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Kalil Oularé, Monsieur Espace FM

Le Directeur général du plus grand groupe de média guinéen (Hadafo Medias), Kalil Oularé, a un parcours aussi riche que singulier. A seulement 33 ans, il est aujourd’hui le symbole d’une Guinée qui s’ouvre à l’Afrique et au monde, le fer de lance, presque malgré lui, d’une certaine libération de la parole sur le continent.

Et un avertissement de plus de la part de la Haute autorité de la communication guinéenne (HAC) ! Décidément, Les Grandes Gueules, l’émission phare de Radio Espace, n’est pas dans les petits papiers du gouvernement guinéen. Le 7 avril dernier, la HAC s’est vengée des journalistes de « la plus lionne des radios » qui avaient osé qualifier l’Autorité de « mal-née ». Ce n’est pourtant pas faute d’avoir demandé des comptes à son Directeur général en personne. Malheureusement, devant ses accusateurs, Kalil Oularé n’a pas renié ses journalistes et « a réitéré les propos tenus par les animateurs de l’émission incriminée », de l’aveu même de la HAC. Il en rigole Kalil, pas peu fier de sa bravade. C’est qu’il est le symbole d’un vent de fraîcheur qui souffle, depuis quelques années, sur les médias de son pays. Il suffit d’ailleurs de prendre n’importe quel taxi de Conakry le matin pour s’en rendre compte : ils sont tous branchés sur 99.7 FM.

Les Grandes Gueules, ça ne vous dit rien ? C’est le nom d’une émission très connue en France et diffusée sur Radio Monte Carlo (RMC). Tout sauf un hasard. Né en Guinée, Kalil Oularé a fourbi ses armes à Paris. « J’ai quitté ma petite grotte à l’âge de 12 ans », sourit ce grand gaillard, jovial mais déterminé. En effet, avec ses parents, il débarque en 1998 à Sarcelles, en banlieue parisienne (France). « Pour moi, c’était la lumière, reconnaît-il. La France représentait quelque chose d’extraordinaire ». Et le jeune homme va très vite mettre à profit son exil. C’est qu’il est un gamin particulièrement précoce. Dès l’âge de 13 ans, il entre au lycée. « J’ai sauté deux classes. L’école, pour moi, c’était simple, reconnaît-il sans orgueil. J’ai toujours adoré ça ».

Après l’obtention du bac, il passe par la case université. Mais cette fois, cela se passe moins bien… Trop jeune, il manque « d’encadrement » et s’oriente rapidement vers un DUT (Diplôme universitaire de technologie) en gestion des entreprises et des administrations. Après cinq années d’étude cahin-caha, il n’a qu’une idée en tête : travailler. Il entre donc dans la vie active et trouve un emploi chez K par K (commerce de fenêtres). Mais le marché du travail français lui réserve quelques mauvaises surprises. Dans une première agence, à Enghien-les-Bains (banlieue chic de Paris), on lui confie : « Ici, la clientèle n’est pas prête à travailler avec un Noir. Mieux vaut que vous alliez dans une agence qui a besoin d’un téléopérateur, de quelqu’un qui n’est pas en contact direct avec la clientèle ». Kalil n’est pas du genre à renoncer devant le premier obstacle venu et, très vite, ses qualités de vendeurs se font remarquer dans une autre agence. En l’espace d’un an et demi, il devient responsable des ventes. Ironie de l’histoire, il se voit même proposer de reprendre, en tant que responsable, le magasin d’Enghien-les-Bains qui l’avait éconduit… « Finalement, être Noir n’était pas un problème », rigole-t-il. Il restera chez K par K jusqu’en 2008.

Mais entretemps, lors d’un forum guinéen organisé à Paris, il a la chance de rencontrer le futur Premier ministre de la Guinée, Lansana Kouyaté. Une rencontre qui « réveille quelque chose » chez lui. La graine de la Guinée est semée et ne cessera de grandir. En 2007, toujours à Paris, il rencontre cette fois Mamadi Diawara, député et président du Parti du travail et de la solidarité. Ce dernier lui parle de la création d’un groupe de média et l’invite une semaine en Guinée. Le projet mûri et, un an plus tard, il part prendre la gestion d’une toute nouvelle radio : Djigui FM. En Guinée, c’est le moment de l’explosion des radios privées. Lansana Conté, le président de la République de l’époque, vient à peine de libéraliser les ondes. Une autoroute pour Kalil ? Pas vraiment…

Parallèlement à son activité chez Djigui, il décide de créer, en 2010, une société de transport. Une expérience qui, au final, va se révéler un échec. Dépité, il décide de retourner en France. Heureusement pour lui, tout le monde ne l’a pas oublié en Guinée. Lamine Guirassy, journaliste et propriétaire d’Hadafo Medias, a besoin de quelqu’un pour diriger son groupe et pense immédiatement à l’ancien directeur de Djigui FM. Ni une ni deux, notre entrepreneur retourne à Conakry pour être propulsé Directeur général du plus grand groupe de média guinéen.

Entre les deux hommes, la complémentarité est naturelle : à l’un la ligne éditoriale, à l’autre la gestion. « Lamine Guirassy est un journaliste passionné, un idéaliste, quelqu’un qui se bat pour changer les choses, observe admiratif Kalil. Moi, je suis un chef d’entreprise. Ma seule idée, mon seul objectif, c’est que notre boîte soit rentable ». Une ambition qu’il a chevillé au corps. Désormais à la tête de près de 170 salariés, il voit beaucoup plus loin : « Si nous voulons un jour gagner de l’argent, nous serons contraints de faire travailler plusieurs centaines de personnes à terme. En tout cas, c’est notre horizon ».

A 33 ans et en très peu de temps, Kalil « le précoce » est devenu une personnalité incontournable de Conakry. Il a beau tout faire pour rester le plus discret possible, il suffit de se balader à ses côtés dans les rues de la capitale pour s’apercevoir de l’ampleur de sa réussite. Les gens le reconnaissent, lui serrent la main, et parfois lui lancent dans un sourire : « Ah, Monsieur Espace ! »


Par Julien Wagner

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