Au fond, le ministre de l'agriculture et le PDG du groupe Avril Xavier Beulin. Devant, signant, le secrétaire général du ministère de l'agriculture, et Samir Oudghiri, PDG de Lesieur Cristal.
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Le Maroc veut réduire sa dépendance au soja importé

Lesieur Cristal a annoncé, le 19 mai 2015, qu’il allait lancer une nouvelle huile de table. Elle offrira à terme un débouché immédiat à la production locale de colza et de tournesol relancé par le Plan Maroc Vert pour réduire la dépendance de ce pays d’Afrique du Nord aux importations de soja.

Les Marocains l’ignorent, car rien n’est indiqué sur la bouteille, mais l’huile de table qu’ils consomment au quotidien provient exclusivement du soja importé. « Provenait du Soja », pour être exact, car les bouteilles Lesieur 3G sont en train de remplacer dans les rayons les bouteilles Lesieur traditionnelles qui remportent à elles seules 30% du marché de l’huile de table. « 3G pour 3 graines : soja, tournesol et colza », précise Samir Oudghiri, président de la Fédération interprofessionnelle des oléagineux (FOLEA) et PDG de Lesieur Cristal, filiale du groupe Avril, ex-Sofirpoteol.

Par ce choix relativement risqué, Lesieur Cristal offre un prolongement commercial au contrat programme qui le lie, au sein de la FOLEA, à l’Etat, dans le cadre du Plan Maroc Vert. Signé en 2013, ce contrat-programme prévoit de relancer la production au Maroc d’huile de tournesol et d’initier la culture du colza pour réduire la dépendance du Maroc aux importations de soja. « Le Maroc produit 1 500 tonnes de soja par an alors que ses besoins en huile de table sont de 500 000 tonnes. 90% des volumes importés sont du soja et 10% du tournesol », détaille Samir Oudghiri.

La culture du tournesol présente un intérêt pour les agriculteurs, car elle permet d’alterner avec les céréales pour ne pas épuiser les sols

« Dans les années 90, le Maroc produisait 150 000 tonnes de graines de tournesol, et en 2012, il ne produisait presque plus rien. Les rendements étaient faibles pour les agriculteurs et les subventions publiques ont baissé. Ils ont remplacé le tournesol par les céréales », explique-t-il. Le contrat-programme entre la FOLEA et l’Etat veut inverser la tendance. Il prévoit d’atteindre 127 000 ha de culture d’oléagineux dont 85 000 ha de tournesol et 42 000 ha de colza à l’horizon 2020. Avec 230 000 tonnes de graines produites, le Maroc pourrait ainsi couvrir 19% de ses besoins.« Cette production permettrait de consacrer les 2 milliards de dirhams qui vont aujourd’hui à l’importation, aux producteurs locaux », ajoute le PDG de Lesieur Cristal.

Lesieur Cristal, leader, et les Huileries du Souss Belhassan, son concurrent, sont engagées dans ce contrat-programme via un groupement d’intérêt économique, le groupement des industriels oléagineux du Maroc (GIOM). Le groupe Lesieur, malgré cet engagement, et alors que l’essentiel de la réalisation du contrat-programme dépend de lui, ne possède aucune culture de tournesol ni de colza en propre. « Il s’agit d’une culture triennale, qu’il faut croiser avec d’autres cultures, ce n’est pas notre métier, explique Abdelali Zaz, directeur adjoint responsable de l’amont agricole. Pour le colza et le tournesol, nous faisons seulement fonction d’agrégateur ».

Au Maroc, l’agrégation est un concept très utilisé dans le secteur de l’agriculture qui compte un nombre considérable de petits producteurs et donc de petites productions quasi-artisanales. Le plus gros industriel de transformation ou le plus gros producteur prend en charge le rôle d’agrégateur : moyennant un soutien financier de l’Etat, il coordonne les producteurs, les soutient, leur fournit assistance technique, annonce le prix fixe en début de campagne …

La première campagne de tournesol et de colza a eu lieu en 2014. « Pour l’instant 25 000 à 28 000 ha sont plantés en tournesol, et en colza (seulement 1 200 à 1 300 ha). 42 agriculteurs font du colza et nous agrégeons un peu plus de 4 000 agriculteurs pour le tournesol. En 3 ans, nous sommes passés de 3 000 à 25 000 hectares. L’an dernier, nous avons pu produire 10 600 tonnes de graines, soit 4 200 tonnes d’huiles », détaille Abdelali Zaz.

Comme au Maroc, la dépendance des pays africains aux importations d’huile alimentaire est aujourd’hui considérable

La culture du tournesol présente un intérêt pour les agriculteurs, car elle permet d’alterner avec les céréales pour ne pas épuiser les sols. « D’autres cultures, comme le maïs peuvent faire de même, mais elles n’offrent pas un marché stable, contrairement au tournesol, car dans le cadre du contrat programme nous annonçons un prix unique en début de campagne, ainsi qu’une assistance technique et l’approvisionnement en semences, engrais … Bien sûr, ce sont les agriculteurs qui paient. On leur assure également l’achat des récoltes sur champs et ils sont payés dans les 48 heures », explique Abdelali Zaz.

En contrepartie de son rôle d’agrégateur, Lesieur Cristal a reçu des subventions pour ses investissements. Sur 148 millions de dirhams investis, près de 20 millions ont été offerts par l’Etat. « Nous prévoyons d’investir 95,5 millions de dirhams, entre 2015 et 2018, dans le raffinage, le stockage et la livraison de l’huile de table », ajoute Mustapha Hassani, directeur industriel chez Lesieur Cristal.

Aujourd’hui, le lancement de l’huile 3G offre un débouché sur le marché aux nouvelles productions d’huiles de colza et de tournesol, mais « nous ne baisserons nos importations de soja qu’en 2020, estime Samir Oudghiri. Pour l’instant nous sommes obligés d’importer du tournesol et du colza pour produire la 3G car la production locale n’est pas suffisante ».

Comme au Maroc, la dépendance des pays africains aux importations d’huile alimentaire est aujourd’hui considérable, alors qu’ils étaient dans les années 90 les principaux producteurs d’huile de palme du monde. « Pour le cas des huiles végétales, la plupart des pays dépendent également des importations. Malgré l’importance de la production d’arachide au Sénégal, le pays importe 80% de sa consommation d’huiles », indiquait, en 2011, une étude sur la consommation alimentaire en Afrique de l’Ouest, co-réalisée par la Michigan State University.

Seul le Burkina Faso, grâce à sa production d’huile de graine de coton, et la Côte d’Ivoire, grâce à une stratégie de développement de la culture des palmiers à huile, sont parvenus à réduire leur dépendance aux importations. La Côte d’Ivoire est même parvenue à devenir largement exportatrice au grand dam du Sénégal qui se retrouve à importer sa consommation d’huile de palme.


 

Par Julie Chaudier