Rima Le Coguic
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Interview Rima Le Coguic « La priorité d’Expertise France reste l’Afrique »

Promotion Nelson Mandela. Cela ne pouvait pas être un hasard pour cette franco-libanaise qui a très tôt mis le cap sur l’Afrique. Au sein de l’AFD notamment, Rima Le Coguic mettra son expertise dans les questions de développement, avant de rejoindre Expertise France en tant que directrice adjointe depuis septembre dernier. Elle nous parle de son parcours, de l’évolution d’Expertise France, et de sa feuille de route. Interview

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed 

Avant de parler de votre nouvelle fonction, j’aimerais que l’on revienne sur votre parcours. Votre nomination, à un moment où Expertise France est en pleine restructuration comme les autres institutions du groupe AFD, confirme l’orientation prise par la France en Afrique…

Mon parcours est diversifié. D’origine libanaise, j’ai très vite été intéressée par le développement et l’échange et les partenariats à construire entre les pays. Après une formation d’ingénieur, j’ai souhaité compléter mes études sur les aspects d’économie internationale (DEA d’économie), de gestion de politiques publiques (ENA) et de gestion privée (MBA). Mon parcours montre le souhait d’appréhender les sujets et les contextes avec un regard multidimensionnel et pluridisciplinaire et  un réel intérêt pour les relations internationales et les enjeux de développement des pays du sud. 

J’ai ainsi intégré l’Agence française de développement (AFD) en 2005, initialement sur la zone Moyen-Orient. J’ai tout de suite voulu travailler dans l’ingénierie de projets, cœur de métier d’une banque de développement. Je considère que les solutions et les projets doivent être conçus et structurés en prenant en compte le contexte spécifique de chaque pays. J’ai ainsi travaillé environ 10 ans sur les projets d’infrastructures et de transition énergétique sur les enjeux double d’accès aux services de base et de solutions bas carbone. 

Rencontre avec les entrepreneurs lauréats du programme Meet AFRICA lors du sommet Afrique France d’octobre 2021@DRMeeting with the winners of the Meet AFRICA program during the Africa-France summit in October 2021@DR

En 2018, j’ai pris la direction du département Afrique de l’AFD. Ce continent est la priorité de l’aide française. Les défis et les opportunités du continent africain sont multiples : démographie, croissance, emploi, accès aux services de base, paix et gouvernance, biodiversité, capital humain. Sur ce continent, se confrontent ainsi la nécessité d’établir des trajectoires de développement sur des besoins primaires (infrastructures, santé, éducation) de manière à valoriser le capital humain et la gouvernance, et la prise en compte non négligeable des défis des prochaines décennies sur les questions d’adaptation au changement climatique, de développement durable et de respect de l’environnement. Il ne s’agit en effet pas de copier le modèle de développement des pays d’Europe qui n’est plus viable.

« A l’AFD, nous avons travaillé sur des solutions adaptées au terrain et construites par des acteurs locaux avec une approche de partenariat et de co-construction »

A l’AFD, nous avons travaillé sur des solutions adaptées au terrain et construites par des acteurs locaux avec une approche de partenariat et de co-construction. Etant née dans un pays en développement je suis très sensible au fait de ne pas reproduire des modèles pré-établis d’une culture à une autre.  

L’agence Expertise France (EF) a, quant à elle, été créée en 2015 par la fusion de plusieurs opérateurs publics. Depuis sa création, un travail a été mené pour l’installer dans un métier d’opérateur de mise en œuvre comme la GIZ en Allemagne, Enabel en Belgique, la FIIAP en Espagne, ou encore le PNUD. La France a choisi d’intégrer Expertise France au groupe AFD, dorénavant composé de trois agences complémentaires : Proparco, qui représente le secteur privé, l’AFD, premier bailleur de fonds au monde, et Expertise France, une agence de mise en œuvre qui conseille, forme et renforce les capacités des pays partenaires en matière de politiques publiques.

« 50% de l’activité d’Expertise France se concentre en Afrique, en vertu des priorités définies par l’aide publique française et par les bailleurs clés pour l’agence »

Le projet ARCEFA, financé par l’AFD, vise à favoriser l’accès à l’emploi et à contribuer au développement économique de la République du Congo via l’appui au réseau des centres d’éducation, de formation et d’apprentissage (CEFA) qui offrent des formations qualifiantes. © Laurent Du Rusquec

J’ai donc rejoint Expertise France en tant que directrice générale adjointe en charge des opérations à l’automne 2021. Ma nomination va permettre d’accélérer le rapprochement entre l’AFD et EF. Les opérations d’EF sont concentrées à plus de 60% en Afrique.

Expertise France intervient au Mali, la reconfiguration du dispositif militaire a-t-elle un impact sur les activités en cours ? 

L’activité d’Expertise France au Mali s’inscrit dans le cadre des piliers définis par la Coalition pour le Sahel. A ce titre, l’agence intervient sur le renforcement des capacités des forces armées des Etats de la région, et ce pour favoriser la stabilisation et le retour de l’Etat dans des zones vulnérables. La reconfiguration du dispositif militaire représente ainsi une évolution à venir que nous prenons en compte dans notre positionnement au Mali afin de maintenir notre engagement au profit de nos partenaires,  et ce dans un contexte sécuritaire difficile. 

Pour autant, l’activité d’Expertise France couvre des secteurs plus larges. Les activités portant sur la santé, l’éducation et la gouvernance financière représentent environ 40% des interventions de l’agence au Mali et sont croissantes. De plus en plus de projets sont ainsi mis en œuvre dans les domaines de la formation, de l’éducation et de l’entrepreneuriat. 

Plus largement, il importe de souligner que 50% de l’activité d’Expertise France se concentre en Afrique, en vertu des priorités définies par l’aide publique française et par les bailleurs clés pour l’agence, à l’instar de l’Union Européenne. 

Dans quelle mesure faites-vous également appel à des « expertises africaines ». Lesquelles ne manquent pas et peuvent compléter « l’expertise française » ?

Historiquement, les opérateurs des ministères puis l’agence EF mettaient à disposition de l’expertise issue de la fonction publique française. Aujourd’hui, Expertise France a diversifié son vivier avec des experts de différentes nationalités et de différents parcours. Le vivier fonction publique représente aujourd’hui environ 70% des experts de l’agence.

A noter qu’Expertise France est financée à 60% par l’Union européenne et, à ce titre,  lorsqu’Expertise France met en œuvre un projet financé par l’UE, elle opère au service de la politique européenne. Aussi, nos experts, tout autant que les chefs de projets terrain, peuvent être, et c’est de plus en plus le cas, originaires des pays au sein desquels Expertise France intervient (Afrique, Europe, etc). Cette approche est de plus en plus valorisée. 

Expertise France étant l’opérateur des ministères français, nous opérons ainsi sur financement de nos ministères français et au service d’une politique de partenariats ou de mise à disposition d’expertise technique au profit d’administrations partenaires. La France a récemment décidé de renforcer cette activité avec le doublement du nombre d’experts déployés, qui atteindront le nombre de 300 d’ici 2023. 

« Aujourd’hui, la volonté d’Expertise France, ainsi que d’autres acteurs européens, est de valoriser autant que possible l’expertise du pays dans lequel le projet est mis en œuvre »

Aujourd’hui, la volonté d’Expertise France, ainsi que d’autres acteurs européens, est de valoriser autant que possible l’expertise du pays dans lequel le projet est mis en œuvre. En d’autres termes, si l’on va au Mali, il est intéressant et enrichissant de s’appuyer sur le vivier d’experts locaux. Cela permet aussi de mobiliser des experts ayant une bonne compréhension de la culture du pays, ce qui est un véritable atout. Je peux mentionner le programme récent Talents en commun mené par la France, qui finance des experts au Togo dans le cadre d’une mission locale, ou plus récemment encore, au Sénégal, une agence locale, Synergie, avec laquelle l’on discute pour mobiliser des expertises du pays. 

Parmi ces priorités, quelles sont les vôtres, et finalement l’orientation que vous souhaiteriez donner à Expertise France dans son approche « Tout Afrique », dans ce contexte post-Covid de relance économique sur le continent ? 

Rima le Coguic et Jérémie Pellet en visite de terrain@DR

Dans cette nouvelle phase qui démarre, l’intégration au groupe AFD va être assez structurante pour nous. Par ailleurs,  l’AFD ainsi qu’EF élargissent leurs partenariats et s’inscrivent de plus en plus dans des initiatives et une approche « team Europe ». De même, le souhait de se rapprocher du terrain nous amène à décentraliser de plus en plus les équipes et les décisions. C’est pour cela qu’EF renforce sa présence sur le terrain avec des bureaux dédiés, en Guinée, au Mali, en Tunisie et aux Comores, avec une délégation de décisions pour plus d’agilité et de réactivité. En termes de thématique, l’Afrique restera la priorité, avec plusieurs thématiques prioritaires et notamment celles évoquées lors du récent sommet Afrique-France, à savoir : la jeunesse et l’entreprenariat, l’enseignement, la santé, le genre, la gouvernance, la coopération justice internationale, la paix et la sécurité des populations, et bien sûr tout le soutien aux processus de digitalisation et la prise en compte de la dimension climatique qui reste une priorité pour nous tous. L’ensemble de nos actions continuera de se dérouler au plus près des populations.

Pour en savoir plus : https://www.expertisefrance.fr/actualite?id=841312

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