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Interview Rémy Rioux : « Une approche tout-Afrique »

Patron de l’Agence française de développement depuis 2016, Rémy Rioux est à la tête d’une institution qui n’a jamais mobilisé autant de moyens (12,1 milliards d’euros d’engagements en 2020) pour financer le climat et les secteurs sociaux dans les pays émergents, notamment en Afrique. Avec près de 50% des financements débloqués par le Groupe en 2020, le continent a de fait été le principal bénéficiaire de la coopération française, dans un contexte il est vrai hors norme (Covid-19). De quoi sans doute expliquer l’activisme du directeur général de l’AFD sur tous les grands sujets franco-africains des dernières semaines … Tour d’horizon.  

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed 

Vous participiez, fin mai, à la visite historique du président Emmanuel Macron au Rwanda.  Un événement qui confirme le retour de la France dans le pays, amorcé dès 2019 par l’Agence Française de Développement (AFD). Selon quelle feuille de route ?

J’ai été le premier directeur général de l’AFD en juillet 2019 à me rendre au Rwanda depuis 1992. Cette visite nous a permis de renouer le dialogue avec le gouvernement rwandais et de construire une relation concrète dans les deux années qui ont précédé la visite historique du président de la République française à Kigali.Et à l’occasion du déplacement de ce mois de mai dernier, j’ai également signé avec les autorités l’accord actant la réouverture prochaine d’une agence de l’AFD à Kigali.A la demande du président Emmanuel Macron, ce travail anticipé et patient a contribué modestement à la réconciliation entre nos deux pays. 

Au-delà des solutions de financement, c’est l’expertise française qui est sollicitée au Rwanda, sur le volet formation notamment…

Le président Kagame m’avait demandé d’intervenir en priorité dans les domaines de la formation professionnelle et de l’enseignement du français, des dispositifs-clés pour renforcer le Rwanda dans son ambition de devenir un hub technologique majeur, au carrefour de toutes les langues de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique centrale.

L’AFD finance l’élaboration du plan national d’enseignement du français et la mobilité d’enseignants volontaires, en partenariat avec l’OIF et le ministère rwandais de l’Education. Nous avons visité, avec Emmanuel Macron,l’institut polytechnique IPRC de Tumba – qui bénéficie, via Expertise France, de l’appui de l’IUT de Cachan en France – et signé une série d’accords portant sur la formation professionnelle, l’enseignement du français ainsi que le soutien aux filières sportives, ce qui porte le total de notre soutien financier (prêts et subventions) au pays à plus de 200 millions d’euros depuis 2019. Notre feuille de route prévoit au total 500 M€ d’investissements solidaires sur cinq ans.

Signature de l’accord Rwanda-Sante-crédit photo AFD-DR

Nous partageons par ailleurs l’approche du gouvernement rwandais, qui veut faire du sport un accélérateur de développement et d’éducation. Lors de ma visite, j’ai signé une nouvelle convention permettant d’étendre notre soutien dans des districts éloignés de Kigali, et nous avons également bâti un partenariat avec la nouvelle Basketball Africa League (BAL), dont le premier tournoi s’est déroulé au Rwanda, et a été suivie par un milliard de téléspectateurs. C’est un immense succès pour le continent et une fierté pour notre Groupe d’accompagner une telle initiative.  

Quid du secteur énergétique ? Le Rwanda a des objectifs très ambitieux sur ce point, notamment en matière d’énergie renouvelable. Et la France a, là aussi, une expertise reconnue …

Nous avons également répondu présent dans ce secteur. L’AFD contribue au financement du Programme d’accès universel à l’énergie (Rwanda Universal Energy Access Program ou RUEAP), qui vise un accès universel à l’électricité d’ici 2024 dans tout le pays. Nous avons octroyé un prêt souverain de 80 millions d’euros –aux côtés de la Banque mondiale –qui permettra, en particulier, d’améliorer l’accès au réseau électrique et de renforcer les capacités institutionnelles. Ces actions seront concentrées dans les régions Ouest et Nord du pays, des zones où les besoins énergétiques étaient jusqu’à présent moins bien couverts. Au total, notre programme d’électrification devrait permettre de raccorder près de 230 000 ménages et 17 000 PME et TPE rwandaises. Nous travaillons aussi sur le projet hydroélectrique Ruzizi III, ainsi qu’à un appui au Fonds Vert rwandais (Fonerwa) et à sa facilité d’investissement verte.

Au-delà du Rwanda, la France est par ailleurs de plus en plus présente en Afrique de l’Est, la région économique montante du continent. Quelle stratégie l’AFD suit-elle dans cette zone? 

L’AFD a adopté depuis 2016 une stratégie dite « Tout Afrique » qui nous permet à la fois de voir l’Afrique toute entière – en cessant de la couper en deux entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne – et de comprendre les dynamiques sous-régionales à l’œuvre sur le continent. Nous avons modifié notre organisation, en créant six directions régionales en Afrique, capables d’appréhender les besoins locaux et le jeu des acteurs à une échelle géographiques pertinente. 

Crédit photo AFD-DR

L’analyse de notre direction Afrique de l’Est, basée à Nairobi et qui couvre onze pays, est que la région doit aujourd’hui faire face à des défis considérables, les principaux ayant trait à la stabilité et à la paix – avec 15 millions de déplacés et plusieurs pays fortement déstabilisés – et au très fort dynamisme démographique de cette sous-région. En conséquence, notre action dans la région se déploie autour de quelques axes stratégiques : l’accès aux services essentiels et à fort impact pour les populations, tels que les énergies vertes, l’eau et à l’assainissement; le capital humain, l’égalité femme-homme et la jeunesse, pour plus de créations d’emplois ; enfin la lutte contre le changement climatique et pour la biodiversité. Nous investissons plus de 500 M€ chaque année dans la zone. 

Dans l’équipe France, l’AFD est, par sa mission et son histoire, l’institution qui est le plus du côté des autres. C’est elle qui noue le premier dialogue, appuie les projets et finance les politiques publiques. Nous nous efforçons ainsi d’être les interprètes de nos clients et partenaires locaux pour que leur région soit mieux comprise. Nous pouvons alors ouvrir la voie à tous ceux qui, venus de l’Hexagone ou d’ailleurs, prêtent attention et intérêt à cette région d’Afrique.

Autre sujet crucial, la question de l’accès aux vaccins anti-Covid. Hôte fin mai du président Macron en Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa a dénoncé un potentiel « apartheid vaccinal » à l’encontre du continent. Comment la France, via l’AFD, compte répondre à cette préoccupation ?

Outre les 30 millions de doses que la France s’est engagée à offrir d’ici la fin de l’année via l’initiative Covax et l’acceptation d’une levée temporaire des brevets sur la propriété intellectuelle proposée par le Président Macron, nous soutenonsla production de vaccins et de biens médicaux sur le continent. S’agissant spécifiquement des vaccins, nous travaillons à trouver rapidement des solutions en Afrique du Sud, en Égypte ou encore au Sénégal par un soutien à l’Institut Pasteur de Dakar dans son projet de construction d’une ligne de production de vaccins contre le Covid-19. 

Le projet le plus avancé a été annoncé le 30 juin dernier. Notre filiale secteur privé Proparco a pris sa part dans un investissement total de 600 M€ avec la SFI – que dirige désormais mon ami Makhtar Diop-, la DEG allemande et l’USDFC américaine, dans la firme sud-africaine Aspen, qui bénéficie déjà d’un transfert de technologie avec la multinationale américaine Johnson & Johnson lui permettant de remplir et de distribuer le vaccin à dose unique Janssen, avec l’ambition de servir tout le marché africain.

Plus largement, nous poursuivons notre appui au secteur de la santé, partout en Afrique, dans le cadre de l’initiative « Santé en commun », lancée en 2020. Au Rwanda, nous avons ainsi apporté 140 millions d’euros pour la mise en œuvre du plan global de réponse sanitaire du pays (détection, prise en charge des cas de COVID-19, soutien logistique, etc.) et pour financer les mesures de protection sociale qui permettront de limiter les effets de la crise sur les populations les plus vulnérables. Nous contribuons ainsi à l’indispensable effort de solidarité vers l’Afrique, qui doit s’amplifier désormais. 

Au-delà de la crise sanitaire, se pose désormais aussi l’enjeu de la relance économique. Comment l’AFD va t’elle accompagner le continent, en particulier au niveau des TPE-PME, qui constituent 90 % du tissu économique africain ?

Le risque qu’il faut éviter est celui d’un « COVID long », au plan sanitaire au moment où les variants se diffusent, comme au plan économique. Avec ici un double défi pour réunir les capacités financières nécessaires à la relance et à la transformation des économies africaines, tout en disposant des instruments adéquats pour acheminer ces ressources jusqu’aux TPE-PME et au secteur informel, là où se crée l’emploi en Afrique.

Dans le contexte inédit de la pandémie, le Groupe AFD a décidé d’augmenter ses volumes de financements orientés vers l’accompagnement aux TPE/PME africaines, avec 3,5 milliards d’euros alloués au programme baptisé « Choose Africa»,sur la période 2018-2022. Nous adaptons et combinons aussi nos produits (prêts bonifiés, garanties, investissements en fonds propres, mises en réseau, etc.) pour être plus agile et efficace dans ce soutien.

Le récent sommet sur le financement des économies africaines, qui s’est tenu à Paris le 18 mai et auquel plus de cinquante délégations ont participé physiquement, a clairement mis en lumière la nécessité de recourir plus activement aux financements non souverains, qui n‘alourdissent pas la dette des gouvernements africains, mais permettent aux autres acteurs économiques du continent (entreprises, banques, investisseurs, etc.) de s’endetter pour investir et développer les économies. Il est indispensable que les pays africains renforcent, structurent et élargissent l’accès au crédit en déployant des systèmes financiers complets, capables de financer des économies plus diversifiées qu’elles ne le sont aujourd’hui.

L’accès au capital justement. Un sommet sur le financement des économies africaines a été organisé mi-mai à Paris, mais sans que les acteurs du secteur privé ne soient conviés. Pourtant les principaux intéressés…

Le Sommet de Paris, à l’invitation du Président Emmanuel Macron, a eu la grande vertu de réunir un très grand nombre de Chefs d’États, principalement africains et européens, pour se pencher sur les questions financières majeures pour l’avenir de l’Afrique, y compris la situation des entreprises dans la crise. La voix du secteur privé africain sera entendue avec plus de force encore lors du Sommet Afrique-France d’octobre prochain, à Montpellier. D’ores et déjà, un point majeur a été acté au Sommet de Paris, susceptible d’accélérer la reprise d’activité des entreprises africaines : une injection significative de liquidités se prépare pour les économies du continent, notamment pour celles qui souffrent le plus dans cette crise ou qui risquent d’ores et déjà le défaut de paiement. Le Tchad, l’Éthiopie et la Zambie ont d’ailleurs déjà demandé une restructuration de leur dette publique. 

Un outil exceptionnel sera utilisé :les droits de tirages spéciaux (DTS) du FMI (un instrument monétaire qui permet de fournir des fonds aux pays qui en ont besoin, ndlr) puisqu’une nouvelle émission globale de 650 milliards de dollars vient d’être décidée.  33 milliards sur ces 650 reviendront directement à l’Afrique, les DTS étant répartis en fonction des quotes-parts de chaque pays au sein du FMI. Conscient de ces insuffisances, le G7 a prévu – par un système de réallocation des DTS aux pays africains par les nations plus riches– de faire passer ce montant à au moins 100 milliards de dollars.

Reste à savoir par quels canaux ces liquidités arriveront jusqu’au continent africain. Des travaux sont en cours au sein du FMI qui devrait gérer l’essentiel de ces ressources. Je plaide pour qu’une partie minoritaire d’entre elles puisse aussi transiter par les banques publiques de développement (BPD) africaines. On en compte près de cent sur le continent, qu’il s’agisse de la DBSA d’Afrique du Sud, de la BOAD d’Afrique de l’Ouest, de l’AFREXIMBANK ou de la TDB Bank de la COMESA. Elles sont formidables et méritent que l’on croit en elles, comme le fait avec force la Banque Africaine de Développement et son président, mon ami Akin Adesina. Comme nous l’avons démontré en 2020 à l’occasion du sommet Finance In Common, les banques publiques de développement sont des instruments essentiels pour mobiliser l’épargne locale, booster les investissements publics durables, et financer les entreprises, ouvrant souvent de nouveaux marchés avant que les banques privées n’acceptent de prêter à de nouveaux clients. 

Un dernier mot enfin sur la ZLECAf, entrée en vigueur cette année. Quelles opportunités pourraient potentiellement ouvrir ce marché commun à la France et à l’UE ? 

Lorsque le principe de la création d’une zone de libre-échange continentale (ZLECAf) a été entériné par l’Union Africaine (en mars 2018, ndlr), nous étions dans un contexte de fragmentation du commerce international très préoccupant. L’Afrique a alors passé un signal fort d’ambition et de confiance dans l’intégration régionale et les vertus du commerce, à rebours de la montée des tendances protectionnistes observées ailleurs.  C’est un accord historique, créant la plus grande zone de libre-échange jamais lancée en termes de population et nombre de parties (54 pays sur 55 pays africains sont signataires), un moment fort d’unité africaine. La nomination de la formidable Ngozi Okonjo Iweala à la tête de l’OMC est venue confirmer ce leadership africain. Nous travaillons aussi avec Vera Songwe et ses équipes de la Commission économique pour l’Afrique des Nations-Unies à modéliser cette transformation.

Je pense pour ma part que l’avenir est à une alliance renforcée entre l’Union européenne et l’Union africaine. À cet égard, le fait que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ait choisi en décembre 2019 de se rendre pour son premier déplacement hors UE à Addis-Abeba – le siège de l’Union africaine – est révélateur de l’importance qu’accorde l’Europe à l’Afrique et du lien fort existant les deux continents.

C’est un signal clair adressé à nos partenaires africains, certains d’entre eux ayant peut-être parfois eu l’impression dans le passé qu’on ne respectait pas assez leurs processus d’intégration régionale. La Zlecaf sera au cœur du nouveau partenariat entre l’Europe et l’Afrique. Une voie nouvelle qui permettra de rendre robustes les accords commerciaux, dans le respect des souverainetés de chacun et pour nos intérêts mutuels. 

« L’économie africaine » selon l’AFD, un ouvrage pour comprendre les grands enjeux économiques et sociaux du continent

Soucieuse de fournir des clés de compréhension sur les grandes questions économiques et sociales qui touchent l’Afrique, l’AFD propose depuis 2020 l’édition annualisée d’un ouvrage intitulé L’Economie africaine.

Destinée au grand public, la publication offre un regard pluridisciplinaire sur les tendances macro-économiques du continent et de ses différentes régions.

Dans sa dernière édition, L’Economie africaine en 2021 (ed. La Découverte), l’AFD défend ainsi l’image d’une Afrique résiliente face à la pandémie de Covid-19, les auteurs soulignant notamment que le continent a plutôt bien résisté sur les plans sanitaire (17 % de la population mondiale pour 4,7 % des cas de contaminations enregistrés) et économique (une contraction de 2,6 % du PIB contre une baisse de 4,4 % à l’échelle mondiale). 

Les équipes de l’AFD rappellent toutefois que l’Afrique n’a pas été touchée de manière uniforme, les économies les plus dépendantes aux exportations des matières premières ayant plus souffert que les autres. Des incertitudes conjoncturelles qui mettent en lumière les défis à long terme du continent, à l’image du chantier majeur qu’est l’intégration régionale avec la mise en place de la  ZLECAf. 

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