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Ipemed « L’Europe renouera avec la croissance en se rapprochant du sud de la Méditerranée »

La colocalisation ou le codévelomment, c’est la clé d’un avenir prospère tant pour l’Europe que les pays du sud de la Méditerranée. C’est le crédo de l’Ipemed un « think tank Euro-Méditerranéen » selon leur propre définition, qui invite l’Europe à une politique plus volontariste avec ses voisins sud-méditerranées.

« Nous aimerions que ces petits déjeuners soient les plus riches de tous ceux qui se passent à Paris. Si dans un an nous n’avons pas réussi, c’est que nous aurons échoué. » Car, pour Jean-Louis Guigou, président de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed), un « think tank Euro-Méditerranéen », l’enjeu est de taille. Il s’agit de renouveler les relations entre l’Europe et ses voisins du sud de la Méditerranée à travers « un éclairage positif sur la Méditerranée. » Ce qui est l’objectif de cette nouvelle série de « petits-déjeuners de la Méditerranée et de l’Afrique », organisés en partenariat avec Bpifrance et la Tribune, et dont la première édition s’est tenue le 4 octobre sur le thème : « L’industrialisation du Nord de l’Afrique (du Maroc à l’Egypte) : quelles conditions pour son accélération ? ».
 
« C’est fini le Maghreb des babouches et des tajines. Le Sud de la Méditerranée est en train de s’industrialiser, avec des ingénieurs de qualité, de l’énergie pas chère, une population jeune et consommatrice ! »
« Osez parler d’industrialisation de l’Egypte au Maroc, bizarre au moment où se passe des évènements, intrigue le président du think tank. Nous allons vous démontrer ce qui était pour nous une évidence. Depuis la crise de 2008, le commerce international a changé de nature. C’est fini le Maghreb des babouches et des tajines. Le Sud de la Méditerranée est en train de s’industrialiser, avec des ingénieurs de qualité, de l’énergie pas chère, une population jeune et consommatrice ! » Aussi, il invite les pays européens, où la tendance est à la « tertiarisation », à accompagner ce processus d’industrialisation, de l’Egypte au Maroc, à travers de la coproduction industrielle. Selon un modèle expérimenté au Maroc, «  champion régionale de l’industrialisation à travers la présence de Boeing, Safran, Renault… » et dont le Ministre de l’industrie, Moulay Hafid Elalamy, également Président-fondateur de Saham, en défini les grandes lignes.
 
« Au Maroc, on a fini par comprendre qu’il n’y avait pas de croissance sereine possible sans co-émergence sur le continent. »
 
«  Un changement important s’est opéré ses dernières années. Si on parle aujourd’hui de co-développement, nous avons vécu une période où la délocalisation était fortement rejetée de part et d’autres, se souvient le ministre, autrefois président du patronat marocain. Nous voulions tous la mondialisation mais chacun à son profit exclusif, ce qui n’est pas possible. Au Maroc, on a fini par comprendre qu’il n’y avait pas de croissance sereine possible sans co-émergence sur le continent. Il ne peut y avoir d’investissements locaux ou internationaux sans sécurité. A mes amis en France qui souhaitent fermer les frontières, je rappelle qu’on a eu le même réflexe au Maroc vis-à-vis des pays africains. Nous avons chacun notre Sud. Mais nous avons changé d’approche est aujourd’hui le Maroc est le premier investisseur africain an Afrique subsaharienne. Et Saham, présents dans 27 pays, est le premier assureur, hors Afrique du Sud. Le Maroc s’est tourné vers l’Afrique pour assurer son propre développement. » Ce qui rejoints sa propre expérience.  « Je voulais aller vers le nord, quand j’ai vu que c’était compliqué, je suis rentré chez moi chercher de nouvelles solutions. Je n’ai pas eu d’autres choix que de me tourner vers « mon sud ». »
Se référant au « tsunami chinois » qui a frappé le secteur du textile au Maroc comme ailleurs, il déclare : « La Chine ne subit rien, c’est la première usine mondiale, de plus en plus qualitative. Réveillons nous ! Dénigrer ce n’est pas affronter une compétition. Aujourd’hui la Chine est toujours la première usine du monde mais aussi le premier consommateur mondiale. Avec 85 millions d’emplois en train de quitter la Chine pour aller ailleurs, une redistribution des cartes est en cour. » Fort de ce constat, pour renforcer sa compétitivité, le Maroc a mis en place des écosystèmes pour « combler les chainons manquant ». « Par exemple, le Maroc avait été dépouillé de tout ce qui est amont textile. Aujourd’hui, l’activité est relocalisée au Maroc avec des capitaux chinois ! » Grâce à un positionnement assumé de hub pour l’Afrique, carrefour entre l’Europe et le monde arabe.
L’Egypte, un centre de co-production pour les pays d’Europe et du nord de l’Afrique
Une position également visée par l’Egypte, un centre de co-production pour les pays d’Europe et du nord de l’Afrique selon l’ancien ministre de l’industrie égyptien, Mounir Abdel Nour.  « Notre objectif est ambitieux. Nous voulons réussir une croissance industrielle de 9% annuellement. Nous voulons d’ici 2020 créer 2 millions d’emplois et porter la part du secteur industriel de 18 à 25% du PIB.  Pour atteindre cet objectif, l’Egypte tend à créer un environnement plus attractif aux profits des investisseurs locaux et étrangers. » A travers également une remise à niveau de ses infrastructures. « L’Egypte est devenue un énorme chantier. Entre 2014 à 2017, elle aura doublé sa capacité énergétique, passant de 30 à 60 MW en 3 ans. Des infrastructures de services, numérique également. La  formation professionnelle est une priorité pour augmenter la productivité. Comme le soutien aux PME, à travers l’accès aux crédits subventionnés, pour pouvoir les intégrer dans la chaîne de valeur. Enfin, la normalisation et l’harmonisation des standards de la production. Autant de conditions préalables à l’industrialisation. »
« Si l’Europe et la France ont perdu le souvenir de croissance économique, elles le retrouveront en allant vers le sud. »
En attendant, l’Egypte mène une politique continue d’attraction des investisseurs étrangers comme vecteur de transferts de nouvelles technologies, indispensable pour la restructuration de l’industrie, à travers entre autre la création de zone économique spéciale, autour du Canal de Suez notamment, qui doit devenir un centre industriel mais aussi logistique tourné vers le commerce international. « Finalement, une politique ouverte sur le monde avec des accords de libre échange avec plusieurs zones dans le monde, dont l’Union Européenne, le monde arabe, et l’Afrique. » Il souligne : « L’Egypte est pionnier dans l’intégration régionale avec des accords avec trois organisations régionales, soit une zone de libre échange qui va de la Méditerranée au Cap de la Bonne espérance et un PIB global de plus d’1 milliard de dollars Des pays riches en ressource qui ont besoin de tout, notre sud, à nous l’Egypte mais aussi au pays européens, qui peuvent constituer un relais de croissance pour nos économies. Si l’Europe et la France ont perdu le souvenir de croissance économique, elles le retrouveront en allant vers le sud. »
 
Tunisie : l’exemple allemand
La co-production c’est également la voie suivie par les Allemands, des investisseurs qui ont maintenu leur présence en Tunisie malgré un contexte post-révolutionnaire difficile. « Le tableau est sombre, ne cache pas Mohamed Rouis, DG de Leoni Tunisie, une société de câblage allemande. Pour plusieurs raisons. La sécurité en premier lieu. Nous avons une frontière avec la Libye, un pays instable. La chute du secteur touristique, un axe majeur de notre économie. Nos hôtels sont vides malgré la présence de nos frères algériens et l’instabilité politique avec plusieurs gouvernements qui se sont succédés depuis 2011et des batailles entre les partis pour la conquête du pouvoir. » Et pourtant, assure-t-il, « la Tunisie est capable de magie. » Prenant l’exemple de Leoni, présente dans le pays depuis 1977 aujourd’hui, avec 13 000 emplois, premier employeur privé en Tunisie, qui prévoit son extension et son développement en termes de ressources humaines notamment, Mohamed Rouis explique : «  le choix s’est porté sur la Tunisie en raison du coût de la main d’œuvre, le tiers du coût en Allemagne, pour un  niveau de compétence égale. » La raison pour laquelle Leoni a installé l’un de ces trois centres informatique en Tunisie, les deux autres étant en Chine et aux Etats-Unis. « La compétence est là mais aujourd’hui nous avons plus de 15% de chômage, dont plus de 30 % des diplômés universitaires. Il faut parier sur les compétences tunisiennes » exhorte-t-il.
« Quand les Français vendent des TGV aux Américains qui ne sont pas fous, ils leurs disent vous allez les construire aux Etats-Unis.  Et c’est ce qui doit se passer en Tunisie, Algérie, Egypte, etc… »
« Il faut un new deal, conclu le président de l’Ipemed. Quand les Français vendent des TGV aux Américains qui ne sont pas fous, ils leurs disent vous allez les construire aux Etats-Unis.  Et c’est ce qui doit se passer en Tunisie, Algérie, Egypte, etc… Le client devient un partenaire. C’est la transformation qui doit se faire avec les pays du Sud de la Méditerranée. »  Signalant au passage l’absence de l’Algérie à la rencontre, « une faute politique » selon lui, il annonce ceci dit que le prochain débat, prévu en décembre, lui sera justement consacré. En janvier, c’est l’Afrique subsaharienne qui sera au cœur des échanges.

Dounia Ben Mohamed

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