Le franc CFA
ArchivesLe dossier du mois

Le franc CFA fait débat comme aux premiers jours

Serpent de mer des débats en Afrique francophone, le franc CFA, est continuellement remis en cause mais jamais abandonné. Si les raisons politiques d’une sortie de la zone sont toujours aussi fortes, les arguments économiques sont, eux, beaucoup plus contrastés.

« La dénomination franc CFA est un vestige de l’aliénation monétaire des pays membres de la zone vis-à-vis de la France ». Yves Ekoué Amaïzo, directeur du club de réflexion Afrocentricity, n’y va pas par quatre chemins et résume assez bien l’une des critiques les plus virulentes à l’égard du franc des Communautés financières d’Afrique (CFA). Une critique avant tout politique qui se concentre sur les termes mêmes de l’accord de coopération qui donna naissance au franc CFA. « Est-ce qu’une monnaie commune en Afrique doit avoir la France comme membre du conseil d’administration ? se demande M. Amaizo. Si vous répondez oui, alors vous suggérez de continuer la post-colonisation, ce que certains chefs d’Etat africains souhaitent d’ailleurs. Si vous répondez non, comme le Ghana ou le Nigeria, vous souhaitez une autonomie monétaire ».

 

[blockquote author= » »]La réalité est que le système du franc CFA a favorisé les importations de produits de luxe et imposé des produits dont ne voulaient plus la France, puis l’Union européenne et de plus en plus la Chine[/blockquote]

 

C’est toute la complexité de la survivance de ce signe monétaire, où raisons politiques et économiques s’enchevêtrent. Pour les anti, les inconvénients économiques sont bien plus importants que les avantages, et si les pays de la zone restent fidèles à cette monnaie, c’est pour des raisons politiques inavouables. Pour les pro, les avantages économiques sont bien supérieurs, et si les chefs d’Etat choisissent d’y rester, c’est avant tout par pragmatisme économique. Alors, le franc CFA est-il un atout ou un inconvénient pour les économies africaines ?

Pour Edgard Gnansounou, professeur à l’université de Lausanne par ailleurs auteur de »En finir avec le franc des colonies d’Afrique » (L’Harmattan, 2012), la réponse est évidente : « Le franc CFA est arrimé à l’euro. Une monnaie dont la valeur d’échange ne reflète pas les économies qu’elle est censée représenter. De fait, le franc CFA nuit à la capacité d’exportation et à la compétitivité sur les marchés concurrentiels des pays de la zone ». « Les économies africaines de la zone franc, renchérit Yves Amaizo, présentent un niveau d’industrialisation faible avec 10% de la valeur ajoutée manufacturière en 2012 contre 16% en zone euro et 30% pour la région Asie du Sud-est et pacifique. Toujours en 2012, la part des exportations de biens manufacturés de l’Afrique subsaharienne était de 26% du total des exportations contre 76% en zone euro et 83% pour la région Asie du Sud-est et pacifique. (…) La réalité est que le système du franc CFA a favorisé les importations de produits de luxe et imposé des produits dont ne voulaient plus la France, puis l’Union européenne et de plus en plus la Chine ». Preuve supplémentaire d’un choix contre-productif : « En 2014, le taux d’endettement des pays de la zone franc envers leurs créanciers publics était de 19% du PIB contre 9,5% pour l’Afrique subsaharienne. La réalité est que la zone franc est un espace à l’intérieur duquel les pays ont un taux de dépendance deux fois plus élevé que la moyenne qui prévaut en Afrique subsaharienne ».

Mais l’argument économique le plus décisif est évidemment celui de la croissance. « Si vous regardez les statistiques, observe M. Amaizo, le taux de croissance par habitant a systématiquement été meilleur pour les pays qui ont choisi le taux de change flottant. Avant la crise financière, entre 2004 et 2008, le taux moyen de croissance du PIB par habitant pour les pays ayant un taux de change flottant en Afrique subsaharienne était de 5,4% contre 1,7% pour ceux de la zone franc. Entre 2009 et 2014, le même taux était de 2,88% pour les premiers et de 1,48% pour les seconds ». Conclusion: « Il faut nécessairement adopter un taux de change flottant et faire reposer la monnaie commune régionale sur un panier de monnaie comprenant au moins le dollar américain, l’euro et le yuan ».

[blockquote author= » »]La BCEAO et la BEAC sont très efficaces dans la maîtrise de l’inflation et offrent aux Etats une crédibilité certaine en matière de crédit. Mais le franc CFA contraint les Etats en matière de politique monétaire et défavorise les secteurs destinés à l’exportation[/blockquote]

 

Mais tous les économistes ne partagent pas cet avis. Patrick Cerutti, macro-économiste du développement, se dit même « résolument en désaccord avec ce raisonnement. Aujourd’hui, l’argument d’une croissance supérieure hors zone n’est pas très pertinent. Si la croissance a été plus faible en zone franc, c’est avant tout pour des raisons politiques et non économiques. La Côte d’Ivoire est le moteur de la zone franc. Elle représente presque 50% du PIB des 8 pays qui composent l’UEMOA. Or, ce pays a traversé une grave crise politique, de la fin des années 90 au début des années 2010. La locomotive a donc été en panne pendant près de quinze ans. C’est cela qui explique en grande partie ce taux de croissance plus faible. Aujourd’hui, la croissance de la Côte d’Ivoire monte en flèche. Et vous verrez que ces statistiques ne seront bientôt plus vraies ». Pour Patrick Cerruti, il n’y a en vérité que des avantages au FCFA : « Stabilité du taux de change, règles contraignantes sur le déficit budgétaire, inflation contenue, commerce intra-régionale supérieur en zone CFA qu’ailleurs en Afrique, et meilleures opportunités commerciales à l’extérieur. C’est ça la réalité ».

Pour plus d’objectivité, peut-être faut-il aller voir du côté des agences de notation financières, car celles-ci attachent une importance toute particulière aux politiques monétaires dans l’attribution de leur note. Malheureusement, qu’on s’adresse à Mood’ys ou Standard and Poor’s, le verdict demeure contrasté. Pour Matt Robinson, vice-président de Moody’s et chef du département Afrique, « Il y a des avantages et des inconvénients. L’avantage principale est que la BCEAO (Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest, NDLR) et la BEAC (Banque centrale des Etats d’Afrique centrale, NDLR) sont des banques centrales très efficaces dans la maîtrise de l’inflation et offrent aux Etats une crédibilité certaine en matière de crédit. Mais d’un autre côté, le franc CFA contraint les Etats en matière de politique monétaire et défavorise les secteurs destinés à l’exportation ».

La question n’est donc toujours pas tranchée. Mais il n’est pas dit que contempteurs et promoteurs ne s’accordent pas sur l’essentiel : l’avenir. A savoir que le franc CFA a vécu et qu’il doit céder sa place à une union monétaire englobant tous les pays de la CEDEAO. Une perspective réjouissante qui est entre les mains des dirigeants africains. Et c’est peut-être bien là que se situe le nœud du problème, puisque ceux-ci promettent une telle union depuis bientôt quarante ans…

 


 

Par Julien Wagner

Ce message est également disponible en : AnglaisArabe