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Laurent Thomas : « Il n’est plus question de réduire la faim en Afrique mais de l’éradiquer »

A l’occasion de la troisième Conférence internationale pour le financement du développement à Addis-Abeba (13-16 juillet), Laurent Thomas, sous-directeur général pour la coopération technique à la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) présent sur place, nous éclaire sur les objectifs à atteindre, pour l’Afrique, en matière de lutte contre la pauvreté et de développement agricole.

Comment jugez-vous le résultat final de cette Conférence, à savoir L’Agenda pour l’action d’Addis-Abeba ?

C’est un succès. Les pays participants ont déclaré vouloir mettre un terme à la faim et à la pauvreté dans le monde et se sont engagés à mobiliser les ressources financières nécessaires. Une partie du texte est consacrée à cette question ; ce qui marque une volonté politique sans laquelle rien n’est possible.

Quelle a été la contribution de la FAO à cette conférence ?

Nous avons plaidé pour l’investissement dans l’agriculture et l’éradication de la faim. Parallèlement, en tant qu’agence onusienne, nous avons accompagné les Etats afin de mieux identifier leurs besoins. Nous avons par exemple évalué, conjointement avec le Programme alimentaire mondiale (PAM) et le Fonds international pour le développement agricole(FIDA), que représenterait le niveau d’investissements supplémentaires nécessaires afin d’éradiquer la faim et la pauvreté dans le monde.

Combien cela représenterait-il ?

267 milliards de dollars annuel sur les quinze prochaines années.

Et pour l’Afrique seule ?

127 milliards sur la même période.

Pourtant, L’Agenda pour l’action d’Addis-Abeba n’inclut pas cet objectif chiffré…

Il s’agit d’un processus intergouvernemental. La FAO n’a pas pour objet d’imposer ce genre de décisions mais plutôt de nourrir les discussions et les débats avec des outils, des analyses et des données fiables.

C’est une somme qui paraît très importante…

Oui et non.  Investir en direction des agriculteurs pauvres est un bon investissment car il est immédiatement réinjecté dans le monde rural. Compte tenu du nombre de personnes pauvres aujourd’hui en Afrique, cela représente 160 dollars par personne et par an, soit le prix d’un mouton ou d’un téléphone portable. Il faut aussi comparer cette somme au coût que représente la malnutrition en Afrique subsaharienne, de l’ordre de 3 à 16,5 % du PIB selon les pays concernés. Il n’y a donc aucun doute pour nous que cet investissement serait rentable, au-delà même de la question morale. D’autre part, on peut aussi comparer ce chiffre à un sujet dont on a beaucoup parlé lors de cette conférence, à savoir l’évasion fiscale. Il faut savoir que chaque année, près de 50 milliards de dollars de capitaux fuient l’Afrique de façon illégale, notamment dans les industries extractives.

Que recouvrent exactement ces 127 milliards à engager en Afrique ?

Il faudrait affecter 47 milliards au financement de programmes de protection sociale, c’est-à-dire des transferts d’argent vers les gens qui vivent avec moins d’1,25 dollar par jour (seuil de pauvreté défini par les Nations Unies, NDLR) afin qu’ils aient accès aux besoins de base. Et, en parallèle, 80 milliards d’investissements vers les plus pauvres pour leur permettre de produire leur propre revenu et devenir autonomes. Dans les deux cas, la majeure partie des financements doivent être dirigés vers les zones rurales, près de 85 milliards de dollars au total, car il faut savoir qu’en Afrique, 78% des pauvres se trouvent dans les zones rurales.

Comment ont été accueillis ces chiffres par les pays participants et quelle impression vous ont laissé les pays africains présents quant à leur implication ?

Les chiffres ont été assez bien reçus et sont considérés par tous, je crois, comme assez réalistes. Personnellement, je sens un tournant, avec une réelle volonté d’engagement des gouvernements, des parlementaires, du secteur privé et de la société civile. L’objectif d’éradication devient réellement partagé et est perçu comme un but atteignable. La preuve, on ne parle plus désormais de réduction de la faim mais d’éradication. C’est un grand progrès. D’autre part, j’ai senti un grand sens de la responsabilité et un grand engagement des gouvernements africains qui ont pris la parole. On a aujourd’hui, en Afrique, des exemples, des pays qui font de grands efforts d’investissements dans l’agriculture et dans la protection sociale.

Quelle est sur ce thème la référence, aujourd’hui, sur le continent ?

Le Rwanda est véritablement en train de transformer des zones de pauvreté en zones de prospérité. Mais il y a aussi de riches expériences à tirer de ce qu’il se passe aujourd’hui au Ghana, au Nigeria, au Kenya, en Tanzanie ou même en Ethiopie. Ces pays ont su développer des programmes de protection sociale et un environnement favorable aux investissements dans le secteur privé, nationaux comme internationaux.

Les pays francophones seraient-ils donc à la traîne en matière agricole ?

Non, non, j’aurais pu vous citer le Bénin, le Sénégal, le Mali ou le Niger qui ont fait des avancées remarquables, ces dernières années.

L’année dernière, au Sommet de Malabo (Guinée-Equatoriale), l’Union Africaine s’était déjà fixée comme objectif  l’éradication de la faim mais à l’horizon 2025, et non 2030 comme vous le proposez. Est-ce à dire que son ambition n’est pas réalisable ?

Si bien sûr. L’Afrique peut le faire et nous appuyons les Etats africains pour qu’ils y parviennent. L’exemple brésilien prouve que c’est envisageable.

Sans cet effort financier supplémentaire que vous appelez de vos vœux, l’objectif de l’éradication resterait-il atteignable ?

Le plus important, je le répète, c’est avant tout la volonté politique. Je vous rappelle qu’en 2003, à Maputo, chaque pays africain s’était engagé à investir 10% de son budget national dans l’agriculture et ils l’ont fait. L’engagement pris par l’Union Africaine est le point de départ fondamental, le plus sûr chemin pour atteindre cet objectif. Il s’agit ensuit de mettre en place un partenariat très large entre gouvernements, secteur privé et sociétés civiles. Il faut rappeler que l’agriculture est une activité privée et que ceux qui y investissent le plus sont d’abord les petits paysans. Leurs investissements représentent quatre fois l’ensemble de tous les autres investissements dans le secteur. Ils sont le cœur du processus.