian a soulevé le spectre d’une désintégration de la communauté si les pays membres de l’UEMOA décidaient de lancer l’éco avant les autres pays de la CEDEAO, qui avaient collectivement choisi le nom de la monnaie unique, et sans consensus préalable sur la manière de procéder.

 

« Le président nigérian a soulevé le spectre d’une désintégration de la communauté si les pays membres de l’UEMOA décidaient de lancer l’éco avant les autres pays de la CEDEAO »

 

En février dernier, le Nigéria a estimé que les conditions ne seraient pas réunies pour lancer l’éco en 2020 et a recommandé une prolongation du délai. C’était avant la pandémie de Covid-19, qui a plongé les pays de la région – quoique à des degrés divers – dans une détresse économique et financière brutale. Le Nigéria, très dépendant de ses exportations de pétrole, est gravement touché.

La grande majorité des analyses que j’ai lues ou entendues ici et là ne posent que la question du choix du régime de change, la question de l’opportunité de la monnaie unique dans une communauté qui ne constitue pas une zone monétaire optimale, le risque de instabilité monétaire et financière en cas de naissance d’un Eco sans préparation adéquate ou la dimension géopolitique régionale réduite à un jeu de dupes entre les chefs d’État des pays francophones et francophiles, emmenés par l’Ivoirien Alassane Ouattara, et leur Homologues anglophones, dirigés par Buhari. La France, à nouveau, serait en train de manœuvrer, avec l’intention de saboter le projet initial de la CEDEAO afin de maintenir son influence via un franc CFA rénové, déguisé en monnaie souveraine ouest-africaine.

 

Créer des dizaines de millions d’emplois est la priorité numéro un pour l’Afrique de l’Ouest

Ces questions et points de vue sont pertinents, mais ils sont également réducteurs. En termes économiques, j’entends très peu parler des possibilités d’unification monétaire pour conduire la transformation structurelle dans la région de la CEDEAO, avec le Nigéria comme locomotive. L’économie nigériane ne doit pas être considérée uniquement comme une économie dépendante du pétrole. La taille de sa population (environ 214 millions d’habitants en 2020) est un puissant facteur de développement de l’agriculture, de l’industrie et d’une grande variété de services grâce aux économies d’échelle. Cependant, l’une des clés des perspectives économiques de l’Afrique de l’Ouest dans les décennies à venir réside dans la capacité de la région à produire les biens et les services dont sa population en croissance rapide aura besoin.

 

S’il y a une priorité vitale pour la région, c’est de créer un maximum d’emplois et de revenus aujourd’hui et demain pour ses dizaines de millions de jeunes. De nombreuses entreprises européennes, chinoises, américaines, turques et indiennes l’ont compris depuis longtemps et se tournent vers la croissance des marchés nigérians et ouest-africains. Ils savent que même les personnes les plus pauvres avec un pouvoir d’achat individuel limité consomment beaucoup tant qu’elles sont des dizaines de millions d’entre elles. À cela, il faut ajouter les classes moyennes urbaines, qui connaissent également une croissance rapide. L’enjeu économique de l’intégration régionale est la possibilité d’en faire un moteur de dynamisation et de transformation d’économies réelles au profit des populations ouest-africaines.

 

« L’une des clés des perspectives économiques de l’Afrique de l’Ouest dans les décennies à venir réside dans la capacité de la région à produire les biens et services dont sa population en croissance rapide aura besoin »

 

Quant au défi politique de la monnaie unique, que j’estime encore plus important, c’est l’approfondissement de la solidarité et, en fin de compte, la construction d’une zone de paix et de sécurité en Afrique de l’Ouest. Plus les liens entre les États sont forts, plus on se bat dans les réunions, plus on apprend à se connaître, et moins on a envie de se faire la vraie guerre.

C’est pourquoi le débat sur les critères de convergence à respecter par les États avant de lancer l’éco ou sur l’évaluation des coûts et bénéfices de la monnaie unique n’est pas le plus important par rapport à la dimension géopolitique du projet et à sa pérennité potentiel de transformation.

 

Mauvais timing?

La monnaie unique ne résoudra à elle seule aucun des problèmes cruciaux des économies réelles. Mais cela peut être un puissant accélérateur d’intégration politique et une étape bienvenue pour mettre fin à la fragmentation institutionnelle de l’espace ouest-africain. Le problème est que personne ne semble croire en cette vision. Le drame actuel réside dans le manque de leadership au niveau régional. Il n’y a personne pour défendre le projet Eco, et les chefs d’État les plus passionnément francophiles ne sont pas les seuls à être blâmés.

Si la CEDEAO s’est affaiblie dramatiquement au cours des quinze dernières années, c’est d’abord parce que le Nigéria, sa seule vraie puissance, s’est affaibli, embourbé dans sa sécurité intérieure et ses crises politiques. Son président actuel, le général à la retraite Muhammadu Buhari, qui dirigeait la fédération sous le régime militaire il y a 37 ans, ne semble pas être le plus intéressé par le programme d’intégration régionale.

N’oublions pas les faits de base: le Nigéria représente 70% du PIB de la CEDEAO et 52% de sa population. Le Ghana et la Côte d’Ivoire sont loin. Sans une impulsion nigériane, il n’y a tout simplement aucune perspective d’accélérer le projet d’intégration. C’est une chose pour la France d’avoir des raisons de se réjouir de la fragmentation institutionnelle et politique de la région. Qu’elle y contribue d’une manière ou d’une autre est également probable. Que toutes les autres moyennes ou grandes puissances n’aient aucun intérêt à renforcer les blocs régionaux africains au point de s’entendre sur les questions les plus stratégiques est également évident.

 

« Je continue de croire au projet de monnaie unique de la CEDEAO comme un formidable accélérateur d’intégration politique, humaine et économique. Mais il faut admettre que c’est le pire moment possible pour lancer l’éco »

 

Mais si on abandonne la CEDEAO, si souvent donnée en exemple à l’échelle continentale, à une confrontation improductive entre francophones et anglophones, ce seront les politiciens de la région qui en porteront la responsabilité ultime, et personne d’autre.

Je continue de croire au projet de monnaie unique de la CEDEAO comme un formidable accélérateur d’intégration politique, humaine et économique. Mais il faut admettre que c’est le pire moment pour lancer l’éco. La majorité des pays de la région sont en crise sécuritaire ou politique avec des incertitudes majeures également sur le front économique post-Covid 19.

L’urgence est d’éviter une rupture totale de confiance au sein de la communauté. Et d’attendre l’émergence d’hommes, ou mieux, de femmes, qui voient loin et croient vraiment en la possibilité de faire quelque chose de beau, digne, fort, exemplaire dans cette partie du monde.

* Économiste et analyste politique, Gilles Olakounlé Yabi est le président du comité directeur de WATHI, le groupe de réflexion des citoyens ouest-africains. Il a été journaliste et directeur pour l’Afrique de l’Ouest de l’organisation non gouvernementale International Crisis Group. Les opinions exprimées sont personnelles.

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