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Interview Sara Masmoudi « Il y aura un avant et un après »

Alors que l’épidémie révèle les atouts du système de santé tunisien, mais également ses failles, Sara Masmoudi, Directrice Générale des laboratoires Teriak et Présidente de la Chambre Nationale de l’Industrie Pharmaceutique de Tunisie, rappelle l’urgence d’investir dans l’industrie pharmaceutique et la recherche en Afrique.

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

 

 

Avant d’évoquer le cas spécifique de la Tunisie, en tant qu’acteur du secteur de la santé, comment analysez-vous l’évolution du Covid-19 ?

 

 

Au début, on commence à compter le nombre de cas mais on semble oublier que le nombre de morts pour d’autres infections dont le paludisme se chiffre à près de 400 000 par an. Une grippe saisonnière c’est plus de 1000 morts par jour. Même si depuis le Coronavirus a été déclaré pandémie il n’en reste pas moins que le nombre de morts est inférieur à d’autres. Ce qui se passe en Italie, c’est une hécatombe mais cet aspect qui dérange. La manière dont on traite la mort, on est pas du tout égaux face à la maladie ce qui reste choquant et me met en colère. Je reste choqué par mort d’enfants en bas âge en raison du paludisme qui continue de sévir dans l’indifférence générale. 8000 enfants de moins de 5 ans par jours, des mamans qui meurent en couche. Sans oublier le VIH sida, 1800 morts juste aujourd’hui. Je comprends la crainte, 60 à65 % de la population mondiale risque d’être infectée par le coronavirus si on ne réagit pas, mais il faut mettre tout cela en perspective.

 

 

Justement, la Tunisie figure parmi les premiers pays à réagir, bien avant la France et le reste de l’Europe…

 

Nous pourrions ne pas avoir pris les précautions prises jusque-là. Le couvre-feu, l’évolution vers confinement total, l’obligation d’auto-isolement strict pour les personnes de retour de voyages avec l’adoption d’un décret qui prévoit des sanctions fortes pour les contrevenants. Si cela a été au départ jugé excessif par certains, le ministère de la santé a fait un bon travail, très tôt, et c’est ce qui va payer. Le nombre de cas est limité, contrairement à l’Algérie et au Maroc. Nous avons de premières guérisons. En Tunisie, nous avons très peu de structures adaptées pour la réanimation, donc nous n’avons pas les moyens pour faire face à une pandémie il fallait par conséquent mettre en place ses mesures de précaution très tôt. Ce qui a été fait.

 

Et comment avez-vous jugé ce climat de suspicion générale face à l’arrivée, tardive, des premiers cas en Afrique ?

 

La transparence de la Tunisie par rapport à ses données de santé ne datent pas d’hier, c’est une traduction dans notre pays, on a toujours bien travaillé avec l’OMS. Aussi, nous avons toujours été transparent sur l’État du niveau de santé. Par ailleurs, c’est cette peur viscérale d’une épidémie qui fait que les Tunisiens, comme les autres pays, sont transparents sur leurs chiffres.  Même si dans certains pays, comme la Libye, en guerre, c’est forcément plus difficile de détecter et signaler les cas…

 

Quelles leçons peut-on d’ores et déjà tirer de cette crise, sur le plan des failles du système sanitaire en Tunisie comme ailleurs sur le continent, votre laboratoire opérant dans plusieurs pays africains ?

 

Il y aura incontestablement un avant et un après. Il faut savoir que dans le gel il y a de l’alcool, on a besoin pour désinfecter les hôpitaux, or aujourd’hui on occupe les industries à fabriquer du gel alors qu’on a besoin d’autres médicaments. Ce qui créé un perturbation logistique importante. Surtout, 85% des matières premières qui servent à fabriquer nos médicaments, vient de Chine et d’Inde. Ce qui fait peur. La fabrication en Chine s’est arrêtée quelques temps avec l’arrivée de l’épidémie. La Tunisie a vue venir et a anticipé. Il n’en reste pas moins que c’est inquiétant. Il y a des échanges qui vont baisser, nos exportations vont baisser. Ce qui va avoir un impact terrible pour notre économie.

 

D’où l’urgence d’investir dans la recherche et l’industrie pharmaceutique en Afrique…

 

Incontestablement. L’industrie pharmaceutique en Afrique ne couvre que 5% des besoins du continent. Or, compte tenu de l’évolution de la pandémie, les laboratoires internationaux vont assurer en premier lieu les besoins locaux et vont trier, la priorité n’ira pas à l’Afrique. D’où la nécessite pour le continent de s’équiper. Dans les semaines à venir on peut s’attendre à ce que le continent manque de médicaments, du point de vue du manque des matières premières mais aussi de la production perturbée du fait du confinement dans certains pays. C’est un impact à prévoir. Il faut réagir. Une pandémie comme cela met en danger toute l’industrie pharmaceutique.

 

 

Une opportunité pour renforcer la coopération sud-sud…

 

C’est une extraordinaire leçon pour les autorités qui se livrent à une quête éternelle aux prix les plus bas, avec tout de même qualité. D’où le poids pris par la Chine.  Tout cela des questions de responsabilités publiques. Si au départ, personne n’y croyait vraiment, on prend conscience qu’on est dépendant. On le dit toujours mais a un moment, quand on est touché au plus profond, au niveau de sa santé, cela pousse à réagir. Il y a donc réellement plus d’écoutes pour favoriser les industrie dans le sens de l’indépendance de l’économique. Clairement, cela va accélérer les changements de métier, d’autres vont disparaitre, de nouveau vont apparaître, des secteurs comme l’e-commerce vont se développer, comme les métiers du service à la personne, des textes de loi sortent actuellement pour la télémédecine. Une réunion récente a réuni le ministère de la santé et celui des tics pour essayer de numériser le maximum de choses et d’éviter les contacts physiques. Qui pouvait pensait jusqu’à il y a peu qu’on pouvait fermer les frontières ? Ou demander aux personnes de travailler chez eux. Tout ce qui était impensable hier se fait aujourd’hui du fait de la crise.  Et je pense qu’il va en rester quelque chose. Surtout que, selon les scientifiques, en attendant trouver le vaccin contre le Covi-19, on risque de le revoir l’année prochaine. Or la recherche coute cher. Ce qui coute cher, ce sont les essais cliniques. Et c’est long. Un sujet éthique. Les nouvelles recherches sont effectuées par des équipes très restreintes, des gens très doués qui jouent avec des molécules et trouvent des petites choses, et les multinationales finissent pas acheter leur start-up… En Tunisie, en termes d’innovations, on est bien placé, avec de très bonnes compétences, des laboratoires, mais cette première étape de recherche n’est pas assez financée par le public et le privé… Il faudra peut-être envisager la mise en commun de fonds, pour quoi pas via l’Union Africaine qui mobiliserait des fonds pour la recherche sur les pathologies présentes en Afrique.