A la uneActualité

Interview Younes Grar « L’intelligence artificielle, une opportunité pour l’Algérie pour préparer l’après pétrole »

La quatrième révolution, l’intelligence artificielle (IA), bouleverse le monde dans un écosystème numérique. Qu’en est-il de l’Algérie qui s’est dotée dernièrement d’une stratégie nationale de l’IA ? Dans cet entretien, Younes Grar, expert consultant en TIC, revient sur l’opportunité que constitue cette technologie pour l’économie du pays, les conditions, les contraintes.

 

Propos recueillis par Nadjoua Khelil, à Alger     

 

 

L’écosystème numérique en Algérie a enregistré une certaine évolution ces derniers temps. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

Younes Grar : Effectivement, l’écosystème digital a connu un certain dynamisme, en raison de la pandémie de la Covid-19, laquelle a accéléré le développent des offres et solutions numériques, engendrant l’expansion de leurs usages, entre autres télétravail, visioconférence, enseignement à distance, commerce électronique, télémédecine, etc. Un changement brutal dans les habitudes des Algériens.

 

Le citoyen algérien s’est d’ailleurs rendu compte qu’il était en retard par rapport à ce qui se fait dans les autres pays du monde dans ce domaine, faute d’infrastructures adéquates et de contraintes liées au cadre juridique qui entravent l’émergence de ces services électroniques.

 

Les start-up ont permis cette dynamique, en apportant des services et solutions via des applications novatrices et de plateformes mises en place ou adaptées à la conjoncture. Cette dynamique doit se poursuivre après la Covid-19 et s’étendre à différents secteurs.

 

L’Algérie s’est dotée d’une stratégie nationale de recherche et d’innovation en IA sur dix ans. S’agit-il d’une prise de conscience ?

 

Je pense que c’est pour suivre la tendance en matière de tout ce qui est lié aux données numériques. Cette stratégie donne les grandes lignes de maîtrise de cette technologie et de son exploitation.

 

Cependant, pour que cette stratégie soit efficace, une synergie et une complémentarité sont nécessaires entre les universités et les centres de recherche.

 

Il s’agit également de former de compétences dans le domaine de l’IA, de laboratoires de Recherche et Développement, en vue de mieux cibler les secteurs où l’apport de l’IA est susceptible d’améliorer les services rendus au citoyen : éducation, santé, industrie….

 

L’observation d’une veille technologique s’insère dans certains projets régionaux dans le cadre de la coopération internationale, outre les moyens humains et matériels : infrastructures, datas center, compétences dont on a besoin dans toutes les spécialités liées à l’IA (analyse et sécurité de données, big data, algorithme, robotique).

 

Le pays se prépare-t-il à rejoindre cette tendance mondiale, ou bien s’agit-il d’un vœu pieux ?

 

L’Algérie ne doit pas être en marge de cette tendance mondiale en matière d’IA. Et le discours politique doit aller dans ce sens, d’autant plus que cette technologie s’impose comme une nécessité pour développer les différents secteurs économiques.

 

Maintenant est-ce que cette stratégie va réellement se concrétiser sur terrain ? On est habitué à des effets d’annonce de la part de nos décideurs. Mais, j’espère que les mentalités ont suffisamment évolué pour joindre l’acte à la parole.

 

Est-ce à dire qu’un plan de développement de l’IA pour faciliter la mise en place de solutions performantes est une urgence ?

 

Oui, l’IA et ses avantages deviennent incontournables, notamment dans ce contexte de pandémie et ses contraintes. Nous avons besoin de données du terrain en temps réel. Pour cela, il est nécessaire d’aller vers des solutions adaptées (logiciels, applications, et big data pour collecter, traiter, analyser les données).

 

Toutefois, il est indispensable d’avoir une infrastructure de télécommunication très fiable, ce qui manque en Algérie.

 

L’Algérie dispose de compétences locales et dans sa diaspora en matière d’IA. Le déploiement de cette technologie peut-il apporter de solutions à la crise économique ? Quels sont les mécanismes ?

 

Le potentiel humain existe, il n’attend qu’à être exploité. Des compétences nationales avérées en IA à l’étranger (Canada, USA, Chine, Europe) et une jeunesse portée sur les nouvelles technologies qui peuvent faire avancer le pays. Mais ces compétences ont besoin d’un environnement favorable.

 

Pour réussir à traduire cette stratégie en actions concrètes, la contribution des start-up est nécessaire, avec des jeunes porteurs d’idées novatrices capables de les transformer et de les prototyper en projets, et d’en démontrer l’intérêt qui en découle. Mais ces start-up ont besoin d’un appui financier.

 

Evidemment, l’idéal serait d’orienter les start-up vers le domaine de l’IA et les encourager à se spécialiser dans ses métiers, pour aider la relance économique. Car, ces entreprises innovantes constituent le tissu dont a besoin le pays pour bâtir une économie plus diversifiée et compétitive.

 

Mais peu de start-up sont actives dans ce domaine. Pourquoi cette frilosité ? L’investissement dans ce créneau est-il coûteux ?

 

Il est nécessaire de créer une relation entreprise-université, à travers une interface qui traduit les besoins et les défis de l’entreprise. Les chercheurs travaillent dans la résolution des problèmes que rencontre le tissu économique, d’où l’utilité d’exploiter les résultats de leurs recherches.

 

Cette passerelle jouera le rôle de rapprochement entre l’entreprise et l’université et vice-versa. Alors, est-ce que cela demande de gros investissements ? Ceci dépend des projets.

 

Certains voient dans l’IA une menace pour l’emploi. Quelle est votre opinion là-dessus ?

 

L’IA va entraîner des transformations dans le marché de l’emploi. Des métiers disparaîtront au profit de la robotique. Forcément, il y aura une reconversion de la main-d’œuvre. C’est là qu’intervient la formation pour l’émergence de nouveaux profils.

 

Par exemple, si une entreprise économique opte pour des solutions automatisées, de postes de travail vont disparaître, mais elle gagnera de l’argent, d’efficacité et de parts de marché.

 

L’IA suppose au préalable une facilitation de l’accès aux données pertinentes et qualitatives. Nos entreprises sont-elles prêtes à cette phase ?

 

L’une des conditions sine qua non réside dans l’infrastructure. On ne peut pas parler de traitement de données et de l’IA, de voiture, de villes intelligentes sans une connexion internet de qualité, avec un très haut débit et à des tarifs accessibles pour tous.

 

A ce titre, l’Algérie accuse un certain retard, d’où la nécessité de réfléchir à des solutions concrètes au problème d’infrastructure, nécessaire à la réalisation des projets (big data, connexion internet, stockage de données).

 

La combinaison IA-numérisation peut-elle constituer un levier de croissance et un instrument de relance économique en Algérie ?

 

Les géants du numérique (Google, Facebook, Apple, Amazon) sont à l’origine des entreprises ayant beaucoup investi dans l’IA, pour innover, créer de nouveaux produits et services, grâce à des systèmes basés sur le big data. Aujourd’hui, ces mastodontes secouent l’économie mondiale et pèsent plusieurs centaines de milliards de dollars.

 

L’Algérie a donc intérêt à donner de l’importance aux activités liées à l’IA. C’est une opportunité pour préparer l’après-pétrole. Bâtir des projets en intégrant les technologies du big data va aider nos décideurs à mieux gérer l’économie en crise, d’autant plus qu’elles permettront aux entreprises une meilleure productivité.

 

Les moyens et les compétences existent pour amorcer le changement. L’IA est la pointe du numérique. Mais il faut avoir une stratégie, une vision et une réelle volonté politique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce message est également disponible en : Anglais